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Marcel Bouqueton: Le métier de l'harmonie

Par Djilali Kadid
Algérie Littérature Action N° 53 - 54

Étant la loi fondamentale du monde l’Harmonie n'est pas plus dans l'oeuvre d'art que dans l'oeuvre de science un idéal à inventer, elle est une vérité à découvrir. Chez l'artiste comme chez le savant, chez l'homme, l'Harmonie c'est l'intelligence du monde.
"Élie Faure (Théorie de l'harmonie)

C'est par la couleur que s'imposent en premier lieu les toiles de Marcel Bouqueton. Rutilance, chaleur, luminance, sensibilité vibrante en sont les qualités premières. Couleur et structure en même temps, toutes les composantes de l'image lui sont subordonnées, toutes les lois secrètes: équilibre, force, harmonie, d'où cette dernière tire sa présence et sa légitimité. Structure dont les lignes naissent comme par immanence tant est puissant le mariage des plans entre eux, précédant, excédant la préconception figurative de l'objet.

Une musicalité particulière naît alors dans l’infatigable métier de l'harmonie dans lequel science et instinct unissent leurs efforts. Et de l'ardente synthèse des plans, des teintes et des lignes se trame l'informe anecdote — jamais tout à fait dévoilée — , mystère régnant en pleine lumière, inaccessible aparté des figures et des objets. Cette qualité de mystère, fruit du pictural et de sa seule charge sensorielle, nous la rencontrons souvent chez Bonnard, simple manière d'être de la peinture elle-même, ambiance, vie secrète d'un motif lentement intériorisé puis tendrement, amoureusement restitué au visible. Nous sommes tout près ici du "Tant de mystère dans tant d'éclat" dont Mallarmé qualifia Gauguin.

Ce même mystère chez Bouqueton nous entraîne parfois aux confins de Balthus. A quoi tient au juste cette lointaine ressemblance, cet air de famille entre L'Indifférente, Jeux de dames et Arlequin inattendu et tant de scènes du peintre de La Montagne et de La Rue? Même amour de l'ambiance picturale, vapeur de rêve émanant des êtres et des choses, choses et figures pétries dans la matière du rêve, même distance par rapport à la réalité, d'où cette troublante surréalité où se fond le motif, plutôt rêvé que saisi.

Marcel Bouqueton appartient indéniablement à la lignée des peintres de l'intimité et du mystère, Chardin si proche de l'humble physionomie des choses, Watteau chassant l'évanescent Pierrot du bonheur, fuyant dans l'or des sous-bois et des parcs, en la fête si brève et mélancolique de la vie. Accords, contrastes, mariages complexes, dissonances rares, sensations pures cueillies au "centre mystérieux de l'être" et semées encore toutes frémissantes sur la toile, tout concourt à l'explosion de la symphonie picturale, chaque plan du tableau, chaque infime partie du plan, moindre touche où apparaît toute la sensibilité du peintre en même temps que le souci constant de la préserver, de lui garder sa saveur et sa primeur que nul repentir, insistance ou hésitation ne vient rompre ou tuer. Pourtant le peintre laisse peu de place au hasard et la spontanéité elle-même chez lui n'est qu'une des formes que peut prendre la réflexion.

Dans le règne verlainien de la nuance, figures et objets s'enveloppent d'une richesse diffuse, d'une intensité lumineuse, semblables désormais en leur égale présence au monde. De toile en toile se déploie le long paradigme des harmonies, gris élégants et feutrés, incendies sensuels des rouges aux déclinaisons oranges, bleus profonds réchauffés de carmin ou de violet. Le rouge est de toute évidence l'harmonie maîtresse du peintre, sa couleur fétiche, celle dont il joue avec le plus de virtuosité et de plaisir. Rares sont les toiles qui échappent tout à fait à sa présence, tantôt envahissante (L'Indifférente, L'Avenir dévoilé, Soir d'été) tantôt à peine insinuée en furtifs haillons épars çà et là parmi d'autres harmonies (Arlequin inattendu, Jeux de dames).

