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Abdelouahab Mokrani : L’Algérie des masques

Abdelouahab MokraniPar Dominique Le Boucher
Algérie Littérature Action N° 18

C'est à l'occasion d'une récente exposition d'oeuvres de l'artiste par la municipalité de Villeneuve-le-Roi que le contact s'est noué. Puis, visite de l'atelier…

Une petite rue étroite avec des pavés tordus. Dans un renfoncement où un lilas dénonce presque de la douceur, des silhouettes furtives découpées dans de la tôle semblent guetter. Intriguée, je reviens sur mes pas et les dévisage. Sans doute la visite que je vais faire au peintre a-telle créé en moi cette fébrilité, comme cela se produit toujours lorsqu’il est question de peinture. Il ne s’agit en fait, que d’un débarras où gisent pêle-mêle des fragments de la ville au rebut. La petite rue n’a, au demeurant, rien d’inquiétant. Comment pourraitelle, paisible comme elle est, dissimuler des masques sans yeux, prêts à faire face à n’importe lequel de nos regards?

Mais aucun lieu n’est innocent de ce qu’il recèle. Pas plus celui où l’on peint que celui où l’on se saoule. Les rues où se rejoignent par hasard ceux qui se mesurent à l’ombre et à la lumière, ont des airs qui révèlent l’étrangeté de ceux qui habitent leurs intérieurs. Celle-ci ne me déçoit pas. Elle est déjà hors du décor parisien convenu et moderne par ses verrières d’atelier qui attaquent directement le ciel, et son allure renfrognée. Une des dernières sans doute de ce 14ème arrondissement, qui fait penser au passage où travaillait le sculpteur Brancusi.

C’est encore à son jardin où les sculptures veillaient à ce qu’on ne dérange pas l’équilibre fragile d’un univers exilé au coeur de la cité, que je songeais en entrant dans l’atelier d’Abdelouahad Mokrani, où de petites silhouettes découpées dans des papiers de couleur brique, garance ou cerise  ’attendaient. Elles veillaient à la bonne marche des choses. C’est à dire à l'élaboration d’un autre monde. Un autre monde à l’intérieur de celui où on ne peut plus vivre. Parce qu’il est devenu tellement étroit qu’on n’y passe plus par les portes. C’est pourquoi il a bien fallu, pour A. Mokrani, comme pour tous les créateurs algériens qui tenaient à continuer à croire à un demain de l’Algérie, inventer un moyen de passer entre le réel brutalement quotidien et le réel rêvé.

D’abord, dans l’atelier on est happé par la lumière bleuâtre, reflet du zinc des toitures, qui semble manger la présence des objets familiers. Encore une fois cette sensation qu’on a tracé les contours de l’évier ou de la cafetière à la pointe sèche dans une plaque de cuivre déjà mordue par endroits. Comme s’il ne restait que des trous à la place des visages et des corps et que la lumière doive, à elle seule combler l’absence. Le lieu dans lequel vit et travaille A Mokrani se reflète – à moins que ce ne soit le contraire - dans le cadre où se sont arrêtés ses personnages pour tenter de donner une épaisseur à la fluidité de la lumière qui coule, ininterrompue sur nos drames, nos départs, nos abandons, nos blessures. Pour la saisir à pleines mains et se modeler d’elle. Comme un drap pâle, elle nous recouvrirait de son suaire, si la peinture n’offrait justement cette alternative à l’espace du dehors dont tout nous échappe. Et c’est encore plus vrai pour les peintures d’A. Mokrani, qui sont des petits formats dans lesquels il trace les contours d’une scène, comme celle d’un théâtre de marionnettes où les personnages d’une nudité de terre cirée, de métal oxydé, ou de cuir poli puis entaillés par une lame fine, vont tenter d’arrimer leur présence errante à un regard. On peut songer aussi à cette fenêtre ouverte sur la lumière crue du port d’Alger dont les bleus dépassant l’outremer à l’approche de la nuit, accompagnent partout les silhouettes dépouillées de leurs vêtements et de leur peau même.

Formes creusées à pleines mains dans une couleur aux bords tranchants où zigzaguent des percées de souffre, où retombent des poussières d’artifices. Ombres portées sur des parois mouvantes. Ombres rendues palpables par la densité de la matière qui craque le masque du ton unique en éraflures. Contours encore délimitant ces grappes de corps découpés au ciseau et posés sur le fond qui fuit. Masquant le vide. Le refusant. De plus en plus elles existent, de plus en plus elles occupent le blanc laissé par ceux qui n’ont plus de visages.

Ce qui m’a marqué d’abord dans ces personnages, c’est le fait qu’ils prennent souvent la totalité de la surface, quand ils ne s’imbriquent pas l’un dans l’autre par le moyen d’une nouvelle découpe. Comme si le corps de l’un servait de maison au corps de l’autre. Et c’est aussi leur construction dans la masse, tout d’un bloc. Cela m’a fait penser à ces gravures sur bois dont les aplats gorgés d’encre faisaient jaillir des êtres de l’épaisseur du papier. Des êtres qui tenaient leur existence du contraste entre les noirs veloutés et les blancs écrus presque chauds.

Travail de graveur, voilà ce qui me parut certain. Car tout, depuis le premier regard porté sur la façon de cerner les ombres et d’entailler les taches claires de hachures ou de spirales déroulées d’un seul trait de plume, me le confirmait. Sans rien savoir de sa formation, je retrouvais chez A Mokrani, le côté confidentiel et intime de la gravure ainsi que le métier des vieux artisans, qui font de cet art un de mes refuges privilégiés.

Lire aussi: Entretien avec Abdelouahab Mokrani par Dominique Le Boucher

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ISSN : 1270-9131