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Bénisti, peintre et sculpteur: À propos du Salon des Orientalistes

Par  Albert Camus
Algérie Littérature Action N° 67

Le soir — une longue pièce humide, un feu véhément, deux fauteuils auprès. Une gouttière s'écoule monotone. Au mur des Despiau, Pompon, Maillot, où le reflet des flammes suscite une vie sardonique.

Dans un coin, une tête se dessine à peine sous des pansements humides qui la font douloureuse. Nous sommes dans l'atelier de Louis Bénisti. Personne ne parle, à quoi bon?

De cet asile un peu chagrin, solitaire, sont parties des œuvres nourries dans ce silence, jetées maintenant en pleine foule, dans un salon trop éclairé. C'est qu'un sculpteur n'expose pas aussi facilement qu'un peintre. On attend un salon : on ne donne alors qu'un peu de soi au public pour qu'il ne le voie point. Ces portraits de Bénisti, on les rencontre au détour de la foule. On sort de l'assistance, “ élégante et choisie ” comme il se doit, et on arrive sur des visages humbles, un peu perdus, gênés par leur pureté.

Ils sont très mal placés, pour certains très mal éclairés, et cela leur va très bien. Trois envois seulement. C'est que Louis Bénisti est un des rares artistes jeunes qui aient compris qu'une œuvre doit être longtemps portée en soi. Son art est à ses débuts, ses conceptions sont presque mûres. Il a compris qu'on ne crée pas avec des interrogations et des inquiétudes, mais qu'une œuvre est une réponse. S'il aime à dire que son métier est celui de tout le monde, c'est qu'il échappe au facile préjugé de l'inspiration et sait qu'en art rien de grand ne s'acquiert sans peine. Et pour avoir appris de Maillol l'importance des volumes et des rapports architecturaux en sculpture, pour avoir subi avec émotion l'incisive sensibilité de Despiau, c'est cependant en lui qu'il a trouvé cette grande vérité qu'une œuvre se construit comme une poterie se façonne.

On peut voir, à ce Salon des Orientalistes, le portrait, reçu au Salon d'Automne, du peintre Clot. Le métier et la conscience scrupuleuse de Bénisti ont fait surgir de la glaise une figure un peu douloureuse, émouvante, mais qui nous séduit sans raffinement. Quelque chose manque à cet envoi, qu'on peut trouver dans les deux autres portraits qui lui sont postérieurs. Ici, l'art est plus épuré, et c’est heureusement que se concilient inspiration et expression. Le premier portrait, s'étend au milieu du Salon.

L'ironie des lèvres se dissimule, le menton s'amollit et l'impertinente correction du nez mène aux yeux, lointains, dont le regard ne voit point. Et tout cela se joint pour susciter la pureté de l'inexpérience, la seule véritable peut-être chez l'enfant. Mais c'est au troisième portrait qu'il faut s'arrêter. La matière, par endroit, semble se liquéfier, transparente, tandis qu'ailleurs la lumière dort en rond sur des surfaces plus denses. Un visage apparaît comme un pays avec ses plaines et ses monts, et sa nostalgie très particulière.

Ici, le pays est très doux, à peine mélancolique, et si discrètement. Sans doute est-ce là du classicisme s'il est vrai que ce dernier se définit un faisceau de vertus morales dont la première est la modestie.

D'une façon générale, cet art plaît par sa soucieuse retenue et son sérieux. Pour débuter, il n'en satisfait pas moins. Il n'est fatal, ni résigné. Et lorsqu’il sourit, c'est avec des lèvres de chair. Il est médité dans le silence et se donne pour ce qu'il est : l’œuvre d'un homme. Ici la main achève ce que l'esprit commence. Ce sont là de suffisantes raisons pour que cet art puisse espérer compter. Une réserve cependant : quand l'atmosphère de la peinture me semble faite de silence ou d'éclats de rires, une sculpture me paraît souvent une impérieuse affirmation. Et certains qui préfèrent la peinture ont besoin de la sculpture. Jusqu'ici, pour être émouvantes cependant, les affirmations de Louis Bénisti restent timides. Manque une œuvre forte qu'il peut et doit créer. Peut-être faut-il encore à son art ce tranchant catégorique qui fait des grandes oeuvres. Pour rendre une création définitive, il faut y apporter, et en dernier lieu, un peu de volontaire inintelligence. Au demeurant, la modestie peut être en certains cas un coupable renoncement. Elle n'est encore ici que la sympathique attente d'un homme qui aime son métier, pense son œuvre et dont l'art humble, patient et si souvent classique, mériterait d'être mieux connu.

(Alger-Étudiant, n° 172, 25-1-1934)

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ISSN : 1270-9131