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Les sanglots de la fête

Algérie Littérature Action N° 3 - 4

Joseph s’est mis à raconter une belle histoire. Etrange balancier entre sa mémoire d’amnésique et l’aventure de Blanchette... Qui est Blanchette? Une petite porteuse de pain de treize ans et demi qui se fait violer en 1923, en livrant à la caserne d’El Biar ses gros pains de soldats. A cette époque, une enfant de quatorze ans ne peut pas accoucher dans une ville coloniale aux moeurs rigides, ni surtout dans une famille juive à la morale implacable. Urgence. Il faut “monter” à Paris, chez tante Jeanne, couturière à façon. Là, Blanchette découvrira les sanglots de la fête...

 

Roger Hanin, Les sanglots de la fête, roman, Paris : Grasset, 1996, 287p , 109F

“Si tu n’as pas la mémoire, tu n’es rien”

Les nuits sont froides dans le Golfe du Lion. L’“El Kantara” voguait vers Marseille et Blanchette était assise dans un canot, au milieu d’autres canots cernés par d’énormes rouleaux de cordage couleur ambre. Secs, noueux, effilochés en surface, ces cordages ressemblaient à des sentinelles impassibles et indifférentes. Ce n’étaient pas elles qui iraient la dénoncer au commandant du bateau. Ce chanvre puissamment tricoté devenait, peu à peu, une compagnie rassurante et complice. Blanchette eut froid et serra son manteau sur son corps. Elle veillait à se protéger. Cet enfant dans son ventre exigeait tous ses soins, tout son amour, toutes ses précautions.

Youcef devait venir la chercher vers trois heures du matin, après son tour de garde. Malheureusement, Blanchette n’avait pas de montre, elle ne ouvait maîtriser le temps. L’attente n’avait pas de limites précises, comptables. Quelques aiguilles sur un cadran l’auraient fait patienter. Elle se jura qu’un jour, elle aurait une montre et elle pourrait dire alors exactement quand, où et comment ce désir était né. La nuit était de plus en plus froide. Elle frissonna. C’est à ce moment seulement, qu’elle décida enfin d’ouvrir son couffin d’osier et d’entamer ses provisions de voyage. Elle pensait, bien sûr, à son enfant qui avait besoin de force et de chaleur pour résister au froid devenu terrible. Elle desserra avec ses dents un mouchoir à carreaux noué aux quatres coins et sortit cinq morceeaux de sucre, du pain et deux mandarines.

Blanchette mangeait lentement, mastiquait savamment pour bien assimiler cette nourriture de survie. Ses yeux pleuraient des larmes de souffrance glacée. Elle caressa son ventre, ouvrit sa valise et déposa un grand chandail sur l’enfant. Ses mains frictionnèrent le pull-over pour bien faire pénétrer la chaleur vers le bébé qu’elle imaginait déjà ronronnant de reconnaissance. Blanchette grelottait, frigorifiée. Elle regarda le ciel étoilé et se disciplina à compter tous ses scintillements qui palpitaient au rythme de son coeur. Elle espérait que cet exercice de concentration l’aiderait à supporter le temps, à supporter le froid.

Enfin, Youcef arriva en courant. Il était beau, émouvant, enfantin dans sa précipitation. Il s’informait, généreux :

— Tu n’as pas eu froid?

— Si. Mais ce n’est rien, c’est normal.

— Tu n’as pas attendu trop longtemps?

— Je ne sais pas.. Je n’ai pas de montre, je n’ai pas calculé.

Youcef fut surpris que cette petite bonne femme enceinte à quatorze ans, voyageant seule, n’ait pas sur elle un bracelet montre, fût-il de pacotille. Il
l’aida à se soulever, prit sa valise et l’accompagna vers la coursive qui donnait sur les escaliers menant à sa cabine. Brusquement, Youcef s’arrêta, il enleva sa montre et la donna à Blanchette :

— Ne refuse pas, tu me ferais de la peine.

— Je ne veux pas te faire de peine. Mais non... Je ne peux pas.

— Si tu veux me faire un grand bonheur, prends cette montre.

— Merci.

Youcef entoura le poignet de la petite fille en ajustant délicatement l’agraffe de sa grosse montre ordinaire. Blanchette sut que ce serait le plus beau bijou qu’elle recevrait dans sa vie. Pour la remercier, Youcef lui embrassa la main. Blanchette était bouleversée, elle se raidit, résista à l’émotion dont elle se méfiait. Elle ne put quand même s’empêcher de dire :

— Youcef... je n’oublierai jamais.

— Tu as raison, il ne faut pas oublier. Si tu n’as pas la mémoire, tu n’es rien. Rien. (Puis Youcef l’entraîna affectueusement) Viens...

Ils entrèrent dans la minuscule cabine du quartier-maître Youcef Ben Djelloul. Blanchette n’avait jamais vu ce genre de pièce. Elle fut surprise et émerveillée de découvrir l’intelligence et l’ingéniosité avec lesquelles ce petit espace avait pu être aménagé, de façon si chaleureuse et si fonctionnelle. Youcef avait aperçu l’ébahissement de Blanchette, il apaisa son étonnement :

— Tu coucheras dans mon lit, tu verras tu seras bien. Ne t’inquiète pas, tu seras seule. A deux, ce ne serait pas possible, tu serais trop serrée. je sais que tu as confiance en moi mais tu dormirais mal. (puis il ajouta pour bien faire ressentir le respect qu’il devait à la jeune mère) Et puis, pour le petit, ce ne serait pas bon qu’il soit mal à l’aise.

— Pourquoi tout à l’heure, tu m’as dit : “Sans la mémoire tu n’es rien?”

— Parce que je suis Arabe. Si les Arabes oublient d’où ils viennent et ce qu’ils sont, les Français les transformeront en sous-hommes. Ils ont déjà commencé.

Blanchette était heureuse de parler avec Youcef. Elle trouvait qu’il s’exprimait bien. Elle aimait sa légère pointe d’accent et sa façon gutturale et virile de rouler les r. C’était la première fois qu’elle se trouvait en face d’un homme qui la respectait en tant que femme... Elle eut envie de le lui dire mais elle préféra s’inquiéter de lui :

— Et vous, où allez-vous dormir?

— Dans la cabine d’un ami : Di Vencenzo. C’est autre quartier-maître, un Sicilien. On alterne nos tours de quart, on ne dort jamais en même temps. Je
lui ai raconté que je faisais voyager un passager clandestin. Il ne parlera pas. Il le font tous. Eux, ils prennent un peu d’argent, au passage, moi jamais. Rassure-toi, je ne te demanderai rien...

Puis, pour bien préciser la pureté de ses intentions, il répéta en la regardant droit dans les yeux :

— Rien.

Youcef sortit, refermant doucement la porte. Blanchette se retourna et se retrouva face à la grande glace oblongue placée à côté de l’armoire murale. Il faisait bon dans la cabine agréablement chauffée. Blanchette ôta son manteau et se regarda dans le miroir. Le bateau était stable, la mer parfaitement calme. Blanchette pouvait s’observer, elle virevolta sur elle même.

elle se posta de profil, son image la surprit. ce petit ventre rond lui renvoyait le signal de son émancipation. Elle ne pouvait être une petite fille mineure puisqu’elle était la mère d’un enfant. Une petite fille ne peut pas avoir un enfant dans son ventre ou alors ce n’est plus une petite fille...

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ISSN : 1270-9131