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Baya, l’île aux zoizeaux

Par Hassen Bouabdellah (*)
Algérie Littérature/ Action N° 15

Il était une fois, une petite fille qui aimait se réfugier dans le noir. Elle est née en décembre quand l’hiver frappe à la porte et qu’il fait froid dans les coeurs...

Ce que l’on appelle le Destin a parsemé sa vie de malheurs. Mais l’ange qui veillait sur elle guidait sa main. Il commença par lui apprendre comment enfermer sa souffrance dans le silence : chaque fois que son chagrin la rendait triste, sa main libérait un zoizeau.

Oiseaux sombres, petits moineaux, grives brunes, huppes ou rolliers d’Afrique... Ainsi sa main magique faisait l’oiseau comme sa mère faisait la galette. Et plus grand était son chagrin, plus grand et beau était le Zoizeau.

Étrange destin que celui de cette femme dont la main commande le pouvoir magnifique d’imager l’Eden. Eden peuplé de dames portant ramage...

Enfant qui refuse de grandir, Baya peint avec un regard où la douleur a décidé de se nicher définitivement. Le grand Zoizeau de Paradis : aérien, volage, plein de couleurs, étalant sa longue queue d’un jaune tirant vers l’orange...

A son tour, la femme étale sa joie à le porter sur son épaule. L’oiseau est l’élément premier. Sujet et motif, il est le foyer qui irradie les couleurs chatoyantes. Il s’imprime sur les robes, les imprégnant ainsi de l’amplitude de son ramage. La picturalité des scènes découle naturellement des ondes qu’il produit. C’est autant de rythmes colorés. C’est le sujet qu’on courtise. Et lui sait être le confident de ces dames en costume d’apparat. Elles l’écoutent chanter et, lui, leur raconte des histoires enchantées.

Il était une fois un grand Zoizeau enfermé dans une cage. Une dame vint et lui donna la liberté. Pour la remercier, il décida de tisser à son intention toutes les couleurs de la lumière. Baya déambule comme une ombre. Mais lorsque survient l’envie de peindre, l’ombre devient lumière. Besoin pressant de se replonger dans un monde qui soit réellement le sien, un monde où elle acquiert le pouvoir de transformer sa souffrance en joie pétillante. Elle se replonge alors dans cette espèce de grotte merveilleuse où le fabuleux est à la mesure de son insatiable imagination. Un paradis où êtres et choses n’obéissent qu’aux seuls jaillissements de sa fantaisie.

Dans une société où les conventions restent fortes et les règles impitoyables pour les femmes, elle transforme le haïk, voile de l’épouse et de la mère, en un rideau qui la sépare du monde des petites réalités contraignantes. Impérativement, il faut peindre! pour retrouver le grand Zoizeau de son enfance...

Dans ce monde aux couleurs vives — bleu et vert, ocre ou mauve — l’oiseau est partout. Sur l’arbre ou sur la tête de la figurine, sur l’instrument de musique. Il est la flamme du “quinquet”. Impérativement, il faut tresser de gros traits épais pour enfermer des couleurs pures, inaltérables. Car la pureté est le moyen par lequel l’enfant retrouve le grand Zoizeau.

Il était une fois une magicienne qui se nourrissait du chant de l’oiseau. Quand elle avait faim, elle suspendait au dessus de sa tête un oiseau dans une cage, puis lui demandait de chanter. Sa faim assouvie, elle prenait alors un pinceau et se mettait à peindre une grande île pleine d’oiseaux qui chantent.

Liesse perpétuelle de couleurs...

Poudre de khôl pour l’oeil séducteur des femmes, henné pour les cheveux, longue traîne de plumage : l’oiseau s’habille comme pour une fête. L’aile se développe en ravenala qui recueille l’éclat de la lumière.
L’oiseau nourricier possède aussi le don de mutation. Il libère les formes qui lui ressemblent.

