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Guermaz, voyage au pays de la lumière

Abdelkader Guermaz

  • Par Michel-Georges Bernard. Algérie Littérature/Action Numéro 49 - 50

Les rares ouvrages, articles ou préfaces d’expositions qui retracent l’histoire de la peinture algérienne associent constamment le nom de Guermaz à ceux des artistes, nés dans les années 30, à qui l’on doit quelque vingt ans plus tard l’émergence d’une expression résolument moderne.

Ainsi font Khadda, lui-même artisan majeur de cette mutation, dans ses Éléments pour un art nouveau (UNAP, 1972), évoquant les trames savantes de Guermaz, et les auteurs de Musées d’Algérie (SNED, 1973), analysant  l’empâtement et les touches en relief qui animent la surface de ses toiles de vibrations particulièrement sensibles. Ainsi feront Tahar Djaout dans deux articles, Où en sont les Arts plastiques ? et Une mémoire mise en signes, publiés dans Algérie-Actualité en janvier et mars 1981, Mustapha Orif dans sa présentation en 1986 de l’exposition Algérie, Peinture des années 80 (Centre National des Arts Plastiques, Paris) et Benamar Mediène, en 1989, dans une plus longue étude pour un dossier consacré à la Créative Algérie par la revue Phréatique.

Au-delà de ces allusions Abdelkader Safir le premier insiste plus précisément, en 1992, sur l’urgence de mieux rendre justice à Guermaz. Poète et peintre, grand prix artistique de l’Algérie comme Issiakhem, grand prix de la Casa Velasquez comme Issiakhem, écrit-il, nul ne s’occupe de lui. Il est abandonné par sa marâtre patrie, lui qui a du talent et de la classe mais pas de quoi acheter de la peinture et des toiles.

L’année suivante un article publié dans Ruptures sur Guermaz l’aîné revient sur la nécessité, comme le dit alors Benanteur, de briser le silence dans lequel il est abusivement maintenu. Mais l’attention ne devait pas se resserrer autour de celui qui était l’un des premiers représentants de la peinture algérienne. Si son travail, en effet, rattache plastiquement Guermaz à la génération des années 30, il n’est pas insignifiant qu’il soit d’une dizaine d’années l’aîné d’Issiakhem, Khadda et Baya, de Benanteur ou Aksouh. Il apparaît ainsi le contemporain, en littérature, de Mammeri et Lacheraf, Dib et Hadj Ali. C’est donc l’un des ancêtres de l’art algérien qui s’est trouvé livré à la férocité de la solitude, du silence et de l’oubli.

«… la vivacité d’un trait réduit à l’extrême suggestion… »

Abdelkader Guermaz est né le 13 mai 1919 à Mascara. Quand j’avais huit ans, je charbonnais déjà les murs et j’étais le premier en dessin à l’école, a t-il confié. À partir de 1929 il vit à Oran. Il y poursuit de 1937 à 1940 de brillantes études à l’École des Beaux-Arts et se fait remarquer par d’exceptionnelles qualités de dessinateur. Récompensé par plusieurs prix, il obtient parmi les premiers Algériens le  diplôme qui lui permettrait de devenir professeur de dessin mais il n’enseignera pas. En 1945 on le retrouve à l’École posant occasionnellement comme “modèle vivant” pour les élèves, peignant par ailleurs, de 1942 à 1954, des calendriers et des enseignes pour les boutiques. Dès 1941 Guermaz participe à des expositions collectives à la galerie d’avant-garde Colline où Robert Martin présentera les oeuvres de Picasso, Clavé, Pelayo et Yankel mais aussi de Benaboura, Bouzid, Yellès, Ali-Khodja et Mesli. Pour les jeunes peintres qui l’approchent alors, Guermaz, ouvrant la voie, fortifiant leurs espoirs, apparaît comme déjà introduit dans le milieu de l’art. Il était plus mûr, en avance sur nous. Il m’a ouvert les yeux sur ce qui se faisait en peinture, se souviendra en 1993 Benanteur :  Il a été important pour nous. Il était miraculeux de voir un Algérien faire de la peinture et l’exposer. Peut-être que sans lui nous n’aurions pas fait de peinture, il nous montrait que c’était possible.

