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Plaidoyer pour quelques hommes de bonne volonté

Par Guy Dugas*
Algérie Littérature Action N° 9

"… exceptionnellement, des rencontres d'hommes de bonne volonté — et parfois des rêves de fraternité — furent possibles, faisant entendre en sourdine ' une histoire souterraine et quasi clandestine, faite de rapports et d'échanges entre les différentes communautés'"

Alger hiver 1956. Sur l'ensemble du territoire algérien, sous tutelle Française depuis plus de cent vingt ans, la guerre s'intensifie. Une guerre violente, injuste, parfois atroce, et touchant de plus en plus des populations civiles; une sale guerre, "les événements", comme on la nommera pudiquement pendant longtemps ("Ça" dans  Un été africain de Mohammed Dib). Depuis quelques mois, à Oran d'abord, puis dans la Capitale, des "libéraux" des deux bords réunis en fédération tentent avec mille difficultés et fort peu de moyens d'imposer le cessez-le-feu, préalable à toute négociation. Pétitions, appels, réunions et débats se succèdent malgré les menaces d'ultras pour lesquels toute tentative de discussion équivaut à une remise en cause de l'ordre colonial, voire à une trahison de principes selon eux intangibles.

Afin d'imposer l'idée d'une "trêve civile", quelques-uns de ces libéraux imaginent de solliciter pour une conférence publique le plus célèbre des intellectuels français d'Algérie, Albert Camus, unanimement reconnu comme un "homme de bonne volonté". L'auteur de La Peste, la quarantaine passée, est alors au faîte de la gloire. Du côté de Stockholm, on pense déjà à lui pour le prix Nobel de littérature, qui lui sera décerné l'année suivante. Il a quitté l'Algérie en 1940 et n'y revient qu'en de rares occasions pour rendre visite aux siens. Mais la montée des hostilités et le déclenchement de la guerre d'Indépendance l'ont profondément affecté. Il vient d'ailleurs de faire paraître dans L'Express une série d'articles en faveur de la paix.

A peine arrivé, l'enfant de Belcourt est discrètement installé à l'hôtel Saint-Georges, tant on craint pour sa sécurité. Quelques réunions préparatoires en présence des différentes communautés lui révèlent l'ampleur du drame : les questions soulevées concernent bien sûr la violence de l'heure, mais portent également sur les problèmes d'intégration, d'acculturation, de reconnaissance de toutes les opinions. On évoque aussi l'exploitation séculaire des indigènes, les humiliations quotidiennes, une société figée et le droit des Algériens, quels qu'ils soient, à vivre libres et égaux sur cette terre.

"… le vieux notable musulman a tenu à exprimer son soutien envers Camus et surtout sa foi en l'avenir d'une Algérie nouvelle, pluriethnique et pluriculturelle, bien qu'il sache qu'il ne la connaîtra pas… "

Vient enfin le jour de la conférence, pour laquelle les autorités n'ont concédé d'autre salle que le Cercle du Progrès, place du Gouvernement, au pied de la Casbah. A la demande des héritiers de Camus, Emmanuel Roblès, qui présida la manifestation, en fit un récit détaillé (voir Les Rives du fleuve bleu).

Plusieurs heures avant le début de la conférence, la salle est comble. S'y mêle un public d'indigènes et d'Européens, jeunes et moins jeunes, tous avides d'entendre l'écrivain, le célèbre chroniqueur d'Alger républicain, parler de concorde et de paix. Un service d'ordre rigoureux est assuré par des étudiants. Mais la grande place voisine, au pied de la statue équestre de Jeanne d'Arc, se couvre vite d'opposants haineux, promptement réunis aux cris de "Mendès au poteau! Mort à camus".

