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Farid Boudjellal, rigueur et générosité

Farid BoudjellalPar Sophie Amrouche
Algérie Littérature/ Action - N° 77

Farid Boudjellal est né en 1953 à Toulon dans une famille d'origine algérienne émigrée en France. Il est initié à la bande dessinée par son père, fervent lecteur de Kiwi et, comme Mahmoud, le héros de Petit Polio, il suit avec passion les aventures de Blek le Rock. Sa mère l'encourage aussi dans cette voie en lui offrant son premier carnet alors qu'il est immobilisé par sa polio. " J'étais alité. Ma mère m'a offert un carnet et des crayons. Je lui ai demandé de dessiner quelque chose. Elle m'a dessiné maladroitement les appareils électroménagers dont elle rêvait. C'était la première fois que je voyais des traits courir sur du papier."

C'est en 1978 qu'il trouve sa propre veine créatrice avec l'invention du personnage d'Abdulah, travailleur immigré sans contrat, exploité, victime d'un accident du travail et en butte au racisme. Ce personnage, inspiré de la rencontre bouleversante que Farid Boudjellal a faite avec un Tunisien mutilé à cause d'un accident du travail, qui se retrouve sans argent ni pension et refuse par fierté de rentrer dans son pays, marque l'entrée dans la bande dessinée française du premier immigré, et les débuts de la réflexion de Farid sur la société française et la question du racisme et de l'immigration. Nous sommes alors dans les années Giscard, le FN a peu d'écho, l'immigration est encore un sujet tabou.

Dès qu'il reçoit les planches en noir et blanc des Soirées d'Abdulah, Wolinski accepte de les publier dans la revue Charlie mensuel des éditions du Square et encourage le jeune dessinateur à continuer lui indiquant toutefois que même "dans l'univers le plus noir, il faut toujours garder un élément positif ". Ici c'est l'humour noir qui sauve la mise et la dignité bafouée.

En 1979, Les Soirées d'Abdulah, puis Ratonnade paraissent aussi dans Charlie mensuel. Farid Boudjellal y décrit avec un réalisme cru la condition d'un immigré : l'exploitation, la solitude, l'exil, la misère sexuelle, le mépris de la société française, le manque de solidarité… Pourtant Abdulah refuse ce statut de victime qu'on veut lui imposer et, avec sa main en moins, reste le meilleur joueur d'Oud… Homme mutilé, humilié, être sacrifié, il est un révolté pacifique et garde en lui quelque chose de lumineux.

Déjà dans ces deux albums, Farid Boudjellal dépasse largement le documentaire sociologique, ou l'album à thèse et parvient à créer des personnages attachants (Abdulah, Nourredine), il imagine des séquences inoubliables : Abdulah se rendant chez une prostituée pour qu'elle lui remplisse ses papiers de sécurité sociale…; ou encore le même Abdulah déambulant la nuit dans la rue en hurlant sa rage ponctuée de tonitruants "Merde la France".

Abdulah s'entoure de deux musiciens, Aziz et Nourredine, et c'est par l'intermédiaire de ce dernier, jeune Beur toulonnais qui a l'accent du midi ("Putain, con! con! c'est la première fois que j'vois un Beur avec l'accent du sud", s'exclame Djilali, Beur parisien branché qui prétend ne pas pouvoir "laisser tomber un Robeu de province") que le dessinateur introduit l'auto-fiction et l'accent toulonnais dans la BD (plus tard il introduira même un lexique franco-toulonnais dans Petit Polio). En effet, Nourredine à la recherche de sa sœur Nadia partie à Paris pour échapper au carcan familial, se retrouve en plein Belleville, dans le 28 m2 de son oncle et de sa tante, Abdelsalem et Salima Slimani, et de leurs six enfants. Avec lui, on fait la connaissance de Mahmoud, 17 ans, troisième enfant des Slimani, qu'on retrouvera plus jeune dans Petit Polio, petit Toulonnais féru de BD et double de l'auteur.

Le cycle des Slimani entamé avec Le Gourbi (1985) se poursuit avec Ramadan (1988), Gags à l'harissa (1989), et Petit Polio (1998-2003). Il constitue une peinture de l'immigration, complexe et nuancée, qui se transforme et s'enrichit au fil des années. Farid Boudjellal ne cherche pas à simplifier ou à caricaturer, mais s'attache à montrer la diversité des situations et des individus, la complexité de ces histoires singulières qui composent l'immigration, fait qu'il souligne dès le prologue de L'Oud en présentant ces personnages : "Ces trois Maghrébins en train de jouer un air du folklore marocain n'ont guère que l'amour d'une même musique en commun".

Farid Boudjellal est à l'affût de l'actualité, du fait divers (quel Parisien des années 90 habitué du Métro ne se souvient du chômeur aux belles moustaches, présent dans L'Oud? C'est un témoin attentif à son époque, qui note avec soin les slogans qu'il trouve sur les murs, joignant le comique (ou le désespoir) de répétition à l'habileté du chroniqueur. Ainsi on peut lire, en suivant les déambulations d'Abdulah, "La Palestine aux Palestiniens", "L'Arménie aux Arméniens", "La France aux Français". Au lecteur de méditer sur ces insertions historiques dans la narration, et sur les interactions de l'histoire collective et des histoires individuelles.

