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Bettina; Autobiographie

Par Bettina Heinen-Ayech
Algérie Littérature Action N° 18

Née le 3 septembre 1937 à Solingen, ville célèbre pour sa fabrique de coutellerie, ma jeunesse fut très heureuse, en dépit des souvenirs de famine que je conserve des premières années qui suivirent la fin de la guerre et des graves maladies de ma mère.

Toute jeune déjà, mes parents m’emmenaient au théâtre et aux concerts; à la maison, ils recevaient des musiciens, des écrivains et des peintres; cette vie culturelle m’a formée et jamais la vie matérielle ne fut plus importante pour moi que la vie spirituelle.

Enfant, je peignais, j’écrivais, je dansais. Mes parents veillaient à ce que j’apprenne à exprimer mes idées et mes sentiments; les souvenirs les plus heureux de ma jeunesse sont ces nuits au cours desquelles ma mère nous réveillait, ma soeur et moi, pour nous lire un nouveau poème de mon père ou lorsque l’ami de mes parents, l’artiste-peintre Erwin Bowien (1899-1972), ouvrait, au retour de l’un de ses nombreux voyages, son grand rouleau pour nous montrer ses tableaux.

Lorsque Bowien remarqua mon désir de m’exprimer par la couleur, il m’encouragea à travailler sur de grandes feuilles de papier, afin de pouvoir corriger mes maladresses et pour découvrir la liberté du trait. Pendant les vacances scolaires, je voyageais avec lui dans le Tessin; la végétation quasi-tropicale de la Suisse italienne éveillait ma fascination devant la nature, qu’aujourd’hui encore je continue à peindre avec grand plaisir; le rythme des arbres, des plantes et des fleurs, leur souffle, m’inspirent toujours autant; mais c’est dans le Tessin que je réalisai mes premières compositions de plantes sur fond de paysage.

 

Bowien m’apprit la science de la couleur : “le bleu de cobalt pour le fond, le bleu outremer au devant; évite les couleurs terre; seuls les maîtres savent comment en user”.

Sur l’île Sylt, Bowien m’enseigna comment peindre les vagues, la perspective d’un paysage, les tons de la chair des êtres humains; ce fut à Sylt que j’osai pour la première fois peindre l’être humain dans la nature. “Aime l’être humain, m’inculquait Bowien, sinon il te sera impossible d’exprimer son âme et sa richesse”.

Vers cette époque, j’étais élève à l'École des beaux-arts de Cologne, dans la classe du professeur Otto Gerster qui enseignait la peinture monumentale et murale; j’y apprenais à peindre des fresques et des mosaïques et je dessinais des nus plusieurs heures par jour.

Autorisée par l'École des beaux-arts de Cologne, j’organisai en 1955 ma première exposition individuelle au Casino de Bad Homburg; une partie de la presse fit des commentaires encourageants tandis que d’autres journaux critiquaient le fait qu’on ait organisé une exposition personnelle à une jeune élève sans maturité; ceci me fâcha profondément, mais Erwin Bowien s’en amusait : “Il faut apprendre à recevoir les coups”. La galeriste Hanna Becker von Rath montra mes tableaux au célèbre peintre Schmidt-Rottluf qui m’écrivit : “Bettina, reste fidèle à toi-même.”

Madame Hanna Becker von Rath organisa une exposition itinérante des peintres allemands les plus connus, en Amérique, en Afrique et en Inde; j’étais le seul peintre inconnu à y participer avec trois tableaux qui furent particulièrement appréciés au Brésil. Munich m’attirait : dans la classe du professeur Hermann Kaspar, à l’Académie des beaux-arts de Munich, j’ai surtout réalisé des fresques; chez le professeur Paul Soerensen de l’Académie Royale de Copenhague, j’ai peint des huiles sur toile, ainsi que des nus grandeur-nature et parfois même plus grands que nature!

