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Taos Amrouche : "Exclue du cercle magique"

Par Taos Amrouche
Algérie Littérature Action N° 3

Marie-Corail, Kouka pour ses proches, émerge de l'enfance et ouvre des yeux pleins d’angoisse sur l’univers mouvementé d’une famille en exil en Tunisie, loin de la Kabylie natale. L’adolescente, déchirée entre deux cultures, cherche ses racines. Elle découvre l’amour, et son combat intérieur est si intense qu’elle ne sait faire de choix entre les deux hommes qu’elle aime...

“Aux fiançailles de ma cousine, Mina, imitant Zina, l'opulente et dernière épouse de grand-père, j'ai dansé, moi aussi, la danse des ancêtres.”

Je me sentais étrangère. J’avais beau n’avoir que onze ans, je sentais obscurément que je ne cadrais avec rien. Il en était ainsi chaque fois que j’accompagnais Gida : j’étais la bête curieuse; les questions pleuvaient sur moi, féroces. Là aussi j’étais assaillie de regards. Ce n’était pourtant pas le patio de marbre de nos voisins de Tenzis, avec son puits, son jasmin et son jardinet émaillé de pâquerettes et de renoncules au printemps, mais la cour de terre battue de mes pères, durement éclairée à l’acétylène.

Les musiciens s’étaient remis à jouer. L’entrain montait. Scandés par des battements de mains, les airs de danse se succédaient, déchirés de temps en temps par des youyous qui partaient comme des fusées. La poudre leur répondait, électrisant le cercle. Une à une, les jeunes filles s’élançaient pour danser cette ardente danse du foulard, si chaste, où la mimique du visage, le frémissement des épaules et le chatoiement des grands châles à franges ont tant d’importance. Les pieds agiles glissent, à pas menus, tintant de tous leurs anneaux. C’étaient vraiment “des femmes aux chevilles d’argent” qui évoluaient devant moi comme des perdrix et se changeaient brusquement en cavales, quand, se renversant en arrière et déployant leurs voiles, elles offraient leur visage aux yeux clos, en laissant traîner à terre les longues crinières de leurs foulards.

Zina, la dernière épouse du grand-père, célèbre autrefois pour sa beauté, avait la réputation d’être une danseuse incomparable. Ayant perdu sa sveltesse, elle ne ressemblait plus à un jonc, elle était, ce soir où je la vis soudain s’emballer, une femme opulente d’une quarantaine d’années, aux chevilles massives et aux bras puissants. Mais, bien que modestement habillée, elle n’avait eu qu’à s’emparer d’un foulard de quatre sous et à l’étirer devant ses yeux, pour que tout le monde s’écartât et que les musiciens jouassent avec plus de fougue. Il y avait en elle une telle autorité!

Sa passion contenue ne manqua pas de se déchaîner dès que la cornemuse attaqua l’air enivrant de la Danseuse inconnue. Et Zina, une fois de plus, éclipsant toutes les femmes, donna sa mesure dans cette danse que personne, jamais, ne dansa avec une ardeur aussi sauvage, mêlée à tant de dignité.

Oui, j’avais beau avoir les pieds teints au henné, les joues fardées et les lèvres rougies à l’écorce de noyer, je connaissais déjà ce sentiment d’être exclue du cercle magique, j’éprouvais cette envie de courir me réfugier dans les jupes de yemma. Pourquoi fallait-il que je fusse toujours “dépareillée”?...

Que je me trouve au milieu de compagnes musulmanes ou françaises, j’étais seule de mon espèce. Aussi loin que je remonte dans le souvenir, je découvre cette douleur inconsolable de ne pouvoir m’intégrer aux autres, d’être toujours en marge.

Je suis née rue des Tisserands — une venelle toute blanche à l’entrée des souks de Tenzis, au numéro 13. Je suis passée maintes fois devant la porte brune de cette maison de ma naissance que nous quittâmes, quand j’avais trois ans, pour la grande maison mauresque de Bab-Abiod, située dans un quartier très aéré et tout bercé du sifflement des trains. C’était encore la guerre, puisque je me revois levant au ciel mon visage pour chercher la trace de mon oncle soldat, parmi les troupeaux de nuages poussés par le vent.

J’avais pour compagnes de petites musulmanes avec lesquelles je jouais à la dînette ou à cache-cache. Tout allait sans drame tant qu’une fête n’intervenait pas (je crois que dès cette époque-là je me mis à redouter les fêtes, musulmanes ou chrétiennes, toutes étant pour moi sources de déchirement).