Dans Exemplaire unique, sa cascade se déverse, oblique, sur les figures rassemblées qu'elle revêt de tuniques ardentes, axe splendide autour duquel toute l'image, pan à pan, s'organise. Peut-être l'instinct de cette couleur et des tonalités chaudes en général est-il le signe d'une mémoire, mémoire des sens aiguisés dans la chaleur et la lumière de l'Algérie, terre natale du peintre, dans ses mythes et sa réalité que régissent cette lumière et cette chaleur.

Le peintre, d'ailleurs, n'est pas étranger aux tonalités froides où persiste l'empreinte ardente et sensuelle des rouges. Le bleu violacé de l'Arlequin et de Jeux de dames, fait de mystère et de profondeur, est la couleur de l'ombre, l'agréable sensation de sa fraîcheur dans les intérieurs du Sud, lorsque
dehors la canicule tape de toutes ses cymbales.

Le peintre fouille comme en rêve l'épaisseur nocturne du vécu, la ruche bourdonnante des sensations anciennes que lentement, patiemment il arrache au sommeil, à l'amnésique sommeil où les plonge le temps. Parfois la palette s'assombrit, d'obscures prémonitions y transparaissent, drames intimes, tristesse, mélancolie. Dans Vue sur la nuit, L'Anniversaire, Le Petit jour et Dedans dehors, les figures sont devenues plus inquiètes, voire inquiétantes, leurs traits violemment altérés et heurtés, leurs silhouettes comme éperdues dans l'atmosphère crépusculaire. Par la violence des accents, la substance presque tragique de l'ambiance, ces scènes ont quelque chose de Goya.

En revanche, tout près de là, quoi de plus serein et paisible que La Petite brocante répondant aux Retardataires par la douceur de ses gris perles et bleutés, ses roses et bleus pâles? Même paix, même sérénité dans La Longue table, grand panneau vertical, véritable hymne aux objets où défile en vue plongeante, sur le rectangle clair de la table, la longue procession des ustensiles quotidiens. C'est par l'humilité attentive, par la tendresse, que le peintre pénètre la phénoménologie silencieuse des choses, l'âme secrète de l'inanimé.

Dans cette célébration amoureuse, ce sont alors les personnages qui, par un étrange renversement des rôles, se réduisent à de simples figurants, effigies accessoires et décoratives, distanciées à dessein, s'effaçant dans l'espace, se chosifiant, comme pour transmettre aux objets à proximité le suc
humain de leur présence.

Les pastels continuent les toiles dans un format bien plus restreint. Mais c'est comme si la petite anecdote avait disparu, laissant libre cours au jeu des couleurs et des lignes, aux variations sans fin des harmonies. Pourtant il n'y a pas ici qu'un jeu pur et gratuit : si lointain qu'il soit et presque illisible, le motif demeure l'enjeu principal du peintre, grâce auquel est toujours maintenu et préservé le pacte fécond entre le réel et la sensation; Bouqueton est par contre plus volontiers abstrait dans les Empreintes (qui datent des années 60). Ici prime le souci de la matière, qui apparaît jusque dans le choix des pigments et de la qualité du support. Ces Empreintes fixent en somme les contours rugueux et la texture primitive de la forme mère, matrice débordante de vie souterraine, entrouverte pour laisser voir le grouillement des organismes, embryons des lignes, poussières des teintes où bat l'avenir de milliards de formes.

Cette exposition est en somme une leçon d'harmonie et d'humilité. L'entente fraternelle avec le réel y règne. L'amour tendre pour ce que ce réel a de tangible, de lumineux, d'humain. Dans l'indicible des nuances et des contours, des échos et des passages, cette harmonie majeure éclate, échange capital entre le peintre et nous. Saisir l'essence du moment chaque fois unique où l'âme s'accorde avec le monde, avec une certaine disposition du visible, de cet accord étincelant d'où fuse la sensation, l'insaisissable sensation, l'épiphanie si brève à dérober au temps, et dont la lente métempsycose, la récapitulation proustienne, permettent à celui qui regarde de vivre à son tour, en le miracle humble deslignes et des couleurs, la prodigieuse aventure amoureuse que le peintre —  à chaque toile — a vécue..


(Article paru dans Actualité de l'émigration, n° 165, 1er-8 mars 1989, à l'occasion de l'exposition de Marcel Bouqueton au Centre Culturel Algérien à Paris)

Marcel Bouqueton - Chronologie:

1921 : naissance à Constantine, enfance à Souk-Ahras.

