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Louis Nallard: Entre Lumière et Mémoire

par Youri
Algérie Littérature Action N° 41 - 42

Vivre avec une toile de Louis Nallard, c'est toute une aventure.

Il ne suffit pas d'entrer dans cette oeuvre si pudique qu'elle refuse parfois de se découvrir au premier regard. Lorsqu'on s'y trouve, il faut accomplir tout un itinéraire.

Quand il ne peint pas sur papier, mais sur toile, Nallard travaille avec une lenteur qui se compte souvent par années, d'un pas d'homme des prés et des bois attentif tout autant aux frémissements et aux souffles qu'aux grandes lignes qui guident sa démarche.

Loin de s'y opposer ou de la nier, l'artiste compose avec cette durée et l'intègre à ses compositions de telle sorte qu'on ne saurait ensuite les dissocier. Le Verger d'Arcimboldo et Le Jardin de Tivénys sont autant de labyrinthes et le peintre a tant de fois parcouru Le Mont des Oliviers qu'en dépit de sa trompeuse transparence, vous n'en finirez pas de suivre tous les méandres.

Ce temps passé à l'accomplir, chaque oeuvre le réclame mais aussi nous le restitue et c'est une des raisons pour lesquelles il faut maintes fois y revenir comme dans un pays qui, plus il devient familier et plus il réserve de surprises.

Une fois qu'on s'y est risqué, on se trouve entraîné de plus en plus loin, de plus en plus profondément, dans un monde où chaque touche, chaque accord ouvrent à leur tour sur d'autres mondes.

André Breton disait que c'est la nature qui imite l'art et non l'art la nature. Ces paysages, c'est d'abord en lui que Nallard les porte. Il progresse par impressions qui s'étayent l'une l'autre, jusqu'à une structure qu'il atteint par intuition, qu'il “sent” au bout des doigts, mais qui n'est jamais pré-existante. Les voyages ne font que lui confirmer ses prévisions. Quand il s'embarque pour l'Egypte ou la Turquie, il sait ce qu'il va y trouver. Il pourrait aussi bien, à la façon de Joseph de Maistre, se contenter de voyager autour de sa chambre.

Ne cherchez pas le ciel. Qu'il s'inspire de la Cappadoce (La Vallée de Goreme) ou de la côte valencienne (La Costa del Azahar, la côte de la fleur d'oranger), du Bugey paternel (La Mozerarde en novembre) ou du Paris en fête du début du siècle (Le Boucher de la Courtille), vous retrouverez la même lumière, une lumière qui sourd de la toile et finit par l'inonder tout entière. Lumière captée certes comme l'espace et le temps avec l'oeil et le geste mais passée à l'épreuve de la mémoire et de ce fait intériorisée, comme chez Vermeer et La Tour la lumière semble venir de la fenêtre ou de la bougie, alors que celles-ci ne sont là que pour justifier la lumière. N'en croyez pas leurs titres (Arcimboldo doit le sien, non pas à quelque ressemblance figurative, mais à des rapports de ton, de même que La Vallée de Goreme est née d'une terre verte de Sienne), un seul soleil, un soleil intérieur éclaire ces oeuvres.

Ces grandes surfaces sont des miroirs magiques qui nous emportent vers un centre fuyant au fur et à mesure de notre progression dans un espace en mouvement, lié au temps comme à la lumière.

Une des toiles qui illustre le mieux cette mémorisation s'intitule L'Etang Mulet. La lumière tombe ici au ralenti comme on peut la voir et presque la palper au crépuscule. Nous sommes entraînés, non pas à la surface d'où surgissent Les Roseaux du rio Matarrana, mais dans de tragiques profondeurs. Nous n'en finissons pas de descendre avec ce jour déclinant vers le mystère que recèlent les eaux. Le temps, l'espace et la lumière s'unissent et se fondent en un seul et même élément.

Nallard aime cette pesanteur, cette vérité. Il aime les bruns, les verts et cette terre pourrie dont il tire sa gamme de gris. Ils conviennent à son jansénisme, à sa recherche, évidente dans L'Intérieur espagnol où la mesure va jusqu'à la rusticité, comme chez ces paysans non pas avares de leurs paroles, mais qui disent leur juste poids de mots et rien de plus.

Recherche soudain coupée par des accès de fièvre qui nous valent ces toiles où flambent les rouges comme le Tournoi ou cette Rose rouge ouverte comme une jupe de gitane, ou encore l'énigmatique Pays de Canaan, terre de la pourpre. Ces pulsions, l'artiste se refuse à les exploiter. Un coup de sang ne se répète pas. Mais dans les éclats de voix comme dans le murmure, il ne dit jamais que son aspiration au recueillement. C'est là son aventure. Contrairement à nombre de ses contemporains dont l'évolution est linéaire, la sienne est verticale. Il gagne peu à peu, par stries concentriques, comme un arbre s'élève et approfondit.

Sous les eaux glauques de L'Etang Mulet comme dans la légèreté de Saint Jean d'Acre nous attendent les mêmes certitudes. Dans des registres différents, l'une et l'autre sont des oeuvres de silence, l'une lourde de sousentendus, l'autre aérienne comme le désert. Parfois encore, le cri se marie au silence, comme dans L'Incendie du Bois de la Dame, noces de l'énergie et de la matière où la somptuosité du brasier s'unit à la délicatesse glacée du bois calciné. Mais ici comme ailleurs, la lumière se fait mémoire.

Nallard se veut un peintre de tradition et de la plus haute tradition. Ne lui demandons pas d'être ce qu'il n'est pas, un novateur, un faiseur de modes. La vie consiste à trouver sa place. Cette place, il l'a choisie, il s'y tient. A partir de cette position, il ne tend plus qu'à dire encore plus simplement ce qu'il exprime aujourd'hui. Il demeure fidèle à lui-même, à ses origines, aux racines, aux profondeurs.

Tout artiste se trouve tapi au coeur de sa toile. Voulant voici quelques années faire le portrait de son père, Louis Nallard a vu apparaître son propre visage. C'est là que tout se joue. Cette fidélité est la plus redoutable de toutes. Elle implique le refus des apparences, fussent-elles les plus flatteuses, le renoncement à ce que l'on aurait voulu être au profit de ce que l'on ne connaît pas et qu'il est d'autant plus malaisé d'atteindre et inquiétant à approcher. Voici venu le moment où le visage que vous interrogez se dérobe pour vous renvoyer le vôtre.

Chacune de ces toiles nous présente un exemple de cet affrontement et de cette exigence. Cette oeuvre est faite pour la patience et la maturation. Si vous êtes pressé, ne vous arrêtez pas. Mais si vous vous arrêtez, vous ne repartirez plus. Vous verrez alors, selon les jours, la lumière ou votre regard, l'austérité s'ouvrir sur la profusion de secrètes richesses, la richesse se dépouiller, se faire simplicité et chaque nouvelle rencontre vous délivrer de nouveaux plaisirs.

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ISSN : 1270-9131