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Raouf Brahmia : Mémoire mosaïque

Par Mohamed Mediene*
Algérie Littérature Action N° 57 - 58

Le travail de Raouf Brahmia1 est l’aboutissement d’une réflexion sur la manière dont l’artiste plasticien peut mettre en espace une notion aussi insaisissable que la mémoire. En ayant recours à des moyens aussi différents que le film — que l’on peut suivre en alternance sur deux écrans de télévision — et d’un double mur composé d’objets sensibles liés aux souvenirs de son enfance : henné, kanoun à charbon blanc, boîte de savons végétaux, lettres reçues d’Algérie, miniatures… , Raouf Brahmia élabore l’alphabet imagé de l’arrière pays de cette mémoire, de cet avant à présent délocalisé et, dirait-on, déporté.

L’installation invite, dans une nécessaire déambulation, le spectateur à déchiffrer (regarder, lire, sentir) le texte palimpseste inscrit sur les deux structures parallèles (et légèrement décalées) formant sas, conduit qui filtre, installé au centre de la salle.

Les 232 carrés dont sont constitués ces panneaux figurent autant de fenêtres ouvertes, de foyers narratifs, de germes d’histoires vécues ou possibles, à dérouler. Cette mosaïque composée de pièces fonctionnant comme des mnèmes donne à voir en ses deux faces des bribes d’instants retrouvés qu’une légère patine tamise. Histoires multipliées, proliférantes, qu’accroît magistralement la mise en abyme, ce récit dans le récit qui se raconte en se faisant. Jeu de miroir, regard qui bute sur les surfaces chargées de signes ou qui va, à travers des brèches aménagées, à la rencontre d’autres regards.

La symbolique ici s’impose et rappelle le passé récent : murs des solitudes au pied desquels venaient s’échouer les hittistes désoeuvrés, chaînes des pénuries et frontières policières se mêlent dans un même bloc d’attentes incertaines. Et témoignent des rudes commencements où crainte et nostalgie se croisent,


 

* Ecrivain et Universitaire.

 

1 Exposé à l’Artothèque de Caen.

Ensemble s’énoncent, ensemble se montrent : les récits fabuleux du grand-père, la senteur des bougies éteintes, des épices, du henné, les rêves de l’adolescence, la vie fermée, les premiers appels du corps, le départ, l’autre monde, le temps qui passe, la rencontre, le retour. Passages. Voyages.

L’image insiste, s’entête : “ les murs ont des oreilles ”, ils sont les ultimes confidents des détresses anciennes. L’image revient et dit les files d’attente devant les boulangeries, les magasins d’État dispensant les produits à l’époque des pénuries. L’image enfin s’insurge et désigne la barrière à franchir, le pas du demandeur d’asile, de l’apôtre désaimé qui ne reçoit en signe de bienvenue que le regard de fer de celui qui ne l’aime pas.

Symbole encore, mais patent, humainement dicible : la parole polymorphe, dite et écrite, infiniment ressassée qui puise dans ce gisement d’images accumulées et que l’art de Raouf Brahmia désengrange de façon si parlante.

Le geste d’exhumation — terme ici employé sans sa connotation macabre — exprime au plus prés la démarche de Raouf Brahmia : le mouvement qui va du maintenant au hier, de l’ici au là-bas, de lui aujourd’hui au lui avant. Et cette démarche, déjà contenue dans le titre de l’exposition, il la soumet au visiteur pour le convier à l’emprunter, à marcher avec les images qui marchent. Ce mouvement suggère précisément la promenade péripatéticienne, ou le flux allant et venant (Safa et Marwa) des pèlerins à La Mecque : rituel sacré et philosophique, en tout état de cause esthétique, puisqu’il s’agit de dévoiler l’audelà de l’être, le fil ténu qui le place, dans sa singularité, au coeur du monde.

Raouf Brahmia suit les méandres de cette mémoire, fouille au profond d’elle-même, au creux de luimême pour l’établir dans le fragile instant de notre rencontre : elle et nous, elle et moi qui en dis quelque chose, maintenant.

Mémoire collée à la peau, mémoire passeport N° 0845611, qui s’ouvre et s’affirme au sourire vivant de S. L’entreprise de Raouf Brahmia s’écarte de la pratique plastique conventionnelle, elle se veut délibérément moderne. Mais cette modernité revendiquée n’exclut ni ne condamne les intrusions du passé. Au contraire il en fait le corps même de son travail. Il choisit dans l’histoire sociale, politique ou culturelle les éléments, même menus, dont il sait qu’il est partie prenante et les transforme en substance artistique, c’est-à-dire en émotion, la première et parfois la plus oubliée des vertus de l’art.

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ISSN : 1270-9131