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Silem: La maison du signe

par Michel-Georges Bernard
Algérie Littérature Action N° 17

Sur le sol de plusieurs millénaires d’expressions symboliques résolument non-représentatives, l’histoire de la peinture en Algérie est, pour sa plus large part, celle des continuelles métamorphoses de la lettre et du signe.

D’abord, au milieu des années 50, les mailles de la lettre s’avancent avec Khadda à la rencontre du monde naturel et s’y conjuguent, prennent couleur et matière, d’arbre ou de pierre : de toute part montent des buissons de paroles muettes, aux accents distincts, patiemment à épeler. Simultanément Benanteur, en réduisant à l’inverse « les lignes des ancêtres » au filet le plus mince de nervures, strates et craquelures, fait sourdre les effluves d’un univers tout à la fois minéral et végétal, soudain sur le point, à la lisière de l’aube et du songe, de livrer son secret.

Tandis que Baya recommence de peupler ses arabesques de couleurs pures des silhouettes innombrables des êtres et des choses, les peintres d’«Aouchem», sur la fin des années 60, font basculer le Signe, saturé des motifs populaires, dans le climat luxuriant de sa densité historique et sociale. Il s’agit, « à partir des grands thèmes formels du passé algérien, de rassembler tous les éléments plastiques inventés ici ou là par les civilisations écrasées hier et aujourd’hui renaissantes », déclarent Martinez et Mesli dans leur Manifeste.

Silem s’inscrit dans le champ de ce « ressourcement » inventif qui n’a cessé de réveiller le « Signabulaire », dit-il assoupi dans la pierre, la glaise ou la trame tissée, comme dans les manuscrits les cuirs et les cuivres. Sa propre fidélité, en un troisième moment de ce développement, ouvre aux Lettres et aux Signes une dimension nouvelle : semble nouvellement en déplier l’espace intérieur.

L’originalité du travail qu’il poursuit dès la fin des années 70 serait d’entraîner le regard de l’autre côté de la paroi fine de la Lettre, de faire pénétrer dans le monde qu’obscurément elle renferme en profondeur.

S’enfonçant toujours plus loin dans la voie d’une ascétique stylisation, c’est le silence vif du Signe que Silem atteint, qu’il interroge et déploie plastiquement. Toiles et dessins commencent à mesure d’éveiller et de répercuter le réseau ténu, à chaque instant en expansion, de ses échosinternes assourdis, suspendus, au milieu desquels le monde et l’histoire, comme au bout de très longs itinéraires dans l’espace et le temps, ne transparaissent plus par bribes qu’à travers les timbres les plus cristallins.

S’il intitule Silex, Alifs rocailleux ou Écritures de pierres nombre de ses gravures, les respirations différentes que Silem insuffle à ses Lettres leurs font, au passage, capter bien d’autres rythmes. Elles accueillent à distance l’élan multiple de l’eau, déferlent en vagues et Tempête, ruissellent en cascades, s’enroulent en remous, serpentent au plus lentement en méandres, s’étendent en ondes fragiles ou frémissent comme bouquets d’algues et fuite de poisson.

Ailleurs les Gestes-traces du peintre les agitent comme herbes folles ou forêts hérissées dans le souffle du vent, aspirées sous l’effet de tourbillons, soulevées par la poussée profonde de quelque secousse Volcanique. Leur dématérialisation, en fait, les rend aptes à une incessante rematérialisation: les Lettres, plus loin, se font graines à l’heure des Moissons, pleuvent dans les larges gouttes de l’orage, voguent en flottille serrée, multiplient les halos du croissant lunaire, s’imbriquent en écailles ou plumage, s’envolent comme Colombes de passage, et c’est il y a six ans, pour un exemplaire unique, un recueil entier d’« ornitogrammes » qu’inscrivait Silem.

En deçà des identifications toujours indécises et fugaces qui la traversent, l’aérienne raréfaction de son espace surprend la Lettre dans son improbabilité première, dans l’intensité propre de sa stridence ou de sa scansion. Silem brise et décentre ses compositions, fait déborder les plans les uns sur les autres, les entrechoque à la façon de miroirs sans fin échangeant leurs reflets. Un tracé incisif divise, cloisonne les aires où affleure le Signe, réserve les plages où, à limite de la transparence, viennent s’éteindre comme écume ses plus lointaines résonances : où déjà se réfracte son absence. C’est au monde distinct, irréductible, qu’elle compose, c’est à elle-même alors que la Lettre se trouve de part en part rendue.

Au long des années, cet espace irréalisé va se densifier : exacerber différemment l’être pur du signe. Soucieux toujours d’avènements inédits, Silem assemble les techniques des encres, des colles, des vernis et des enduits. La main qui caressait la surface et, de loin en loin, la ponctuait, désormais la maçonne, la griffe de calligrammes d’or. Motifs tressés de Céramique d’Andalousie ou de moucharabieh, fragments de tissu directement incorporés à la peinture, un élément, vrillant tel une étoile fixe les harmonies des terres et des chaux, assure chaque fois au tableau sa tonalité particulière. De l’envers des Signes semble, dans la demi-lumière, déborder leur intimité diffuse longuement enfermée, dissimulée.

C’est, à travers les oeuvres les plus récentes du peintre, un espace de sable et de ciel mêlés qu’ils commencent d’irradier. Sa quête ne pouvait que tourner Silem vers l’horizon toujours ouvert des murmures aigus du Sud. La Lettre se resserre, s’efface comme palmeraie menacée par la Dune en marche, s’enfonce parmi les strates incertaines du reg, frémit dans l’ombre que révèlent fugitivement sur l’erg les lumières basses de l’aube et du couchant. Oasis de couleurs au bord des ocres cendrés, granuleux, qu’ont lissés les vents, elle rentre dans les bandes vives ou sourdes des tissages ou des tentures nomades, se noue comme franges de laine.

Le désert, à l’opposé de toute vision pittoresque, anecdotique, apparaît ici comme le Lieu pur de la Lettre, le milieu diaphane qui en exalte au plus distinctement l’énigmatique éclat. A la lisière des tressaillements aveugles de la matière, Silem donne de toile en toile à éprouver le flux des traces précaires qui renouvellent la construction, à chaque instant, de quelque silencieuse, immémoriale, Maison du Signe. Continuellement les hommes demeurent, à travers elle, le monde, en conjurent les forces élémentaires et les chantent. La peinture de Silem fait, en son fond, reconnaître et ressentir une commune, universelle appartenance.
Janvier 1991

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ISSN : 1270-9131