1938-1942 et 1945/1946 : École Nationale des Beaux-Arts d'Alger.

1940-1953 : expositions particulières et collectives principalement à Alger chez Edmond Charlot et à Oran chez Robert Martin.

1946/1947 : École supérieure des Beaux-Arts de Paris.

1950-1953 : participe aux manifestations de la revue Soleil, du "Groupe 51" et de la revue Terrasses animées par Jean Sénac.

1953 : quitte définitivement l'Algérie et s'installe à Saint-Germain-en-Laye où il se lie avec le peintre Roger Chastel, puis à Paris.

1954 : bref séjour à Alger pour la réalisation de deux peintures murales (Air-France).

1956 : bourse de la Fondation Fénéon. Rencontre Bissière et le critique R. V. Gindertaël. Première participation au Salon des Réalités Nouvelles, renouvelée chaque année depuis cette date.

1956-1960 : expositions particulières et collectives à la Galerie La Roue (Guy Resse) ainsi qu'à la Galerie Jeanne Bucher (1957).

1958-1968 : acquisition de plusieurs oeuvres par la Ville de Paris.

1961-1963 : expositions particulières et collectives à la Galerie Pierre Domec.

1962 : création d'un carton de tapisserie pour les Ateliers de L'Ile-de-France.

1963 : "Peintres du Maghreb" à la Galerie Le Gouvernail.

1966 : acquisition du Grand secret par le Ministère des Affaires étrangères; Chevalier de l'Ordre des Arts et Lettres (André Malraux).

1967 : Le livre premier des pierres, empreintes tirées à la main à Fayence (Var).

1969-1986 : enseignant à l'Unité Pédagogique d'Architecture.

1975-1999 : participe aux expositions organisées par Geneviève Thévenot à Maillot (Sens).

1985-1993 : expositions particulières et collectives à la Galerie Callu Mérite.

1994 : "Hommage à Kateb Yacine" au Centre Culturel Algérien.

1995 : "Rencontres méditerranéennes" à Béziers.

1996 : "Hommage à Geneviève Thévenot" au Musée de Troyes; "L'École de Paris,

1945-1975" à la Maison de l'UNESCO.

2001 : "Autour de Maria Manton", Galerie Deman, Paris.

Principales expositions:

1940 Alger, L'artisan du Home, avec Louis Nallard.
1946 Alger, Galerie Art de France, avec Maria Manton.
1948 Alger, Galerie Dominique (Edmond Charlot), avec René Duvalet.
1949 Alger, Galerie Le Nombre d'Or, avec Maria Manton et Louis Nallard.
1953 Alger, Galerie Rivages (Edmond Charlot); Oran, Galerie Colline (Robert Martin), avec Louis Nallard.
1955 Saint-Germain-en-Laye, Galerie Le Portulan, avec R. Chastel, M. Manton, M. Fiorini et L. Nallard.
1957 Paris, Galerie La Roue (Guy Resse), avec Maria Manton.
1960 Paris, Galerie La Roue.
1961 Paris, Galerie Pierre Domec.
1962 Lausanne, Galerie Rive Gauche; Paris; Galerie Pierre Domec.
1966 Paris, Galerie Le Fanal (Paul Moatti).
1967 Amiens, Maison de la Culture.
1978 Nemours, Château-Musée.
1980 Marrakech, Centre Culturel Français.
1981 Paris, La Galerie (Geneviève Thévenot).
1983 Callian (Var), Chapelle des Pénitents.
1985 Saint-Ouen, Galerie Callu Mérite.
1988 Paris, Galerie Callu Mérite.
1989 Paris, Centre Culturel Algérien.
1992 Bois-le-Roi, Galerie d'Art Contemporain.
1993 's-Hertogenbosh (Pays-Bas), Galerie Borzo, "Signature Paris", avec Maria Manton et Louis Nallard.
1994 Paris, Galerie Jacques Debaigts, avec Delmas et Maria Manton.
1996 's-Hertogenbosh (Pays-Bas), Galerie Borzo, "Signature Paris II", avec Butti, Maria Manton et Louis Nallard.
2001 's-Hertogenbosch (Pays-Bas), Galerie Borzo, "Signature Paris III".

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ISSN : 1270-9131