A Oran Guermaz collabore à diverses revues littéraires. En 1952 Simoun reproduit certaines de ses oeuvres dans lesquelles rivages et silhouettes, ruelles et spectacles du port, vacillent au bord de la vivacité d’un trait réduit à l’extrême suggestion qui annonce le graphisme délié des peintures de la décennie suivante.

En 1953 Guermaz reçoit un prix de poésie. Esprit ouvert aux dimensions multiples de la culture, passionné de musique, il est de 1954 à 1961 rédacteur à Oran-Républicain. Sur la fin des années 50 sa peinture, dans la logique de son évolution, se détache de tout réalisme. Je me suis libéré peu à peu des formules apprises aux Beaux-Arts, et je suis devenu progressivement abstrait, après toute une période intermédiaire mi-figurative, mi-abstraite, confie en 1968 Guermaz.

«… l’invention du regard non-figuratif… »

En 1961, correspondant de La République d’Oran, il s’installe à Paris. Benanteur et Khadda, amis d’enfance à Mostaganem, y sont ensemble arrivés en 1953, se libérant bientôt de la figuration, Issiakhem simultanément y est entré aux Beaux-Arts, Mesli l’année suivante, tandis que Dib publiait sa première trilogie, que Kateb écrivait Nedjma. Sur l’initiative de Robert Martin qui a ouvert sa nouvelle galerie rue La Boétie, une bourse permet à Guermaz de poursuivre son travail. Dans des conditions toujours difficiles, on le voit réaliser, en guise de gagne-pain, les portraits des passants à Montmartre ou sur le boulevard Saint-Michel. Il participe en 1962 et 1963 à plusieurs expositions collectives chez Robert Martin, en 1963 et 1964 au Musée des Beaux-Arts et à la Galerie 54 d’Alger aux premières manifestations organisées après l’Indépendance, que préface Jean Sénac. De cette époque doivent dater les Rythmes abstraits qu’introduit Jean de Maisonseul au Musée d’Alger. A Paris Guermaz participe complémentairement à l’exposition Dix peintres du Maghreb, avec notamment Benanteur, Bouqueton et Khadda, organisée en 1963 par Pierre Gaudibert à la galerie Le Gouvernail, en 1964 à l’exposition des Peintres algériens au Musée des Arts Décoratifs. Il fait encore partie en 1966 des Six peintres du Maghreb présentés par Jean-Jacques Lévêque à la galerie Peintres du monde, accompagne en 1967 l’exposition à Tunis avec Benanteur et le marocain Cherkaoui.

Guermaz, Benanteur et Khadda se trouvent donc, à Paris comme à Alger, plusieurs fois réunis, et les oeuvres des trois peintres, sans que l’on puisse parler d’un groupe Oranais, semblent, sur la fin des années 50, au tout début des années 60, se développer parallèlement dans la recherche, commune et diverse, d’une écriture qui poursuit, à travers d’autres régions de la couleur et du trait, l’invention du regard non-figuratif. Parmi les différentes tendances de la cosmopolite Nouvelle École de Paris, c’est sans doute cette démarche qui leur découvre plus particulièrement les possibilités d’en revenir à leurs propres racines. Khadda, qui rentre à Alger dès 1963, a fermement souligné combien cette appropriation de l’abstraction avait valeur de ressourcement  Si la peinture figurative apparaît comme l’expression normale, c’est le résultat du phénomène de déculturation car l’art maghrébin est un art non-figuratif par excellence, un art métaphysique d’où est exclue l’anecdote. Et Benanteur : L’art, dans nos pays, a eu généralement tout au long de l’histoire une expression abstraite. Le langage des lignes, des formes et des couleurs s’adapte naturellement au sens intuitif des Algériens : un Maghrébin, quel qu’il soit, voit abstrait. Libérées de toute allusion réaliste, proposant des visions neuves, autonomes, construisant de nouvelles expériences du visible, les toiles de Guermaz apparaissent ainsi au long des années 60 finement tramées autour d’enchevêtrements ascendants ou plus fortement architecturées par des réseaux serrés de verticales et d’horizontales, où la couleur se loge en minces fenêtres, lunules ou ocelles, au milieu d’espaces ocrés ou bleutés, irréductibles aux données naturelles, qui assurent à l’oeuvre son climat. En une simplification de la construction la lumière blonde ou nacrée y ronge bientôt les contours vibrants des  tres stratifiés, bleus lavés, gris cendrés, ocres et lilas : un grand vent de clarté passe sur la paroi indistincte du visible, que piègent les empâtements de la matière. Guermaz a su progressivement se libérer du poids des choses, dépasser le jeu des formes, des apparences, pour recueillir ce qui est au coeur des choses, écrit Jean-Jacques Lévêque en 1966. Mais ses oeuvres n’en ont jamais pour autant perdu leur saveur, cette véracité qui fait le regard toujours complice des choses avec lesquelles il entre en contact. Moins de dix ans après l’arrivée de Guermaz à Paris sa peinture se trouve ainsi largement reconnue et dans le quatrième tome, Du réalisme à nos jours, de l’Histoire de l’Art publiée en 1969 dans l’Encyclopédie de la Pléiade, Gaston Diehl, qui évoque aussi Baya, Benanteur et Khadda, en souligne la mélodieuse musicalité.

