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Raouf Brahmia: Le grand rideau

Par Claire Tanguy
Algérie Littérature Action N° 57 - 58

Fortement empreint de mythologie personnelle, le travail de Raouf Brahmia se décline à partir d’un élément très symbolique : la fenêtre. La préoccupation de l’artiste pour celle-ci remonte à son enfance : ce sont d’abord les fenêtres de la maison natale ouvrant sur le jardin de campagne; plus tard ce sont celles de l’unique pièce qui compose l’appartement en ville dans lequel vit désormais la famille. Cet intérêt trouve son prolongement par la suite dans l’architecture en verre, celle de Jean Nouvel particulièrement. De la fenêtre, Raouf Brahmia retient tout : le cadre bâti, le verre des carreaux, le voile du rideau, tout autant que l’importante charge allégorique. C’est à partir de ces différents éléments, devenus supports plastiques de l’oeuvre, qu’il va déployer son travail.

Le voilage, dans une pièce intitulée Le grand rideau, lui permet de matérialiser avec légèreté une ligne de séparation entre deux espaces. Symbole de sa propre expérience de migrant, cette frontière physique définit deux univers. De l’un à l’autre elle laisse cependant largement filtrer la lumière. C’est
d’une frontière ténue qu’il s’agit, d’une fenêtre ouverte plus que d’une séparation infranchissable. Si le corps doit la contourner pour passer d’une rive à l’autre, l’oeil, lui, la transperce aisément et devine dans un halo, l’autre côté, l’ailleurs. Par endroit même, de petites ouvertures ont été pratiquées permettant la vision au-delà. L’on pense bien sûr au moucharabieh définissant dans les intérieurs maghrébins, deux espaces distincts à l’intérieur d’une même pièce. Treillage qui permet de voir sans être vu, qui sépare l’ombre de la lumière, qui crée l’ombre et la lumière, qui aiguise l’imaginaire de celui qui n’a pas accès à l’autre. Le rideau ainsi suspendu entre un “ ici ” et un “ là-bas ”, compose la toile de fond d’un “ tableau mémoire”, horizon imaginaire. Sur ce voile translucide, l’artiste dispose, dans un système de type * Directrice de L’Artotheque de Caen.

cumulatif, une multitude d’images et d’objets symbolisant l’autre pays, les racines, l’enfance, l’adolescence. A la façon d’un Pérec, égrenant les mots en un long inventaire destiné à composer une mémoire, Raouf Brahmia sature la surface du rideau d’images — rapportées ou dessinées par lui-même — de mots, d’objets, évoquant toute sa mémoire de l’ailleurs, du pays où il n’est plus, de l’Algérie de ses racines. Raouf Brahmia accumule : photographies, portraits de parents, répliques de miniatures orientales, babouches d’enfants, chaises en morceaux, photocopies de son propre passeport, bougies, cartes postales, lettres reçues d’amis algériens, mots écrits en arabe à l’aide du henné, monochromes peints également au henné, cadres vides, cravates, morceaux de rideaux, arabesques et signes traditionnels… Une accumulation qui tient chaud, qui évoque un paysage intime. Il arrive aussi que l’histoire personnelle croise l’Histoire : ainsi cette photographie présentant un groupe d’adolescents algériens — parmi lesquels le père de l’artiste — tous vêtus de costumes traditionnels libyens leur ayant été offerts par le roi de ce pays lui-même, lors d’une formation dispensée en Libye, et destinée à instruire les futurs cadres de l’Algérie libre, la veille de l’indépendance. Le rideau est un appel à se déplacer, à aller voir de l’autre côté. Là, l’on découvre le pendant de l’accumulation précédente. L’autre face du rideau est également saturée d’images et d’objets chargés de mémoire faisant écho à ceux du verso. Le contraste entre la finesse du voile, son apparente précarité, et le poids de la mémoire d’un homme,
traduit aussi la légèreté devenue symbole d’une existence libre.

Dans la syntaxe élaborée par Raouf Brahmia, la mixité des références joue comme un moteur de sens. Dans ce vocabulaire plastique où s’opère la juxtaposition de motifs empruntés à la tradition, et d’images issues de l’imaginaire à partir d’éléments prélevés directement dans le réel, l’artiste tend à la constitution d’un langage universel où le sens peut être déchiffré par tous.

Partant d’une histoire qui lui est propre, il crée une mythologie universelle. Fidèle à son arbre natal, ancré en son sol, enraciné en son pays, Raouf Brahmia utilise aussi toute son expérience nouvelle, la formation reçue à l’École des Beaux-Arts de Caen, les images et les vibrations venues de la planète tout entière, réalisant une circulation incessante entre le local et l’universel. Il traduit un propos ouvert à l’altérité et à la réflexion, enrichi par la mise en espace propre à l’installation. Le recours à l’installation implique en effet une forme d’application spécifique de l’oeuvre et du signe. Placé au coeur de l’oeuvre, le spectateur en devient un acteur, il lui faut occuper un espace vide conçu pour lui et accepter que sa propre présence en détermine le principe d’animation.

Raouf Brahmia vit une situation qui, si elle sans doute parfois inconfortable, est aussi féconde en ce qu’elle l’oblige à fouiller pour sa création artistique dans les gisements d’un imaginaire enfantin, dans des archétypes lointains ainsi que dans de nouvelles icônes, celles qui constituent son expérience actuelle. A n’en pas douter, la distance prise avec le pays natal lui fait prendre conscience de sa présence, de son importance vitale. Evocateur d’une réalité spécifique — l’expérience d’un déracinement, l’héritage d’une culture particulière — , le travail de Raouf Brahmia en universalise cependant chacun des aspects particuliers, du fait de leur production au moyen d’un énoncé universel de l’art. Au bout du compte, la perspective, loin de se refermer sur elle-même, postule ici à l’ouverture du regard et à l’échange, ce ferment de culture.

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ISSN : 1270-9131