Au fond de la salle, cependant, sur un brancard porté par des jeunes gens, le vieux cheikh Taïeb El Okbi, personnalité d'exception que Fikri et Randau avaient présentée un quart de siècle plus tôt dans  Les Compagnons du jardin sous les traits de Si Lakhdar et que Camus avait défendu dans Alger républicain dès 1939. Presque mourant, le vieux notable musulman a tenu à exprimer son soutien envers Camus et surtout sa foi en l'avenir d'une Algérie nouvelle, pluriethnique et pluriculturelle, bien qu'il sache qu'il ne laconnaîtra pas…

Eté 1902. A Ténès, petite ville côtière entre Alger et Oran, Slimène Ehni, le nouveau khodja — interprète de l'administration communale — , prend ses fonctions dans une ville agitée de passions malsaines sur fonds d'élections : depuis une demi-douzaine d'années, les grandes villes d'Algérie vivent au rythme d'un antisémitisme largement importé au lendemain de l'affaire Dreyfus. Le maître de l'heure, suppôt d'Edouard Drumont de ce côté-ci de la Méditerranée, a nom Max Régis; depuis quelques années, les deux tiers des députés algériens sont des antijuifs déclarés — et Drumont figure parmi eux. En cette année 1902, si le mouvement semble en perte de vitesse, le climat n'en demeure pas moins passionné.

A l'instar de toutes les villes où se préparent des élections, Ténès est devenue invivable, "un véritable marigot politique" selon les termes de Robert Randau… Or Slimène Ehni, notre nouvel arrivant, a une épouse, française comme lui, jeune, libre et fantasque. Elle écrit, sous son nom de jeune fille — Isabelle Eberhardt — ou sous pseudonyme, et elle est publiée en Europe. Plus grave aux yeux des conservateurs, elle tient une chronique régulière dans le journal progressiste, L'Akhbar, que vient de reprendre Victor Barrucand à Alger. Sans le moindre complexe, elle se plaît à fréquenter tous les milieux, les plus humbles comme les plus fermés, se faisant généralement passer pour un homme, et portant un nom arabe afin d'y évoluer plus à son aise. Autant de pratiques prêtant à suspicion, de tares rédhibitoires pour une jeune Européenne dans une société coloniale. Pour toutes ces raisons, elle a déjà eu maille à partir avec l'administration en Algérie et en Tunisie.

Dés son arrivée à Ténès, Isabelle est l'objet d'un complot de médiocres, la cible de bien des rumeurs : une femme qui écrit sur les misères de la colonie! Une Européenne "travestie en mâle indigène". Regroupés autour de Robert Arnaud — administrateur adjoint de la commune, déjà écrivain sous l'anagramme de Randau, mais pas encore "algérianiste" (ce mouvement littéraire franco-algérien, qui plaide pour une autonomie culturelle de la colonie, ne verra le jour que dans les années 20) — , une poignée d'intellectuels amis entreprend de défendre le couple face aux calomnies dont il est l'objet. Outre Randau, il y a là un peintre orientaliste, un juge de paix qui, sous un nom d'emprunt, signe au Mercure de France des romans marqués d'exotisme, un jeune poète juif et, de passage, les romanciers réunionnais Marius et Ary Leblond, qui fondent à Paris une nouvelle revue, La Grande France, à laquelle ils souhaitent associer Isabelle. Les nouvelles qu'elle leur donne disent sa volonté d'intégration au pays (M'tourni) et sa sympathie pour une religion islamique qu'elle s'efforce de comprendre au plus près (Le magicien). Récits d'amour et d'amitiés interraciales pérennes (L'Ami, Le Major) ou au contraire dénonciation sans ambages des moeurs coloniales (Sous le joug), ces textes boudés par les revues locales et scandaleusement jugés par le lectorat colonial alimentent la rumeur et aggravent la suspicion pesant sur leur auteur. La campagne de dénigrement et de haine s'intensifie. Elle tourne ouvertement au scandale public lorsque Barrucand, invité par Isabelle, décide de venir passer quelques jours de vacances à Ténès. Le couple Ehni doit fuir la ville sous les insultes et les quolibets et demander une mutation administrative.

Sidi-Madani, 1948. Les lendemains de guerre ne sont pas aussi souriants en Algérie qu'en Europe, où l'on apprend avec soulagement, le 8 mai 1945, la fin du plus grave conflit armé qu'ait connu le mode occidental.

