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Mokhtar Djaafer: Que reste-t-il après le cri?

Par Tahar Djaout
Algérie Littérature Action N° 12 - 13

Avec son apparence de guerrier moghol, Mokhtar Djaafer semble prédestiné à se battre contre les matériaux rétifs, à s’acharner sur les aspérités et les débordements — à commencer par son propre crâne où aucune esquisse de chevelure n’est tolérée. Cet enfant d’Alger, né par hasard sur les Hauts-Plateaux, est avant tout un tactile. Il faut le voir fermer les yeux et passer la main sur une oeuvre plastique (toile, papier ou contre plaqué), son visage s’illuminant ou s’assombrissant au gré des couleurs, des grains, des flexures, des tempéraments rencontrés. Sa jeunesse, qu’il nous dit explosée, a, selon lui, déterminé et orienté son itinéraire de peintre batailleur, cet amour de la confrontation, de la brutalisation des matériaux.

Cet itinéraire a débuté par la pratique de la gravure classique : taille douce, aquatinte, gravure. Mais, hanté par un souci d’originalité, Mokhtar Djaafer délaisse ces chemins trop fréquentés et cherche une voie dans l’expérimentation des propriétés des matériaux usuels : un fond en ciment sur lequel viennent s’exercer d’autres matériaux comme le mastic ou le cuivre pilé. Le graveur procède alors par changements des dosages, par ajouts et suppressions pour obtenir des états différents — jusqu’à ce qu’un état le satisfasse et close ainsi la série.

Comme de nombreux plasticiens maghrébins (citons le Marocain Cherkaoui et le groupe algérien Aouchem), Mokhtar Djaafer s’intéressera à certains signes du terroir et du patrimoine (calligraphie arabe, motifs berbères). Un désir de se “ressourcer”, de récupérer sa mémoire et sa culture, a en effet poussé beaucoup de peintres à se réapproprier certaines ormes graphiques originelles. Cette intrusion du signe identitaire dans la dynamique de la toile a été illustrée avec des bonheurs divers, selon que prévaut l’obéissance passive ou l’élan de l’imagination qui n’hésite pas à bousculer les repères.

Mokhtar Djaafer, par exemple, ne se préoccupe pas vraiment d’affirmer une identité — sans doute parce qu’il n’a pas de problème d’identité et qu’il ne voit pas l’utilité de clamer des évidences. Ce qui l’intéresse, c’est le mouvement et la sensibilité d’une écriture, les potentialités graphiques d’un alphabet. D’ailleurs, cette dimension “sémiotique” est assez furtive dans son travail. Elle a à peu près la même fonction et le même statut que le dessin qui intervient non pas comme une figuration, une finalité en soi mais juste pour tester les possibilités et les nuances des matériaux, pour donner une expression humaine aux matières accidentées, pour confronter les yeux cousus, les bouches grillagées aux couleurs déteintes, à la placidité séculaire des parchemins vieillissants, ou du papyrus où le temps a biffé la moindre trace du cri et de la violence.

Que reste-t-il après le cri? Telle pourrait être la légende de ces gravures tailladées et exsangues. Il y a souvent, dans la matière malaxée ou malmenée, dans l’à-plat taraudé, dans la couleur délayée, un symbole de la brûlure sourde, du saccage, de la prison. “Il n’y a pas que moi là-dedans, dira Mokhtar Djaafer, il y a toute ma génération. Ce travail me libère de la vocifération, de la parole crue.”

Alger,1991

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ISSN : 1270-9131