«… sa peinture s’illumine d’immense… »

Sans doute est-ce dès le début des années 70 que Guermaz, en un nouvel épanouissement de son art, rentre décisivement dans la voie qu’il ne cessera plus d’explorer. La ponctuation de la couleur se disperse d’abord à travers les champs diversement ajourés de la matière, toujours frémissante en transparences, qui demeure caractéristique de son travail. Ce décentrement engendre, déploie à mesure un plus large espace, comme aérien. La peinture de Guermaz semble alors tourner sur elle-même, s’illimiter en reliefs incertains.

A partir de 1975 la dimension d’un nouveau paysagisme affleure des registres que superpose le peintre. S’y lèvent de hautes falaises qui répercutent au plus lointain leurs échos rabattus en plans mouvants sur la surface unique de la toile. L’enchevêtrement initial du graphisme se raréfie en bribes qui parsèment les profils minéraux noyés de luminosité ou, à contrejour, gorgés d’ombre. Il arrive qu’il se réduise à quelque signe central solitaire, silhouette énigmatique de ksar replié sur ses murs, de remparts se perdant dans la rocaille, mirage vacillant parmi l’espace irisé à lui-même soudainement rendu. Le plus souvent il s’accroche aux sommets ou à mihauteur des étagements solaires de crêtes ou dunes indécises, de collines tout juste naissant des blondeurs violacées de l’aube — tentes nomades dispersées au milieu de la steppe, affleurements dénudés ou repères de pierres entassées errant au ras des sables. Voyage dans l’heure méditerranéenne quand, nimbant l’être de son voile diaphane, elle révèle improbablement la densité diffuse de l’espace. Sans doute Guermaz s’y souvient-il des brumes opalescentes qui filtrent les couleurs, comme écrivait Khadda, saturées de lumière, ternies par la poussière suspendue dans l’air vibrant de chaleur. Ainsi pour Benanteur le Maghrébin attache-t-il plus d’importance à l’espace, étant plus sensible, et c’est là qu’il est marqué, à ce qu’il y a de discret, de plus effacé. Mais, au-delà de toute vision physique, le long voyage en peinture que commence Guermaz, dans le sens que Chirico donne au mot, apparaît bien davantage métaphysique. De toile en toile se succèdent des régions toujours nouvelles dans lesquelles il s’engage sans retour.