8 mai 1945. Pour beaucoup à la colonie, cette même date sonne le glas de leurs espoirs de concorde et de fraternité. Moins d'un an après avoir partagé les peines de la conscription, l'horreur des batailles de Garigliano et du Monte Cassino et l'honneur de défiler en vainqueurs dans Rome (5 juin 1944), jeunes Français et jeunes Algériens se retrouvent dos à dos. En ce jour, en effet, alors que la Métropole est en fête, d'importantes manifestations de lycéens et d'étudiants dégénèrent dans le Constantinois.

La répression, sévère, fait des morts. Parmi les emprisonnés, se trouve un poète de quinze ans nommé Kateb Yacine, sur qui pèsera constamment le poids d'un traumatisme d'autant plus insupportable qu'il sait devoir à la langue et à un mécène français les seuls vers qu'il a jusqu'alors composés.

J'étais ivre du feu de mes pensées ardentes

Et j'entrais dans la vie au soleil des espoirs.

Je ne connaissais pas toutes ces voix stridentes :

Cris des calomniateurs, lâches, pervers et noirs !

(… ) La justice m'a déjà réhabilité

Puisque mes juges sont Dieu le Juste et la France (… )

Fait au cachot, le 18 mai 1945, à Lafayette Le poète, à M. Walter, respectueusement. Kateb.

D'autres "cris de fierté" de ce genre sonneront bientôt l'appel à la révolte, dans Alger républicain comme dans Liberté, organe du parti communiste algérien.

Plus tard cependant, dans ce contexte tendu et conflictuel, un organisme d'éducation populaire — tout ce qu'il y a de plus officiel — fait le pari d'organiser, sur le modèle des célèbres Décades de Pontigny et sans intention politique ni programme préconçus, un cycle de rencontres entre des écrivains français reconnus : Jean Cayrol, Louis Guilloux, Brice Parrain, Albert Camus, Louis Parrot… et ces écrivains maghrébins pionniers que sont Emmanuel Roblès, qui dans sa revue  Forge a entrepris de les rassembler, Kateb Yacine, lourd de l'obsession de Nedjma (Nedjma ou le poème au couteau paru dans le Mercure de France en janvier 1948), Mohammed Dib, Jean Sénac, à peine sorti d'un sanatorium, encore si camusien dans sa quête de vie, pourtant déjà prédestiné :

Je sais combien tragique est la quête de vie

J'ai lu dans mon destin des rêves émouvants

Rivet, 29 août 1947

Un dialogue s'établit; certains anciens acceptent de parrainer leurs cadets, tels Jean Cayrol introduisant Mohammed Dib aux éditions du Seuil, où Kateb et Roblès ne tarderont pas à le suivre. Si, comme on le reconnaît d'ordinaire, la littérature algérienne de langue française est bien née du trauma du 8 mai 1945, elle doit donc paradoxalement autant aux rencontres de Sidi-Madani et aux liens fraternels qui s'y nouèrent.

N'a-t-on pas eu trop souvent tendance à considérer, à la suite des magistraux Portraits d'Albert Memmi, toute société coloniale comme une immuable "pyramide de tyranneaux" au sein de laquelle tout individu, à peu près exclusivement attaché à des intérêts personnel ou communautaire, n'obéirait qu'à la logique de son groupe d'origine et se comporterait de manière égoïste, totalement sourd et aveugle à toute plainte ou revendication émanant d'une autre communauté que la sienne ? (… ) Ce panorama, également véritable dans sa globalité en ce qui concerne l'Algérie, ne doit cependant pas masquer les exceptions que nous évoquons, faire oublier qu'exceptionnellement des rencontres d'hommes de bonne volonté — et parfois des rêves de fraternité — furent possibles, faisant entendre en sourdine "une histoire souterraine et quasi clandestine, faite de rapports et d'échanges entre les différentes communautés" (Jean Pélégri).

C'est cette histoire, modeste et oubliée, que nous présentons ici. Celle d'hommes et de femmes de toutes conditions et toutes origines surmontant leurs préjugés et taisant leurs intérêts personnels, soucieux du sort d'autrui et capables d'autocritiques parfois sévères les rendant pour un temps ou définitivement "étrangers pour leurs frères" selon le beau titre d'un essai de Jules Roy.