Le primitivisme du peintre n’a cure de la ressemblance : Baya s’invente ses propres conventions, les meilleurs en art — celles qui naissent de son imagination, loin de toute influence étrangère à sa sensibilité. Les antennes se limitent à deux traits épais qui s’incurvent tel le dessein des sourcils : les ailes sont agrandies démesurément.

En prenant de l’envergure, l’aile se colore, s’agrémente de motifs empruntés à la poterie berbère. Le chatoiement des couleurs reflète la brillance des ailes.Le pinceau de l’artiste ressemble à une baguette magique qui transforme l’oiseau en papillon et le papillon en poisson fabuleux.

Dames de hautes lignées, princesses de contes, dames aux crinolines. Oeil en demi-cercle, le sourcil s’incurve, oeil en amande et petits becs d’oiseaux...

Dans le jeu mystérieux de son inspiration, Baya redécouvre un vieux mythe méditerranéen qui attribue à l’oiseau un pouvoir de fécondité. Il est l’élément qui protège du malheur et de la stérilité.

Face à face deux oiseaux figurent un fronton. Sous l’aile protectrice, la femme se meut comme dans un rêve incessant. L’oiseau est le signe de la fertilité et de l’abondance. La femme devient mère. Elle enfante dans l’allégresse. L’oiseau ensemence... Il a le don de fertiliser tout ce qu’il touche.

L’oiseau était fatigué de chanter. Il se tut. Une main, la main de la magicienne, se figea. Tout sombra dans une profonde obscurité. La magicienne souffrait dans le silence de la nuit. Une douleur aiguë gonflait sa poitrine. Elle tomba malade...

Un jour, le grand Zoizeau réapparut. Il avait accroché à ses pattes une grande harpe...

Dans sa petite enfance, Baya avait appris à modeler la terre selon la tradition de ses ancêtres Kabyles. Ses premières terres cuites confirment que chez l’enfant, l’intuition des formes précède le sentiment des couleurs. Rythmes et dramatisation des figures rappellent inévitablement l’expression de l’art primitif. Mystère de l’impulsion créatrice qui plonge ses racines dans les civilisations antiques.

Baya n’avait que seize ans quand elle découvrit Pablo Picasso. C’était en 1947, l’époque où les valeurs des mythes anciens constituaient une des préoccupations du grand peintre. L’atelier de Baya avoisinait le sien...

Baya modèle un grand animal fabuleux, le dote d’ailes... Un serpentement lui sert de queue, une huppe couronne sa tête monstrueuse... Sur son dos les dames se parent comme pour un voyage céleste. Elle expose pour la première fois à Paris, rue Téhéran.

Artistes et intellectuels accourent. André Breton lui consacre un article célèbre; “Vogue” sa couverture... On la compare à Matisse.

Il était une fois une magicienne qui s’enferma dans une cage. Le grand Zoizeau alors cessa de chanter. Il s’en alla loin, très loin sur une île...

A son retour de Paris, Baya se marie à Hadj Mahfoud, musicien très aimé des Algérois. Guitare et flûte, harpe et derbouka, objets jetés qui apparaissent à l’oeil dans un ordre si naturel. L’instrument de musique se substitue à l’oiseau. Sa musique est vibration. La végétation foisonne en sa présence...

Imperceptible frémissement... Calme voluptueux. Oiseaux et papillons, monstres et poissons fabuleux,
végétation sauvage et algues échevelées...

La grotte n’est en vérité qu’une île magique, une île merveilleuse qui n’a pas besoin de ciel pour la couvrir. Elle est l’immense lumière d’une fille qui vit dans les profondeurs de la nuit. Un don de Dieu dans toute sa plénitude.

Il était une fois une magicienne qui était enfermée dans une cage... Un grand Zoizeau vint la libérer. Avec ses plumes, elle dessina une île pour y vivre... pour y mourir.


(*) Cinéaste. Commentaire de son film sur Baya

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ISSN : 1270-9131