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Guermaz: A la conquête du cosmos

Par Pierre Rey
Algérie Littérature Action N° 65 -66

Guermaz est sans conteste l'un des peintres algériens les plus inspirés et les plus talentueux de la "génération des années 30", dont il est d'une dizaine d'années l'aîné. Il a bien été reconnu comme tel par le public, la critique et les institutions muséales. Les amateurs d'art ont pour lui un particulier attachement. Ils ont cédé au rayonnement et à l'enchantement de ses compositions harmonieuses, équilibrées et poétiques. La critique l'a aussi tenu en haute estime et lui a su gré d'être un vrai peintre,... sans concessions,... et d'être indifférent aux modes. Elle s'est interrogée sur le regard qu'il a porté sur les choses et sur le monde, et, dans des textes souvent admirables de profondeur et de justesse, elle a su discerner le sens qu'il a voulu donner à sa double démarche, picturale et spirituelle. Les collections publiques et privées ont fait, de par le monde, l'acquisition d'un grand nombre de ses toiles. A la veille de l'exposition rétrospective de son œuvre qu'organise à Paris l'ADEIAO, du 6 au 31 mai 2003, dans le cadre de "Djazaïr, Une année de l'Algérie en France", il convenait de le rappeler.

"... une double appartenance à la culture orientale  et à la culture occidentale..."

Né à Mascara en 1919, Abdelkader Guermaz s'est éteint à Paris en 1996. Il a été profondément marqué par sa double appartenance à la culture orientale, qui est celle de ses racines, et à la culture occidentale dont il s'est imprégné tant en Algérie qu'en France. Son itinéraire personnel l'a en effet conduit de son Algérie natale où il fut élève de l'Ecole des Beaux-Arts d'Oran et accomplit avec le soutien très actif de Robert Martin directeur de la Galerie Colline, les vingt premières années de sa carrière, à Paris où il s'établit en 1961 et vécut pendant près de quarante années. Devenu parisien il ne perdit cependant jamais le contact avec l'Algérie où son œuvre fut exposée au Musée des Beaux-Arts d'Alger en 1963, aux Salons de l'UNAP de 1964 et de 1974 et au Palais de la Culture à Alger en 1986, alors que, simultanément, elle l'était aussi dans les Salons parisiens tout au long des années 60 et à la galerie Entremonde dans les années 70. A Paris il retrouva les peintres algériens qui l'y avaient précédé et avec lesquels il développa sa recherche d'une nouvelle écriture.


"... peintre de la réalité quotidienne à ses débuts...il s'oriente progressivement vers l'abstraction..."

Dans ses premières œuvres, il partage la conception figurative de la peinture de ses amis les Peintres de la Réalité Poétique, dont Brianchon fut le chef de file. Il sait recréer l'atmosphère, telle qu'il la ressent, des scènes d'extérieur, celles de la rue, des marchés animés, des escaliers inondés de soleil ou des villages aux murs blanchis couronnés de terrasses, mais il excelle aussi dans des scènes d'intérieur, et c'est en véritable poète qu'il transfigure, dans des natures mortes, la réalité des objets qui l'entourent.

Cependant il s'oriente vers l'abstraction dès le milieu des années 50, comme les autres peintres algériens de sa génération. L'abstraction était bien le seul langage qui permît aux artistes algériens de retrouver leurs propres racines. N'alliait-elle pas tradition et modernité ? N'avait-elle pas aussi une valeur d'engagement en faveur de la liberté ? Guermaz devient alors un des acteurs historiques du "mouvement abstrait" algérien avant d'être, selon l'expression de Frank Elgar, un des meilleurs adeptes de l'abstraction lyrique parisienne.

S'il s'éloigne de la représentation du monde, c'est pour mieux être à son unisson et mieux exprimer, avec les seules ressources du vocabulaire plastique, lignes, formes, couleurs, ses états d'âme et toute l'étendue des sensations et des émotions qu'il éprouve à son contact. Ainsi dans nombre de ses "compositions abstraites" insère-t-il, dans un réseau de verticales et d'horizontales dont le noir renforce la structure, une infinité de taches de couleur dont la proximité exalte par contraste la densité. Chaudes comme le rouge, le jaune et l'orangé, elles donnent du relief à l'espace à deux dimensions et créent une atmosphère de grande poésie, tandis qu'un voile de très fines gouttelettes, présentes dans d'autres œuvres comme les millions de points lumineux d'une galaxie, enveloppe l'œuvre de mystère.

