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Raouf Brahmia: L e désordre poétique des choses

Par Amin Zaoui*
Algérie Littérature Action N° 57 - 58

La forêt des couleurs pousse dans le noir…

Ainsi Raouf Brahmia, dans son atelier, simple comme lui, une caverne labyrinthique, perplexe, l’esprit chargé d’images, essaie, avec une poignée de mots purs, de nous faire entrer dans ce continent humain de terres pleines de traces, de fractures, de cris, de joies, d’odeurs et aussi d’un pays assassiné, l’Algérie.

Raouf est peintre, contaminé par la fièvre des couleurs et le vertige des formes, avec la force et le pouvoir d’élargir et de soulever un peu plus le ciel, qui ne cesse de nous menacer de nous tomber sur la tête, de rendre les mers sucrées. Tel est le monde de Raouf : une fenêtre, un rideau…

Pourquoi cette fenêtre? pour chercher de la lumière dans une cellule humide? pour que la femme, dans un monde frappé par la dominance masculine, vole le désir de regarder, de guetter, de rêver? ou tout simplement un espace pour communiquer, dans un monde aveuglé par la tricherie, l’égoïsme, la solitude et la mort multicolore ? Plutôt une autre vision de la culture d’el hachma, la timidité, ou plutôt encore une approche imagée de la répression exercée par la culture de la honte, celle qui depuis longtemps, et jusqu’à nos jours, ne cesse de persécuter et de gommer l’essence de la force de la culture de l’oeil.

 

Le jeu de la peinture, comme celui de la poésie, ne s’explique pas ; il se sirote plutôt, comme du thé ou comme un verre d’un vieux vin ; ça se chante.

Dans cette exposition, la symbolique puise dans l’histoire, dans les mémoires collectives, pour interpeller la nuit du colonialisme, l’identité, l’injustice sociale, l’exil, l’enfermement, le totalitarisme nationaliste et l’intégrisme religieux. Par la symbolique des choses les plus simples, les plus quotidiennes, mais aussi les plus profondes, les plus poétiques : henné, vieilles cartes postales, babouches de hammam, visages de quelques membres de la famille, pages de passeport, graines de tournesol, livres scellés, poèmes envahisseurs d’un pays, la toile. Par ce désordre poétique des objets et des couleurs, Raouf nous jette au feu d’une relecture de la jeune société algérienne abandonnée à une gestion scandaleuse ou règnent les dysfonctionnements des systèmes économique, culturel et social.

Par et dans ces oeuvres, Raouf sort du ghetto de l’identité verticale, se versant dans les larges champs des cultures plastiques universelles. De Picasso à Mohamed Khada, de Baya à Issiakhem, la beauté de notre terre, la beauté pour notre terre se fait par le génie de toutes les cultures. Raouf n’est pas tombé du vide, derrière lui, autour de lui existe une grande tradition d’une peinture algérienne visiblement reliée et à l’Orient et à l’Occident et qui nous offre la chance de faire reculer les zones de l’imagination et de l’imaginaire : le groupe Aouchem, Mesli, Martinez, Koraïchi, Baya, Khada, Samta Benyahia, Silem, Ould Mohand, Zoubir Hellal, Tibouchi, Yahiaoui, Sergoua, Zerhouni, Morsalli, Hankour, Benbella, Al Kacimi, Ouman, Charfaoui…

Dans cette exposition, Raouf, conscient de la philosophie de l’espace, mène une danse particulière, comme le torero, tantôt devant la toile, tantôt dedans, tantôt composante de son oeuvre.

Dans ces oeuvres, il y a le pays de là-bas, l’Algérie, fatiguée, fragmentée, fissurée, mais aussi porteuse d’espoir et d’espérance. Il y a aussi le pays d’ici, porte du monde et signe d’ouverture, un mariage de mémoires, des tranches de vie qui se mêlent pour créer une patrie de demain. Lui le peintre nomade, fils d’un autre nomade qui, semelles au vent, débarque un jour dans le désert de Libye. Quand je contemple les travaux de Rouf Brahmia, les détails des reliefs, la poétique du désordre, les choses simples, chères, crieuses, dans le silence qui se déverse d’une fenêtre donnant sur un square, derrière des rideaux…

je me dis qu’on on ne quitte pas la tribu, qu’on cherche toujours son chemin pour l’agrandir, pour la rendre patrie,

langue,

terre,

toute la terre.

On naît pluriel.

On est pluriel

Pour protéger ce qui reste de la beauté

fragile de la vérité et…

le voilà,

le peintre est condamné à un voyage sans fin,

sisyphique.


 

* Ecrivain.

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ISSN : 1270-9131