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Aksouh ou l'impalpable matière de l'être

AksouhPar Djilali Kadid
Algérie Littérature Action N° 22 - 23

Comme si elles se regardaient entre elles, se parlaient d'un mur à l'autre, fenêtres ou miroirs confrontés, captant et multipliant dans un même mouvement le prisme vertigineux de l'air. Comme si elles voulaient chasser toute ombre alentour, afin de lui substituer ce qui en elles dépasse la lumière elle-même, lorsque celle-ci atteint dans sa propre échelle, ce degré de pureté et de maturité qui l'éloigne de l'état des choses pour la rapprocher de l'être et de la conscience.

Peintures naissant l'une de l'autre à perte de vue, "mères et filles de leurs filles" parant les murs de leur éblouissant collier d'argent, quelle longue allée de parfums, de couleurs et de sons elles déroulent pour le regard qui va de l'une à l'autre, capricieux "danseur des deux rives" pour en revenir chargé de transparence, de paix, et de tant d'autres indicibles richesses où les lieux et les heures puisent comme un pouvoir de transfiguration!

Il arrive parfois que la peinture ressemble tellement au peintre, qu'elle manifeste à ce point sa présence à travers ses propres corrélations plastiques, qu'elle en devient le signe avant-coureur, l'emblème tangible de son être matériel et spirituel. Il ne s'agit pas de cette filiation purement psychologique, ce lieu passionnel qui nous évoque irrésistiblement Van Gogh, le Mal-aimé, dont l'âme tourne et se consume dans les flamboiements bleus où brille son regard comme un adieu de supplicié. C'est d'une ressemblance moins spectaculaire et plus subtile que je veux parler, véritable fusion entre l'être du peintre et la toile — ce quelque chose qui en est la matière, l'icône, l'identité intelligible. C'est de cette ressemblance qu'il s'agit, correspondance déroutante entre l'artiste et les créations sublimes où il nous livre comme de suprêmes secrets, l'être, le paraître et le faire qui cimentent son individu. Aksouh affirme, quant à lui, que l'essentiel est ce que l'on fait, non ce que l'on est. Comme s'il voulait séparer précisément le faire de l'être, brouiller la piste, cacher par humilité ou pudeur, sa présence irradiante dans sa peinture.

Et pourtant, dans la moindre toile d'Aksouh, c'est tout Aksouh que nous rencontrons : sa manière d'être, son maintien, sa confiance, sa réserve, son geste clair, chaud, toujours chargé d'images, escorté de mots simples, lourd de sagesse et d'humilité. Dans la moindre toile d'Aksouh, brille l'argent adouci qui entoure sa face de gentillesse, et de franchise, son regard, son sourire, compagnons inséparables, presque toujours fiancés sur son visage, ses poignées de main si fraternelles et jusqu'à cette démarche un peu penchée et fuyante comme celle d'un être discret mais solidaire. Et mille autres choses encore dans la moindre toile d'Aksouh, mille autres petits signes frémissants, de sa vérité physique et morale. Car sa toile est plaque sensible et hospitalière sur laquelle son être "pressé" prend naissance et s'incruste à la manière d'une gravure.

Ce n'est pas par hasard que j'insiste sur ce phénomène de ressemblance entre le peintre et sa peinture. A mes yeux, il est plus qu'une impression: c'est une vérité. Vérité sous le foyer de laquelle le peintre et l'œuvre s'éclairent mutuellement. Cette fusion intime confère aux qualité picturales une tonalité morale, une épaisseur humaine bouleversante. La lumière, la couleur, les lignes nomment l'être profond, en même temps qu'elles s'allient sur la toile, organisant la symphonie picturale qui les lie au réel. Elle sont alors entre ce réel et l'âme du peintre, un lieu de rencontre, une antichambre où ils peuvent communiquer. Puis communier.