En parcourant la saga des Slimani on remonte le cours du temps : partant de la fin des années 70 et jusqu'à la fin des années 90, on suit l'histoire de l'immigration, du regroupement familial à l'avènement des "Beurs" (d'où découlera le néologisme de "beurgeois" forgé par l'auteur en 1997), à la première marche pour l'égalité (sous les années Mitterrand) qui coïncide avec la montée du chômage et du FN. Au passage, on s'interroge sur l'intégration, la double culture (Jambon-beur, 1995; Le Beurgeois 1997), les relations entre Juifs et Arabes (Juif-Arabe, 1990-1992). On opère ensuite un retour en arrière avec les aventures de Petit Polio où l'on retrouve Mahmoud à Toulon alors que la guerre d'Algérie a débuté et que le Général de Gaulle se rend en visite à Toulon et entre à son insu dans le champ visuel et graphique de Mahmoud, jeune caricaturiste en herbe, irrespectueux et farceur.

Avec l'évocation de ses souvenirs d'enfance, pleine d'humour et de tendresse, Farid Boudjellal atteint une maturité graphique et narrative qui lui permet d'émouvoir son lecteur et de mener une réflexion profonde sur les traumas de l'histoire et ses conséquences sur l'individu. Avec Mémé d'Arménie en particulier, album des deuils (tant dans le récit que dans la biographie de son auteur) il parvient à de purs moments de poésie et d'émotion qui marquent durablement le lecteur et l'enrichissent comme une vraie rencontre.

Ce qui frappe à la lecture de cette œuvre et à la fréquentation de l'homme, c'est son humanisme, son exigence de sens, sa rigueur et sa générosité, ces traits étant indissociablement unis. Il n'hésite pas à aller à la rencontre de jeunes en difficulté et travaille sur le terrain en animant des ateliers dans les banlieues, et aussi en prison. Être un artiste c'est avoir besoin de donner, de transmettre et, dans ses échanges comme dans ses livres, Farid aime faire partager son acuité d'analyse, ses souvenirs, ses anecdotes, sa bibliothèque (2000 titres de BD, des ouvrages rares sur la guerre d'Algérie et sur l'Algérie coloniale).

Il prend son temps pour créer, la confection d'un album lui demande en moyenne deux ans, et il n'hésite pas à tenter des aventures tout en refusant les systèmes figés. De fait, sa technique et son style n'ont cessé d'évoluer depuis ses débuts en noir et blanc jusqu'à la colorisation à l'aquarelle pour Petit Polio. Farid conçoit son métier comme un stratège de la narration et aime à dire : "La BD c'est l'art absolu du livre en tant qu'objet", précisant : "Contrairement aux romanciers, je sais exactement ce qu'il faut mettre dans chaque page". C'est pourquoi chaque couture (double page "à fonds perdus") est un rendez-vous privilégié avec le lecteur et constitue une étape clé dans la narration.

Son dernier projet (en cours de réalisation) va encore apporter un vent nouveau puisqu'il s'agira de la saga d'un Corto algérien à travers le XXème siècle, projet (qui lui tient à cœur depuis longtemps) dont il est le scénariste et pour lequel il a confié les dessins à une jeune et talentueuse dessinatrice algérienne, virtuose du dessin sur ordinateur : Leïla Leïz.


  • Bibliographie

- 1978 : Première parution dans la revue Circus.
- 1980 : Parution dans la revue Charlie mensuel.
- 1983 : Premier album : L'Oud aux éditions Futuropolis.
- 1985 : Second album de la trilogie de L'Oud: Le Gourbi, aux éditions Futuropolis.
Nominé au festival d'Angoulême de la même année.
- 1986 : Les soirées d'Abdulah, collection "X" chez Futuropolis.
- 1988 : Troisième et dernier album de la trilogie de L'Oud : Ramadan, chez Futuropolis.
Prix "Résistance" au festival d'Angoulême, "Grelot d'or" de la découverte au festival de Sierre.
- 1989 : Gags à l'harissa, collection "Humour" aux Humanoïdes Associés.
Prix du meilleur album de l'année au festival de Creil.
- 1990 : Trois tomes de la série Juif-Arabe, aux éditions Soleil : Juif-Arabe; Intégristes; Conférence internationale.
"Betty Boop" du meilleur album de l'année au festival d'Hyères.
"Crayon d'Or" au festival de Brignais.
- 1992 : Dernier tome de la série Juif-Arabe: Français.
- 1993 : Djinn, aux éditions Label d'or.
- 1995 : Jambon-Beur , aux éditions Soleil.
"Betty Boop" du meilleur album au festival d'Hyères.
- 1996 : Hip-hop, édité par Cahâteauvallon et Z'éditions.
- 1997 : Le Beurgeois, aux éditions Soleil.
- 1998 : Petit Polio, aux éditions Soleil.
Prix Œcuménique de la BD au festival d'Angoulême.
- 1999 : Petit Polio, tome 2, aux éditions Soleil.
- 2000 : Je suis en prison (Réalisé avec le ministère de la Justice) à l'attention de tous les détenus.
- 2001 : Mon album de l'immigration en France (les illustrations), aux éditions Tartamundo.
- 2002 : Petit Polio, tome 3 : Mémé d'Arménie, aux éditions Soleil.
- 2003 : Petit Polio présente les Slimani.
- 2004 : Hadj Moussa tome 1 : Le fils du fossoyeur (Dessins de Leïla Leïz), Éditions Soleil.

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ISSN : 1270-9131