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Rachid Koraïchi: Les jarres, le feu et l'eau ou l'histoire d'un désastre qui ne se termine pas trop mal…

Rachid KoraïchiPropos recueillis par Marie Virolle
Algérie Littérature Action N° 10 - 11

Les jarres de Rachid Koraïchi, dont les photos parsèment ce numéro d'Algérie Littérature / Action, ont une histoire terrible, une histoire de feu et d'eau, que l'artiste nous raconte. En fait, ces photos représentent des jarres virtuelles…

En avril 1995, le Musée de Grenade et la Maison des Cultures de Berlin avaient invité une dizaine d'artistes de divers pays à participer à l'inauguration du premier musée des pièces archéologiques de l'Alhambra à Grenade. De ce séjour, devait naître un projet, lié à la culture andalouse, qui aurait accompagné à Berlin une exposition de pièces de ce musée. Chacun a réfléchi en fonction de sa spécialité. Moi, j'aurais souhaité retrouver la plage sur laquelle avaient débarqué les premiers marins arabes… J'ai demandé quelle était la première pièce trouvée dans les fouilles archéologiques. On m'a répondu que c'était une jarre. J'ai vu cette pièce, elle était superbe!

Pourquoi ne pas refaire, autour de cet objet, le chemin pris par les Andalous depuis la phrase dite par Tarek Ibn Zyad : "La mer est derrière vous, l'ennemi est devant vous!" Et puis, je me suis remémoré le périple de Léon l'Africain, partant de Grenade, contournant le Maghreb, se retrouvant à Djerba, récupéré par des corsaires portugais, et revendu au Pape… Son passage sur cette île qui a tellement connu de va-et-vient, depuis celui d'Ulysse, m'a ramené à la jarre. Les potiers de Djerba travaillent depuis le temps des Puniques sur des pièces énormes, dans des ateliers séculaires. Leurs jarres sont les réceptacles des huiles, des grains, des eaux, des semoules… et même des vêtements.

Je travaille toujours sur le chiffre sept, j'ai donc pensé faire vingt et une jarres, elles auraient un mètre quarante de hauteur, soixante dix sept centimètres de diamètre, et ainsi de suite… En même temps, j'ai voulu faire un travail sur Ibn Arabi qui a vécu en Andalousie, qui est parti de là-bas, qui a parcouru le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, avant d'aller finir ses jours en Syrie; prendre le meilleur de ses textes : à la fois très mystiques et très ouverts, et aboutir à un langage de signes, de symboles, de miroir inversé en faisant repartir les objets vers Grenade, le point de départ de Léon l'Africain, d'Ibn Arabi, et de la première jarre andalouse…

Les potiers de Djerba, qui sont tous bien âgés, étaient assez réticents, au départ, ne voulant pas briser leurs habitudes et leur rythme traditionnel, de l'aube au coucher du soleil. Les ateliers se trouvent à Guellala, dans la palmeraie, en dehors des chemins des touristes. Calme, sérénité et tranquillité! C'était une atmosphère biblique : les ateliers sont voûtés comme des cathédrales, en grosses pierres avec des troncs de palmier et des algues marines, pas d'électricité, un puits d'eau saumâtre…

Pendant plusieurs mois, j'ai travaillé sur ces pièces : les tourner, les sécher, faire la première cuisson pour le biscuit, et puis dessiner, tout cela pendant des jours et des jours. Les vingt et une jarres furent enfin prêtes, vint le moment de l'enfournement. Les fours sont immenses et reçoivent des centaines de pièces.

"… une atmosphère biblique… "

Tout était enfourné. La région n'avait pas reçu d'eau depuis quatre ans.

Brutalement, en ce mois de septembre 1995, en pleine nuit, s'abattit un déluge terrible. Je me suis réveillé en sursaut sur fond d'éclairs et de tonnerre et j'ai dit à mon ami Hichem Driss, le photographe qui avait suivi ce projet :

"Hichem, les jarres ont disparu!

— Arrête de t'inquiéter, ces fours datent des Puniques et des Romains, il ne leur est jamais rien arrivé, pourquoi veux-tu qu'il se passe quelque chose aujourd'hui!"

La mise à feu des fours était déjà partie depuis trois jours. Le matin, de bonne heure, nous sommes allés sur le site : tout était sinistré! Les ateliers effondrés, les fours inondés d'eau et écroulés… C'était l'horreur!

On n'a pu récupérer que des éclats, que des tessons. C'était une apocalypse. Cette terre qui n'avait pas bu d'eau depuis si longtemps, regorgeait. On pataugeait dans la boue. La première personne que j'ai vue était Ramdane, l'un de mes potiers, un grand gaillard, ample et généreux, avec de grosses moustaches : il est tombé sur mon épaule et pleurait comme un enfant. Je lui ai dit :

"Arrête, tout sera reconstruit!

— Je ne pleure pas pour les ateliers, je pleure pour tes pièces. Quand je vois le temps et l'énergie que tu y as mis, ça me tue de voir que tout a disparu!"

Voilà au moins trois générations que les potiers de Guellala avaient oublié l'émaillage, alors que la tribu s'appelle Seqal (seqali, c'est "l'émailleur"); dans les tessons que l'on retrouve sur les collines environnantes, représentant les restes de toutes les jarres, gargoulettes et plats, on voit une stratification d'objets émaillés, cassés. C'est vrai qu'en Europe on avait interdit tout émaillage à base d'oxyde de plomb et qu'ils en avaient subi le contrecoup. La mémoire ne s'était plus perpétuée. La cuisson de mes pièces émaillées était pour eux comme un nouveau départ avec la possibilité d'un émaillage à base d'oxydes chimiques non toxiques.

Heureusement, Hichem a été la mémoire de cette expérience. Il avait pris des photos et fait une vidéo de toutes les étapes de la fabrication et de la décoration.

J'ai ramassé tristement ce qui restait : tessons, éclats, morceaux de pièces et je l'ai déposé au fond d'un atelier… Mais une renaissance s'annonce : les potiers d'Anduze, dans le Sud de la France, acceptent de me recevoir : trois ateliers qui donneraient sept pièces chacun, la ville d'Uzès, riche de sa tradition céramiste, m'offrant l'hébergement et la générosité de ses artisans. Le voyage continue!

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ISSN : 1270-9131