Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

Les aquarelles de Khadda

Mohamed KhaddaPar Michel Georges Bernard
Algérie Littérature Action N° 61 - 62

Dès le milieu des années 50 Khadda se détourne de la figuration qu’il ressent comme étrangère à la sensibilité maghrébine et, en s’appuyant dans son ressourcement sur certains éléments plastiques de la graphie arabe, apparaît à l’origine de ce que l’on nomme bientôt “l’Ecole du Signe”.

Reconnaissance de l’écriture du monde et exploration du monde de l’écriture demeureront dans son œuvre indissociablement liées en deux démarches complémentaires, chacune retentissant à mesure sur l’autre et la développant, qui rapprocheront par degrés le peintre, en son unique quête, des sources mêmes du Signe. La trame du geste ne cessera plus, à la lisière de la Lettre, d’en extraire les alphabets libres qui dévoileront de proche en proche à Khadda la lisibilité du grand Livre du Visible. Le même vacillement traverse ses peintures et les aquarelles qui jalonnent d’emblée son travail (Ville-composition, 1956; Fronton, 1959; Banlieue bleue, 1960; Aurore d’automne, 1961), constituant une part importante de son œuvre. Les unes et les autres bien souvent se répondent en échos comme en attestent des titres parents : ces aquarelles n’en sont pas pour autant simples esquisses de toiles à venir. Si elles ouvrent régulièrement à Khadda le passage par lequel, après une interruption, il en revient à la peinture, il en attend toutes les chances d’une découverte irréductible.

Œuvres autonomes à part entière, elles réfractent en un univers distinct la totalité de sa démarche et de ses exigences de peintre, et comptent pa rmi ses plus hautes réussites. C’est que l’aquarelle lui fait toucher le registre des élans les plus spontanés. Il ne l’aborde pas pour nourrir son regard de visions à reporter plus tard sur ses toiles mais pour désapprendre, s’éveiller à des impulsions neuves.

Rentrer dans l’aquarelle, chaque fois, c’est pour le peintre rajeunir. Les signes qu’il mène au jour l’abolissent dans leur présence étale mais c’est à travers la durée toujours que se construit patiemment chez Khadda sa peinture. L’aquarelle lui ouvre au contraire un territoire tout de vivacité, engendre un autre vécu : fête de l’instant, elle rend à la main son innocence. A peine posées, les couleurs se répandent en nuages, au moindre contact se rejoignent, échangent leurs transparences. La technique exige des mouvements précis, des effleurements. Jonchant par éclats le papier demeuré sec, la couleur, à la moindre trace d’eau, s’étend en un éclair, s’épuise dans l’écart de lents dégradés jusqu’aux rives de son domaine, s’arrête devant le vide comme falaise. Les traits les plus ténus y foisonnent en franges frémissantes d’algues, s’enchevêtrent comme brindilles ou broussailles (Chuchotements des fougères, L’Iode et le thym, 1986), incrustent en profondeur les bruissements de tons plus précieux encore que les teintes franches dont ils sont les vestiges. A travers l’infinie variété des formes que multiplie la variation de la couleur l’imagination graphique s’y déploie dans un climat de liberté qui tranche sur la contrainte des médiations temporelles qu’impose habituellement à l’artiste la matière de la peinture ou, en gravure, la résistance du métal : l’aquarelle apparaît chez Khadda le lieu radieux de sa plus incisive célébration du visible.

Dans son espace se noue ainsi différemment renouvelée la rencontre, caractéristique des cheminements du peintre, des choses et de leurs chiffres (Anatomie d’un olivier, 1978; Cailloux transparents, 1986; Ravines I et II, 1986 et 1987; A la brisure des roches, Pierres à la rosée, 1988). Au seuil de la couleur, la main épelle Le Dit des arbres (1989) et des pierres, surprend le signe au moment auroral de sa cristallisation, un instant même, parfois, avant qu’il ne surgisse, instable encore, noyé dans la couleur de l’irréel (Evanescence, 1984; Instants fragiles, 1986; Matinales, 1987; Reflets, 1988). Archéologue du possible, Khadda n’inscrit ni dans le présent ni dans le passé de la Lettre mais dans le futur antérieur d’une main livrée à ses premiers élans (Sur l’erg, 1987) : s’engage dans l’exploration de passés qui n’eurent pas lieu ou d’avenirs indécis, auxquels il ouvre à distance le champ d’une fugitive réalité. Je n’ai jamais employé la Lettre pour la Lettre, dit-il, soucieux de ne pas verser dans l’exotisme, dénonçant les dangers d’un nouvel orientalisme : il s’agit de travailler non pas sur la lettre arabe mais sur la substance même du signe. Rendu à sa plus lointaine mémoire, le pinceau de proche en proche déborde ainsi au-delà de l’aire qui, du Maghreb au Machreq, tire le dessin régulièrement du côté de l’écrit, déporte la main plus à l’est encore. Tout signe, dit Khadda, évoque la Chine ou les îles du Levant : là, le peint précède et informe l’écrit. Voyage dans le geste : le peintre touche aux rivages des écritures soudain fraternelles de l’Extrême-Orient (Echo du Levant, 1983; Trame pour un Song, 1986). Tournant sur eux-mêmes et ruisselant cette fois comme cascade (Fuji-Yama, 1986), c’est en toute complicité, comme lierre et olivier, que les signes de Khadda semblent rêveusement les interpeller pour un dialogue silencieux. Sur les plages de la couleur remontent les échos des antipodes. S’avançant depuis ses régions distinctes, la famille des signes commence de se réunir : dans la reconnaissance d’imprévisibles alliances la surface du papier devient pour le peintre le lieu d’une fête immense. C’est la terre entière de la même main humaine que l’aquarelle lui donne à parcourir.


 

(Khadda, Guermaz, Aksouh, ADEIAO, Cahier n°20, novembre 2002)

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131