"… cette histoire, modeste et oubliée d'hommes et de femmes de toutes conditions et toutes origines surmontant leurs préjugés et taisant leurs intérêts personnels… "

Ainsi, Jean Amrouche à la suite de son portrait de L'Eternel Jugurtha, Mouloud Mammeri, comme Mohammed Dib ou Mouloud Feraoun, furent suspectés de compromission, considérés par certains comme traîtres à la cause nationale pour avoir osé regarder leur peuple en face ou pour avoir fait dire à des personnages évoluant avant-guerre, quand, "les montagnes ne s'étaient pas encore mises à trembler", qu'ils ne concevaient pas l'idée d'une patrie algérienne. Smaïl, le héros des Hauteurs de la ville d'Emmanuel Roblès (1948, rééd. 1960), parle-t-il différemment quand il s'interroge : "En ce qui me concerne , quelle peut bien être ma patrie?"

De leur côté, une Isabelle Eberhardt dans sa naïve et scandaleuse volonté d'intégration, un Jules Roy après avoir lancé comme un brûlot La guerre d'Algérie (1960), un enseignant comme Jean-Pierre Millecam prenant le parti de ses élèves indigènes, ne furent pas moins suspectés et honnis.

Il ne faudrait pas croire que le type de "l'homme de bonne volonté " que nous présentons ici se limite à une minorité d'écrivains algériens et français. Les oeuvres que nous avons réunies offrent une large variété d'exemples…

De tels personnages ne peuvent pas toujours formuler clairement ce qu'est "l'algérianité"; encore moins ce que devrait être une "Algérie algérienne", mais, par leur condition et dans leur chair, ils incarnent les trois rapports majeurs qui fondent le différend franco-algérien; rapport au sol, à la religion et à la langue, ou, plus largement parlant, à la culture.

Ce dernier fait sans aucun doute de l'instituteur — qu'il soit européen ou indigène, francophone ou arabophone — le type le plus marquant, l'intercesseur le plus émouvant parmi les hommes de bonne volonté. Lieu exceptionnel de rencontre et de concorde, de dialogue et d'ouverture, l'école républicaine, imposée à la colonie par les lois Ferry de 1883 sembla d'abord y faire consensus. Au sein de cette société figée, elle joue un rôle singulier de dialogue des extrêmes. Après la conquête du sol, voici venu, grâce à elle, celle des coeurs; antienne que reprendront jusqu'à la guerre de 1939 la plupart des écrivains algériens. D'où le prestige du Maître.

Très vite, pourtant, des limites se font jour : une scolarisation généralisée conduisant à l'intégration massive et, comme l'a bien montré Albert Memmi, une impossibilité du système colonial. Par ailleurs, les idéaux qu'elle inculque, et que vient contredire la dure réalité coloniale, alimentent les sentiments anti-français… S'ajoutent encore toutes les oppositions dont l'école se fait le champ clos : tradition et modernité, monde rural et monde urbain, langue française valorisée et langue arabe pratiquement exclue, etc…

Symboliquement, l'école de Daru — héros de la nouvelle L'Hôte d'Albert Camus — est située au sommet d'une colline, à mi-chemin entre les univers antagonistes de l'arabe asservi et du colon dominateur qui vont se croiser là.

Littéralement traversé par toutes les tensions sociales, pleinement conscient des ambiguïtés de sa tâche et des oppositions auxquelles il se heurte, finalement suspect aux yeux de tous, l'instituteur finit généralement par succomber.

La plupart des romans mettant en scène un héros de ce genre se terminent tragiquement et, comme Ferhat, laissent au lecteur un goût amer.