J’exposai à Copenhague et dans différentes villes d’Allemagne en 1959 et en 1962; le Ministère du Land Nordrhein Westfalen m’accorda deux bourses qui me permirent de voyager; avec Erwin Bowien, je peignis en Suède et en Norvège où la lumière d’été est si cosmique et d’une incroyable splendeur; c’est la lumière qui donne la couleur à la nature nordique et qui m’a appris à saisir les variations qu’elle provoque.

Bowien voulait me montrer le Louvre; ayant passé sa jeunesse en Suisse Romande, à Neuchâtel, il parlait parfaitement le français et avait écrit plusieurs ouvrages dans cette langue. Nous nous rendîmes donc à Paris où je fus amenée à adapter ma palette à des couleurs plus tendres; en janvier 1960, je fis la connaissance de Abddelhamid Ayech et du milieu algérien à Paris. Les Algériens m’impressionnèrent beaucoup.

Deux ans plus tard, l’Institut allemand du Caire m’invita à exposer en Égypte; je séjournai à Louxor et peignis à Gourma où l’Académie des beaux-arts du Caire possédait des ateliers et des modèles qu’elle mettait à la disposition des peintres; les mois que je vécus en Égypte demeurent la grande aventure de ma jeunesse; tout m’inspirait, les êtres humains et leur gentillesse, les paysages du Nil et du désert ainsi que les couleurs, si opposées à celles de l’Occident.

J’en fus bouleversée et désirai connaître le pays de mon mari; nous arrivâmes à Guelma, la ville natale de Hamid, le 3 février 1963; Hamid, qui y était venu passer trois semaines, décida de s’y établir définitivement.

Je me suis immédiatement mise à la peinture et exposai mes premiers tableaux algériens au Klingenmuseum à Solingen, puis à Berne, Paris, Munich, Düsseldorf et Berlin. L’écho en fut important et le Docteur Edouard Fallet de Castelberg écrivit un ouvrage sur mon travail, qui fut publié en 1967 à Berne aux éditions Kleiner.

Mes réalisations des premières années à Guelma étaient encore influencées par les recherches picturales que j’avais amorcées au contact des paysages norvégiens; mes cieux étaient tourmentés et l’expression de mes sentiments empreinte de romantisme; j’ai peint ma belle-mère et la famille de Hamid, tableaux qui furent appréciés de mon maître Erwin Bowien qui continuait à m’encourager et à me conseiller; il avait eu peur que l’environnement en Algérie ne me coupe mes ailes d’artiste; il m’envoyait beaucoup de livres et exigeait que je lui raconte dans mes lettres chacun de mes tableaux. A plusieurs reprises, il me rendit visite à Guelma et nous avons peint ensemble ici, ainsi qu’à Biskra, région qui continue à m’inspirer profondément. Non, mes ailes n’étaient pas coupées.

J’aimais les gens que je peignais et j’aimais de plus en plus les paysages d’ici. L’année 1965 fut une année très fructueuse : elle amorce le début de ma maturité d’artiste; ma personnalité se transformait doucement et je me dépouillais peu à peu de mes préjugés d’Européenne. J’écoutais la voix de la nature, si belle à Guelma : la montagne au Sud, la Mahouna, ses champs, se mirent à captiver tous mes fantasmes; je la peignis au printemps, alors que le vert de ses champs est éclatant; en été lorsque ses sommets bleus et violets s’élèvent au-dessus de l’or miraculeux de ses étendues de blé; en hiver, lorsque le rouge de la terre possède une incroyable force, si difficile à atteindre. Le cycle des saisons et tous les miracles de la nature ont une forte influence sur ma peinture; je les observe sans cesse et y découvre toujours quelque chose de nouveau. Mon mari aime à mener une vie calme et régulière, un trait de son caractère qui m’a aidée à vivre et à peindre, car en ce qui me concerne, j’ai plutôt tendance à faire brûler la chandelle par les deux bouts !