Mais la lumière? Que penser d'elle? Devant elle, penser et sentir ne font plus qu'un, émotion et intelligence se confondent. Toujours le peintre l'atténue, cherche à l'éteindre par d'autres touches, glacis blancs, comme dépassé par elle, par sa croissance irrésistible, son insoutenable éclat. Sa présence envahit parfois presque toute la toile. Comme dans telle huile où son lierre en feu, peu à peu gagne la surface, réduisant le premier plan à quelques taches de jade, haillons épars de l'ombre rose et verte d'un intérieur méridional, à l'heure de la sieste, lorsque la chaleur, derrière le store baissé d'une porte-fenêtre, dévide son mors ininterrompu de cigale. Distribuée en touches larges répandue en pans entiers ou filtrée en rayons horizontaux et verticaux, elle emprunte toutes les issues, tous les chemins pour conquérir le territoire disponible de la toile. Elle vibre de la même sensibilité frémissante que celle qui ruisselle dans les intérieurs rutilants de Bonnard, donnant aux surfaces l'aspect lustré des laques chinoises. Lumière cardinale, dont les méridiens accourent de partout, comme attirés par un centre magnétique.

Lumière artérielle, structure vitale de la toile, vie mystérieuse d'où s'échappent — vers nous — les ondes vibrantes de l'émotion. Les oeuvres d'Aksouh se ressemblent entre elles, curieusement, jalons du même cheminement, de la même poursuite inlassable de cette lumière, elles recréent sur un mode intérieur les reliefs et les lignes de la riche et variable géographie du réel : intérieur et fenêtre, ou cascade figée de quelque riche tapisserie, coin de bibliothèque sursaturée, petit village aux toits serrés, paysages rêveurs où le regard plane, elles ne sont pourtant pas issues de motifs extérieurs C'est la trace même des choses vues senties ou vécues que peint Aksouh Le sillon splendide ouvert en nous par les choses aimées. On pourrait alors parler de motif intérieur : comme si l'imaginaire du peintre n'était plus qu'un immense répertoire de sensations, lentement déposé par phénoménologie du visible.

La palette d'Aksouh est toujours égale à elle-même, toujours soucieuse de décliner le long paradigme de la lumière, toutes ces nuances qui précèdent ou suivent le blanc si cher au peintre. On pense parfois à quelque gros plan de Monet, un petit coin des Nymphéas pullulant de touches, rimes exquises par lesquelles le maître de Giverny fixait le poème de l'instant. Mais tandis que Monet part du jardin de Giverny pour aboutir à son être profond, Aksouh part de lui- même, de l'impalpable matière de l'être pour parvenir au coeur vivant du monde. Ses toiles sont tout entières marquées de l'empreinte digitale de la lumière quand elles ne sont pas envahies par sa marée toujours prompte à l'ardeur, au débordement, mais toujours contenue. Elle n'est pas ici qu'une teinte claire déferlant sur la toile : ce sont les autres nuances, mères et filles du blanc, qui l'élisent en tant que lumière, par leur présence harmonieuse, dont elle ne peut pas plus se passer qu'une souveraine de ses suivantes. C'est la joie de vivre, d'être au monde, de peindre, qu'exalte cette lumière abondante, large, chaude, charnelle. Joie, dont même le débordement, la crue irrésistible, nous apparaît — tant l'instinct classique d'Aksouh intervient pour gouverner la fête et la passion des formes — comme un sommet de mesure, de sagesse et de méditation.

Instinct étroitement lié chez Aksouh à celui du bonheur, ce bonheur que sa peinture chante d'une oeuvre à l'autre. Lumineuse offrande dont débordent — entre autres — ces magnifiques petits tableaux ronds, dans lesquels le peintre a déposé toute sa chaleur, toute la lumière de son être et du soleil, fruits coupés en deux, que l'oeil savoure, dont la chair éblouit et dont les mille teintes éclaboussent le regard de leurs notes serrées, pépins vifs et juteux.

Et combien d'autres œuvres je voudrais décrire, combien dont ma mémoire est encore tout émue! Mais quelle œuvre — vraiment bouleversante — est jamais tout à fait accessible! L'intelligence de la lumière, la langue des couleurs et des lignes, sont aussi celles de l'incommunicable : mystère, part inviolable de la peinture, que parfois l'on sent sans pouvoir l'expliquer, devant une présence grandiose mais qui se tait.

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ISSN : 1270-9131