S'il fut un observateur attentif du monde, écrit Jean-Jacques Lévêque, Guermaz a su progressivement se libérer du poids des choses, dépasser le jeu des formes, des apparences, pour recueillir ce qui est au cœur des choses, choisir l'esprit au concret. Mais ses oeuvres n'en ont jamais pour autant perdu leur saveur, cette véracité qui fait le regard toujours complice des choses avec lesquelles il entre en "contact". Sans doute c'est l'une des vertus essentielles de cette œuvre qui ne cherche jamais l'éclat mais ambitionne de s'épanouir au rythme de la réflexion et de la rêverie.


"... son pouvoir créateur prend sa source dans la méditation..."

Au terme des années 60, une nouvelle orientation se fait jour dans la peinture de Guermaz. S'il reste fidèle à l'abstraction, il aspire désormais à un certain dépouillement. Dans maintes de ses oeuvres le blanc se substitue peu à peu à la couleur qui devient presque sous-jacente à la couche picturale et s'y insère comme dans un écrin. Le traitement de la matière picturale, tout en vibrations, contribue tout entier à l'expression de la forme.

Quel recueillement, quel silence contemplatif dans les œuvres de Guermaz, écrit Rêva Rémy. Ses nouvelles toiles nous prouvent son cheminement intérieur, depuis les peintures aux ardences volontaires qui étaient un hymne à la réalité coutumière. A présent l'artiste semble avoir pris de l'altitude avec ses chants aux sonorités blanches.

En lui se révèle, comme chez la plupart des écrivains et artistes maghrébins de sa génération, une prédisposition au mysticisme. Au tournant des années 70, il s'engage dans une démarche spirituelle à laquelle donne tout son sens sa quête identitaire. Il aspire à retrouver son origine. Mais ce n'est qu'au terme d'un long itinéraire qu'il peut y parvenir.

Désormais son pouvoir créateur prend sa source dans la méditation. Il lui faut passer du vide à la plénitude, rechercher la présence dans l'absence, faire naître la totalité du néant, et retrouver la parole ou la source de la création dans le silence. Dès lors que je me mets à nu, dit-il, je suis lumière... et cette lumière vient de mon silence intérieur. Ainsi retrouve-t-il, au plus profond de lui même cette lumière divine et éthérée qu'il reflète et réfléchit dans son œuvre. Et pour nous en convaincre il ajoute : je suis le tableau et le tableau est mon rayonnement. Sa démarche picturale est devenue le témoignage et l'accomplissement de sa démarche spirituelle.

Poète, Guermaz, qui se manifeste depuis un quart de siècle peut être considéré comme un initié de l'ésotérisme, écrit Jean-Marie Dunoyer, qui fut un des meilleurs analystes de son œuvre, et sa peinture dans une double démarche ne décrit pas seulement une ascension vers la sereine solitude (ainsi s'appelle une de ses grandes toiles) : elle est elle-même cette pacifique conquête du cosmos.


"... du vide de la toile blanche naissent des "paysages"..."


Les premières oeuvres de Guermaz de cette nouvelle période de son activité créatrice sont en effet uniformément blanches. En elles on ne peut observer aucun autre signe que celui que laisse à la surface de la toile le travail de la matière. Mais, un peu plus tard, des signes surgissent bientôt de ce vide originel et viennent peu à peu le peupler. Ce sont d'abord des taches de couleur ponctuelles isolées qui, bientôt, s'assemblent en de petits ensembles colorés contrastant avec le fond blanc. L'espace vierge se délimite et se construit ; des plans apparaissent où prennent place des reliefs qui s'ouvrent peu à peu sur l'horizon du ciel. Ces compositions sont devenues des "paysages" dont la structure et l'ordonnance des lignes et des plans obéissent à un souci poussé jusqu'à la perfection de continuité, d'équilibre et d'harmonie. De même, le soin apporté à faire jouer les contrastes de lumière et d'ombre et les oppositions entre les couleurs chaudes et les couleurs froides ménage des plans successifs parfaitement différenciés où alternent profondeur et proximité.


"... mais que sont les "paysages" de Guermaz ?..."

Ses "paysages" sont-ils rêve ou réalité ? s'est interrogée à juste titre Jeannine Warnod. Cette falaise, ce désert ou cette plage, écrit-elle, ne sont peut-être pour le peintre qu'un ensemble de formes abstraites sans rapport avec le réel. Il faut donc tracer un chemin dans cette ambiguïté et je choisis la route qui mène au monde inconnu où personne ne semble avoir pénétré.