Ténès, 1902, Sidi-Madani, 1948. Alger, 1956. En accordant une écoute attentive à autrui, en s'entraînant au dialogue, des hommes de bonne volonté finissent par se laisser aller au rêve fou d'une société autre, d'un avenir meilleur. Un rêve de fraternité. Modèles de destinée ou de société faisant sourire, lorsqu'ils n'irritent pas. Trois moments exceptionnels de dialogue et de compréhension, quelques voix en écho souvent ignorées des littéraires, quelques cris dans un désert, qui ne suffirent évidemment pas pour infléchir le cours de l'histoire, en quoi ils n'intéressent pas davantage l'historien…

Bien incapables, avons-nous dit, de changer le cours de l'histoire, les voix que nous avons choisi de faire entendre infléchirent néanmoins profondément l'existence de ceux que nous présentons, auteurs ou acteurs.

Albert Memmi présentant dans ces romans son maître Jean Amrouche sous les traits torturés du professeur Marrou montre bien "l'impossible condition" de l'enseignant à la colonie.

Ferhat, l'instituteur indigène de Truphemus n'y trouve d'autre solution que le suicide. Beaucoup plus tard, le premier mort de la guerre d'Algérie, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, sera aussi un instituteur…

Smaïl, l'Algérien révolté de Roblès, paraît moins écartelé. Sa force est dans son libre arbitre; il choisit la mort en choisissant la vengeance; au moins a-t-il conscience de faire oeuvre utile pour sa communauté. Mais la scandaleuse Isabelle Eberhardt, emportée avec nombre de ses manuscrits par une crue de l'oued Sefra, quelques mois à peine après avoir fui Ténès? Mais Camus, victime d'un accident de voiture quatre ans, presque jour pour jour, après sa conférence, sans avoir pu apporter d'autre contribution que sa célèbre déclaration de Stockholm, qui a tant desservi sa mémoire aux yeux des Algériens? Mais Mouloud Feraoun, mais Jean Amrouche disparaissant à un mois de distance, au printemps 1962, quelques semaines à peine avant l'accession de leur pays à l'indépendance? Mais Jean Sénac, enfin — le plus nourri par ce rêve de fraternité, le plus bercé d'utopie, et qui pour cela avait fait le choix difficile de rester en Algérie — , le bon Sénac, le "soleil fraternel" comme le nommaient ses amis, assassiné dans sa cave après des années d'humiliations?

Comment ne pas voir dans tous ces drames, dans ces romans sans cesse recommencés (Feraoun, Roblès), jamais aboutis (Sénac, Camus, Eberhardt), autant de projets irréalisables, d'impossibles rêves éveillés tournant parfois au cauchemar? Dans cette foule de pseudonymes, le plus souvent empruntés à l'autre, autant de mains tendues jamais saisies et comme un désir inassouvi d'échapper à une condition qui ne permet pas ou fausse la rencontre? Dans tous ces personnages tragiques, empêtrés dans leurs actions, dans cette violence à chaque page, et ces suicides au dénouement, l'impossibilité d'agir individuellement sur la catastrophe collective pressentie?

Le beau rêve de fraternité ne serait-il donc qu'un cauchemar, un échec en somme? On nous dit que l'histoire, décidément manichéenne et sans nuances, est passée sur tout cela. Mais, près d'un demi-siècle plus tard, la violence qui envahit à nouveau les relations franco-algériennes continue, d'une rive à l'autre de la Méditerranée, d'être interprétée avec la passion aveugle et selon les mêmes critères qu'autrefois : racisme, tyrannie, fanatisme…

Ténès, Sidi-Madani, Alger. En écoutant ces voix resurgies, on se raccroche à quelques signes, ténus mais tangibles : des fleurs sans cesse renouvelées sur la tombe de "la Bonne Nomade", une page chaleureuse d'un journal algérien sur le "soleil fraternel", Camus, Gide relus à l'aune des événements actuels…

Voix du passé, figures fraternelles, à travers vous on croit échapper au désespoir en saisissant l'instant où tout paraît faisable sinon facile et, au fil des pages, on parvient à retrouver les contours d'une "terre enfin possible" aux hommes.


 

*Extraits de la présentation de Algérie. Un rêve de fraternité. Paris : Omnibus, 1997.(avec des textes d'Isabelle Eberhardt, Albert Truphemus, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Jean Pélégri, Abdelkader Fikri, Mouloud Feraoun, Jean Amrouche, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib).

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ISSN : 1270-9131