Sa peinture, pour reprendre le célèbre distique d’Ungaretti, s’illumine d’immense. Derrière l’horizon à jamais d’autres terres inconnues miroitent, immobiles dans l’attente, d’autres Earth-like, diraient les planétologues, se donnent à atteindre, à traverser, jusqu’à d’autres versants qui poursuivent à leur tour le moutonnement de la clarté. En une continuelle expansion s’étendent les paysages du possible : L’invention du désert, dans la peinture de Guermaz, ce serait cet avènement de la présence, soudainement sensible, de l’espace en chaque pas sans fin. Durant près de dix ans Guermaz va exposer régulièrement ce travail à la Galerie Entremonde, à partir de 1972 jusqu’à sa fermeture en 1981. En 1974 c’est Jean-Jacques Lévêque qui le préface, en 1977 Alain Bosquet, en 1979 Michel Tapié. Roger Dadoun dans La Quinzaine Littéraire, Jean-Marie Dunoyer fidèlement dans Le Monde dont il est le clairvoyant chroniqueur, rendent compte de ces expositions. Guermaz s’est acheminé vers un épurement plus poussé, une sobriété accrue dans l’emploi des couleurs, les roux, les bistres de ces outre-voyages, étagés ou non, où nulle présence humaine ne vient perturber les nappes du silence, écrit Jean-Marie Dunoyer en 1977. Et en 1980 : A l’extrême pointe du dépouillement, sa quasi-monochromie nacrée recouvre une scrupuleuse structure interne et parvient à donner un envahissant sentiment de plénitude”.

«… une expérience spirituelle… »

La même année Guermaz participe encore à une exposition d’Art arabe contemporain à Tunis, en 1981, parmi d’autres peintres maghrébins, à la décoration de l’aéroport de Riad, par une monumentale tapisserie (3m x 4m) tissée dans de sévères aplats de noirs et de gris. En 1984 il décline l’invitation qui lui est faite d’inaugurer le Centre Culturel Algérien de Paris.

On ne reverra plus sa peinture. Jamais Guermaz n’a rien fait pour s’imposer : poussant la discrétion à l’extrême, il en vient à décourager activement toute curiosité. Secret, suspicieux, soucieux d’égarer toute piste, il semble désormais épaissir lui-même le voile de silence qui s’est tissé autour de lui. On le dit malade, il l’est longuement en 1985. C’est, avec bien du retard, une rumeur qui annonce sa mort en 1996. Son oeuvre manifeste en fait combien depuis deux décennies Guermaz avait inscrit l’itinéraire de sa vraie vie, bien au-delà du quotidien de l’existence, en une autre relation au monde. Dépassant les apparences dont il refuse de se faire le reflet passif, ne se satisfaisant pas davantage de gesticulations narcissiques, évitant les pièges du plaisir décevant que procurent les seules harmonies décoratives, c’est dans une expérience spirituelle que son travail propose d’entrer. Les visions neuves qu’invente Guermaz comme autant de haltes au long de son Voyage au pays de la lumière conduisent à l’interrogation sensible de la réalité même du réel, engagent dans la quête la plus radicale de son irréductible “Il y a”. La succession des horizons, massifs tabulaires, escarpements ou collines, que ces peintures font sillonner, mène irrésistiblement le regard à accommoder, comme de biais, sur l’impalpable absence, enveloppe secrète des choses, où a lieu leur présence. Épuré de toute évocation réaliste, anecdotique, qui permettrait d’y rencontrer des repères rassurants, d’y tracer à nouveau des cheminements familiers, le grand Vide que traverse spontanément le regard mais qu’il ne perçoit jamais y accède à son énigmatique plénitude.

Toute chose n’y constitue plus que fugitive modulation, accident éphémère de sa substance unique. L’être n’est pas seulement dans l’espace, il se donne dans le mystère de l’espace même avec lequel il se confond. À l’une de ses oeuvres peintes, comme il aime à faire en ces années, sur bois inégalement tramé d’une fine gaze qu’effleure la couleur, Guermaz donne en 1978 le titre de Terre d’enfantement : et c’est bien l’immobile irruption par laquelle, au coeur recommencé de l’instant, l’espace ne cesse d’enfanter, soutenir le visible que fait approcher sa peinture. À ce degré de tension, le travail de Guermaz s’adresse à l’esprit autant qu’à l’oeil, apparaît comme une authentique peinture de méditation.

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ISSN : 1270-9131