Sont-ils issus du réel ou s'agit-il d'un réel recréé de toutes pièces, s'est demandé Jean-Marie Dunoyer. En présence d'une toile de Guermaz, Alain Bosquet a partagé le même sentiment d'ambiguïté. Dans un texte intitulé "Le mystère familier de Guermaz", il écrit :

Les peintres du mystère exigent une entrée payante dans ce mystère : des clefs, une conception bien calculée, des hantises, une échelle de valeur. Les peintres de l'évidence, eux, se contentent de plier l'évidence à leur tempérament : elle reste une évidence ou, si on préfère, un élément parfaitement articulé en dehors de l'œuvre. L'exceptionnel, chez Guermaz, est qu'il concilie mystère et évidence : il rend le mystère familier sans avoir à l'apprivoiser sans la contrainte.

Pour Roger Dadoun, la peinture de Guermaz a la même ambivalence. Dans un texte admirable de poésie et de sensibilité qu'il dédie à son ami de toujours, il écrit :

Océanique et aérienne, on ne sait,
l'œuvre est tout autant abyssale qu'ascensionnelle,
tant le travail virtuose des bleus beiges et blancs défie
substances et espaces.
- œuvre néanmoins résolument terrestre,
tant le travail de la matière colorée,
accorde familiarité et comblement au regard.

Ces observations, dont il faut souligner l'acuité et la pertinence, constituent une très bonne approche de la démarche picturale de Guermaz. Mais ne peut-on aller plus loin encore dans l'analyse ? Les premiers "paysages" de Guermaz, ceux que nous révèle l'œuvre peint du milieu des années 70, ne sont-ils pas des lieux de mémoire dont le peintre a la nostalgie ? N'évoquent-ils pas aussi pour lui, comme pour d'autres grands peintres algériens de sa génération, des "lieux mythiques" où se trouve inscrite, dans un lointain passé, son identité culturelle ? Ils sont encore plus, pensons-nous, le témoignage des premiers pas qu'il accomplit sur la voie de la sagesse et la preuve de son engagement spirituel.

Dans un texte hautement significatif de Ghazâli qu'a peut-être connu Guermaz et que nous rapporte Eva de Vitray-Meyerovitch, il est écrit :

L'univers est constitué par deux mondes, spirituel et matériel ou [...] un monde des sens et de l'intelligence, ou encore un monde supérieur et un monde inférieur [...] On peut aussi les appeler le monde de la souveraineté et de la perception sensorielle, et le monde de l'Invisible et du Royaume céleste.

Puis encore :

... Il n'existe pas une seule chose dans ce monde du sens qui ne soit un symbole de quelque chose dans l'autre monde.

Dans ses "paysages" de nature symbolique, qui sont des signes, Guermaz célèbre l'unité de la matière et de l'esprit. Mais l'esprit est bien ce qu'il aspire à retrouver en lui, et à mesure qu'il progresse sur la voie de la sagesse et que son silence intérieur s'approfondit, ses "paysages" s'épurent. Les ensembles colorés se font plus rares. Un univers de roches mises à nu se dévoile et s'ouvre de proche en proche vers l'infini.

Jean-Marie Dunoyer en témoigne :

Guermaz s'est acheminé, écrit-il, vers un épurement plus poussé, une sobriété accrue dans l'emploi des couleurs. Les roux, les bistres de ces outre-voyages, étagés ou non, où nulle présence humaine ne vient perturber les nappes de silence.

De ces "paysages", il ne restera bientôt plus qu'une grande étendue de sable, uniformément colorée de brun clair dont la lumière blanche et bleutée, venue du ciel comme de la terre, couronne chaque ondulation. Michel-Georges Bernard l'exprime très bien dans un raccourci significatif :... Sa peinture, pour reprendre le célèbre distique d'Ungaretti, s'illumine d'immense.

Cet univers minéral, sans limites, est bien pour lui une métaphore de l'infini et, tout à la fois, une équivalence de ce que Marie-Madeleine Davy a appelé le "désert intérieur". Et en véritable connaisseur de l'homme et de sa pensée, Roger Dadoun dévoile le sens que, selon lui, l'artiste donne désormais à sa démarche :

Peintre du Transfini (selon l'expression de Verdiglione), Guermaz, avec la virtuosité sereine d'un Maître du zen (ses toutes petites toiles sont des mandala !), trace ses sentiers de méditation sur d'immenses plages d'univers - minutes de sable mémorial...