En 1968, j’organisai ma première exposition personnelle en Algérie à la Galerie de l’UNAP à Alger. La gentillesse avec laquelle les artistes m’ont accueillie fut très importante pour moi. Ils m’avaient acceptée avec amitié, mes rêves cessaient d’être isolés spirituellement; je n’étais plus seule; j’avais compris que j’appartenais à une grande famille qui combattait pour un même idéal, l’art. Je tiens du reste, à remercier tous mes amis artistes qui m’ont aidée à implanter “mon arbre” en Algérie.

Si, depuis ma jeunesse, je tendais à peindre en pleine nature, c’est en Algérie que cette tendance s’affirma et que je me fis peintre de plein-air. Jamais je n’achève un ciel, un arbre ou un champ en atelier. Dans ma jeunesse, je travaillais rapidement; à présent il me faut quinze jours pour terminer une petite aquarelle car ma technique a changé. Dans le travail de l’aquarelle, je n’ai jamais accepté les effets du hasard; c’est pourquoi dans le passé, je laissais le blanc du support apparaître entre chaque touche de couleur, pensant empêcher qu’elles ne coulent les unes sur les autres. A Guelma, l’air est sec, ce qui me permet de juxtaposer mes touches. On dit souvent de mes tableaux qu’ils sont colorés et lumineux; ce qui n’est pas seulement à cause des couleurs que j’utilise mais surtout à cause de la technique que j’emploie et par une observation rigoureuse de la lumière dans la moindre de ses variations. J’ai compris que la nature est plus forte et plus variée que le plus fantasque de mes rêves et que l’oeil est l’instrument essentiel du peintre. Naturellement, je ne vois pas seulement la nature, je la sens et j’écoute sa mélodie, un dialogue très intense entre elle et moi s’est établi au fil des jours. J’ai souvent l’impression que trois forces s’unissent en chacun de mes tableaux : moi, la nature et mon talent. Chaque artiste devrait servir cette force qui est innée en lui et que l’on appelle talent. Ceci demande certes de grands efforts et un travail régulier.

J’ai eu deux enfants : ma fille Diana, qui peint et écrit, et mon fils Haroun. Erwin Bowien est mort en 1972. Son oeuvre picturale et la poésie de mon père, Hans Heinen, me sont presque aussi indispensables que mon propre travail. En 1976, j’ai créé le cercle des amis d’Erwin Bowien en Allemagne; au lendemain de la mort de mon maître principal, nous avons organisé 26 expositions de ses oeuvres : je vis avec ses tableaux qui me sont toujours d’un grand enseignement et que j’aime énormément.

Les forces de la lumière et de la terre d’Algérie ont formé le peintre que je suis depuis trente ans, l’être humain aussi. A travers Guelma, j’apprends à connaître l’Algérie et à travers mon mari, les Algériens. La comparaison entre des mondes différents est d’une importance extrême car elle permet l’ouverture sur de nouveaux horizons et aide à avoir de l’espoir.

En 1983, un deuxième livre sur ma peinture, écrit par Ali El Hadj Tahar et Hans Karl Pesch, a paru aux éditions U-Form de Solingen en Allemagne et fut distribué en Algérie par la SNED.

En trente années, j’ai continué à exposer dans de grandes villes allemandes ainsi qu’à Berne, Rabat, Tunis, Damas, Alep, Vienne, Paris, en Algérie enfin.

En 1992, j’exposai à Arundel en Angleterre et organisai ma première rétrospective dans ma ville natale à Solingen ainsi que ma 71ème exposition individuelle au Musée maritime de Rostock en Allemagne de l’Est; le cinéaste Hassan Bouabdellah a réalisé un film sur moi et ma peinture intitulé “Bettina Heinen-Ayech, lettre à Erwin Bowien”.

Mes tableaux ne sont pas de simples illustrations de la nature et de mes états d’âme. Tout mon être, mes sens, en particulier ma vue, sont dirigés vers les mystères de la nature, du cosmos dont nous sommes une parcelle et mon ambition et amour sont de peindre l’être humain en pleine possession de son âme.

Guelma, mars 1993

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ISSN : 1270-9131