Au début, cela déclenchait des scènes terribles. Comment admettre, sans révolte, qu’on m’isolât le jour de l’Aïd ou du Mouloud? On me séparait brutalement de mes amies avec qui on me permettait de m’amuser, le reste du temps. J’avais l’impression d’être punie sans l’avoir mérité. Quelle raison, en effet, pouvait motiver qu’on m’enfermât, alors que les rues retentissaient de cris d’allégresse et d’appels? Pourquoi ne me laissait-on pas prendre part à ces réjouissances comme tous les enfants du quartier?

Gida, par contre, y participait, en bonne musulmane. Qu’étions-nous au juste, nous les Iakouren? Obsédante question que je me posais très tôt, percevant dès les premières années le malaise qui devait tourmenter Yemma toute sa vie.

Que l’on se mette à la place d’une petite fille hypersensible, élevée dans l’ombre d’une grand-mère qui hantait les maisons indigènes : en une nuit je voyais s’édifier les murs de ma prison. J’assistais aux préparatifs de la fête les plateaux de gâteaux aux amandes et aux dattes prenaient devant moi le chemin du four du boulanger. J’entendais plusieurs jours à l’avance mes amies parler de jouets, d’habits neufs et d’agapes; je les entendais décrire des divertissements féeriques. Et c’était le moment choisi par ma famille pour me tenir à l’écart le temps que brillerait la fête et durerait le festin.

Grand-mère, à qui les voisines offraient un peu de chaque plat, s’arrangeait pour me faire goûter de certains gâteaux en cachette. A force de ruse, je réussissais à tromper la surveillance de Yemma et à m’échapper. C’était pour voir passer par les ruelles poussiéreuses de Bab-Abiod mes petites amies en pantalons bouffants, lamés d’or et d’argent, avec leur poitrine plate serrée dans des corselets de velours et de satin, aux ailerons brodés de grosses fleurs enrichies de pierreries. Elles allaient à pas précieux, coiffées d’une toque pailletée penchée sur l’oreille et retenue sous le menton par un ruban, et chaussées de mules perlées. Indifférentes et lointaines, elles passaient sans me reconnaître, avec leurs mains encombrées de jouets et de sucreries, soufflant dans des ballons multicolores, ou agitant des crécelles.

Les garçonnets munis de trompettes et de sifflets faisaient un vacarme qui me transportait. J’attendais en vain un regard d’amitié. Moi, la compagne des jours sans joie, des vêtements déchirés, des maigres repas et des pieds sales, je n’avais droit qu’à leur dédain. Avec quelle violence désirais-je pourtant me mêler à ces groupes en liesse pour souffler, moi aussi, dans des ballons et monter sur les chevaux de bois! (c’est de là que me vient, je suppose, mon émotion à la vue d’une roulotte ou d’un manège, et cette joie intense mêlée de nostalgie qui se communique à moi dès que j’aperçois les lumières d’une fête foraine, quand par ailleurs le cirque me plonge dans la tristesse). Et mon chagrin était si poignant que Gida courait emprunter, pour moi, de petites babouches de cuir jaune vif, tandis que Yemma sortait de l’armoire la grande robe de baptême, en piqué brodé, qu’il me souvient d’avoir mise, tant j’étais menue, jusqu’à l’âge de six ou sept ans pour les circonstances exceptionnelles. Mais, si prestigieuse qu’elle fût à mes yeux, cette robe, pouvait-elle rivaliser avec les tenues chamarrées qui m’éblouissaient?

Aux fiançailles de ma cousine Mina, imitant Zina, l’opulente et dernière épouse du grand-père, j’ai dansé, moi aussi, la danse des ancêtres. Portée par l’exaltation de l’assistance qui chantait en battant des mains, j’ai évoqué d’instinct la petite perdrix et la jeune cavale. Mais ma joie avait quelque chose de factice. Et tous ces regards sur moi me faisaient mal. Les vieilles femmes me baisaient les mains. J’avais fini par devenir une sorte d’idole.

Gida exultait. Mais, lorsqu’elle me ramena chez nous, au milieu de la nuit, je grelottais de fièvre. Je fus malade plusieurs jours d’un mal mystérieux.

Yemma m’installa dans la chambre où l’on mettait à mûrir les poires et appela à mon chevet Soeur Saint-Georges. Mais pour elle le diagnostic était clair: trop de regards envieux s’étaient posés sur moi, aux fiançailles de Mina. Et elle déplora — elle si peu superstitieuse — que je fusse vulnérable à ce point. (… ) On sacrifia un poulet qu’on égorgea et prépara suivant certains rites. Je fus seule à manger de ce poulet qui se révéla (est-ce une coïncidence?) non seulement délicieux, mais efficace, car je ne tardai pas à me lever.


 

Taos Amrouche, Rue des tambourins. Paris : Joëlle Losfeld, 1996, 336 p., 115F. (1ére éd. La Table ronde, 1960).

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ISSN : 1270-9131