Dans ses œuvres les plus intériorisées, il parvient encore à un plus haut degré d'abstraction. Sous le voile léger d'un blanc "cristallin" ou d'un gris bleuté de quelques-unes de ses toiles il semble déjà percevoir l'espace cosmique. La lumière qu'il reflète au plus profond de lui-même et qu'il réfléchit est encore, dans certaines d'entre elles, la petite flamme qui naît d'un souffle sur la braise et brille dans l'obscurité, ou l'aube qui est pour lui pleine de promesses. Mais dans ses toiles blanches et dans toutes ses dernières créations, où sa vision est totalement purifiée, elle atteint la plénitude de son rayonnement. Guermaz est maintenant, selon sa propre expression, à l'image du cosmos.

Guermaz ne s'est pas interdit, c'est incontestable, de traduire dans son œuvre d'autres états d'âme que la sérénité, d'avoir d'autres sujets d'inspiration et d'avoir recours, dans ses huiles, ses aquarelles, ses pastels, ses gravures et ses encres, à autant de vocabulaires plastiques, de choix de formes, de couleurs et de matières que son goût de la recherche et le plaisir de peindre lui ont suggérés. Mais son projet pictural se confond bien, pour l'essentiel, avec sa démarche spirituelle.

 

Chronologie

1919 : naissance le l3 mai à Mascara. 1919-1937 : petite enfance et adolescence à Oran. 1937-1940 : Ecole des Beaux-Arts d'Oran. 1941-1961 : expositions de groupe, Galerie Colline (Robert Martin), Oran. 1942-1954 : peintre en Lettres à Oran. 1951 : Biennale de Menton. 1952-1961 : essayiste dans les revues Simoun, L'Amitié par la Plume, Soleil... 1953 : ler Prix de Poésie de L'Amitié par la Plume. 1954-1961 : rédacteur au journal Oran-Républicain. 1960 : nommé professeur de dessin à Oran. Exposition personnelle, Galerie Sésame, Mostaganem. 1961 : fresque pour le Conseil Général de Mostaganem. 1941-1961 : études critiques de l'œuvre de Guermaz par C. Chelten, Clermont, E. Cruck, M. Desclaux, R. Martin, Rey, F. Ribera... 1961 : départ pour Paris. Correspondant du journal La République, Oran. 1962-1963 : expositions de groupe à la nouvelle galerie de Robert Martin à Paris. 1963-1967 : acquisition de deux œuvres par la Ville de Paris. 1963-1981 : participation aux Salons parisiens. 1963 : exposition Peintres Algériens, Musée des Beaux-Arts d'Alger. Exposition personnelle, Galerie M.J. Dumay, Paris. Exposition Dix peintres du Maghreb, Galerie Le Gouvernail, Paris. 1964 : ler Salon de l'UNAP, Alger. Exposition de groupe, Galerie 54 (Jean Sénac), Alger. Exposition Peintres Algériens, Musée des Arts Décoratifs, Paris. Prix du Ministère de la Coopération, Semaine Africaine de Nemours. 1965 : exposition Reflets et promesses, Galerie de l'UNAP, Alger. 1966 : exposition Six peintres du Maghreb, Galerie Peintres du Monde, Paris. 1967 : exposition de groupe Semaines musicales d'Orléans. Exposition de groupe, Tunis. 1973 : exposition de groupe, Galerie Entremonde, Paris. Salon des Arts Plastiques, Tokyo. 1974 : Exposition Internationale des Arts, Téhéran. 2e Salon de l'UNAP, Alger. 1974-1981 : sept expositions personnelles à la Galerie Entreponde, Paris. 1977 : acquisition d'une œuvre par le F.N.A.C. Paris. 1980 : exposition Art Arabe Contemporain, Tunis. 1981 : exposition, Londres. Tapisserie pour l'aéroport de Riyad. Exposition de groupe, Longwy. 1961-1981 : études critiques de l'œuvre de Guermaz par F. Angel, R. Barret, A. Bosquet, M. Cottaz, R. Dadoun, J.M. Dunoyer, F. Elgar, J.J. Lévêque, Rêva Rémy, J.D. Rey, M. Tapié, J. Warnod. 1981-1996 : quinze années de création solitaire à Paris. 1986 : exposition Peinture Algérienne Contemporaine, Palais de la Culture, Alger. 1996 : Guermaz s'éteint à Paris le 9 août. 1993-2002 : études critiques par P. Rey, M.G. Bernard, R. Dadoun.

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ISSN : 1270-9131