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Mémoires d'immigrés. L'héritage maghrébin, un film de Yamina Benguigui: Un acte de lucidité sans complaisance

Par Denise Brahimi
Algérie Littérature Action N° 22

Il faut se hâter d'aller voir le film document de Yamina Benguigui pendant qu'il est encore sur les écrans. Sans doute le reverra-t-on à la télévision, qui a été son premier lieu, d'autant que Yamina Benguigui n'est plus maintenant une inconnue, elle est à la fois réalisatrice, productrice (notamment pour le compte de la fondation Danielle Mitterand) et écrivain : Mémoires d'immigrés publié par les Éditions Canal Plus en mai 1997 a obtenu la même année le Prix Rachid Mimouni.

Mémoires d'immigrés est certainement le travail le plus intéressant dont on puisse bénéficier aujourd'hui sur la situation et l'histoire de l'immigration maghrébine en France. Cette formulation usuelle permet d'ailleurs de souligner d'emblée ce qui fait la qualité du film : il ne s'agit pas d'un rapport de plus sur «le problème de l'immigration», mais de la parole des immigrés eux mêmes, présents en tant que personnes qu'on entend et qu'on voit, sans que leur témoignage soit banalisé ou érodé par un désir de généralisation ou d'abstraction. De plus, comme on l'a sûrement compris, la motivation de cette longue et difficile entreprise est une implication personnelle très forte de la réalisatrice dans son sujet, puisque elle est née dans le nord de la France au sein d'une famille algérienne qui est toujours là, même si comme dans beaucoup d'autres, on y a entretenu le mythe du retour au pays.

S'il est vrai que la tendance actuelle est d'abuser du mot «mémoire», on doit reconnaître qu'ici l'entreprise de faire émerger quelques pans d'histoire (récente) est totalement nécessaire et justifiée. Ceux qui en ont été les acteurs et les victimes, désignés par Yamina Benguigui comme «les pères» et «les mères» de sa génération c'est-à-dire les immigrés eux-mêmes, semblent coupés de leurs propres souvenirs, très peu familiers de ce que la réalisatrice parvient à leur faire exhumer ici.

Qu'une certaine occultation ait ét volontairement entretenue par les pouvoirs semble évident sinon acceptable. Mais l'oubli plus ou moins volontaire, plus ou moins conscient, des intéressés eux-mêmes, si compréhensible qu'il soit, n'en a pas moins des effets terribles, pour eux mêmes sans doute (et si la formule «génération sacrifiée» a un sens, c'est bien là), mais plus encore pour leurs enfants. Tel est le sens du plan adopté par Yamina Benguigui pour ces 160 minutes de film, qui évoquent successivement «les Pères», «les Mères», «les Enfants».

Sans prétendre tout nous expliquer, le film fait à la fois beaucoup découvrir et beaucoup comprendre, et il garde à chacune de ces trois catégories ses caractéristiques originales, ce qui est une justification de l'emploi que fait le titre du mot «mémoires» au pluriel.

C'est peut-être à propos des Pères que l'ensemble de témoignages recueillis et choisis par Yamina Benguigui est le plus novateur et le plus touchant.

Là où on s'attendrait, surtout de la part d'une jeune femme algérienne actuelle, à une dénonciation, devenue classique, du patriarcat algérien, comme variante du patriarcat en général et du patriarcat maghrébin en particulier, la perspective adoptée par la réalisatrice (et l'on sent à quel point elle a réfléchi à tout cela avant de montrer ce qui lui paraissait le plus pertinent) est fondée bien davantage sur une sorte de reconnaissance.

Reconnaissance du sacrifice vécu par ces hommes qui ont été les véritables parias de la société française après 1945, comme le montre le détail des conditions dans lesquelles ils ont été recrutés, ont travaillé sur les chantiers, ont vécu en célibataires avant le regroupement familial. Tout cela fait partie des pages sombres de l'histoire contemporaine, et — pourquoi avoir peur des mots — de celle du capitalisme dans ses aspects les plus contraires au respect de l'être humain. La force de Yamina Benguigui est de ne pas céder à la tentation du réquisitoire; elle dit elle-même avoir supprimé certains entretiens d'hommes politiques ou de «recruteurs» qui lui auraient assuré un succès facile à leurs dépens.

Plutôt que de dénoncer pour la énième fois des responsables particuliers qui de toute façon trouvent toujours un moyen de se disculper, la réalisatrice cherche manifestement plusieurs formes de réconciliation, dont la première passe au sein des familles maghrébines et la seconde au sein de la société française, à la prospérité de laquelle ces hommes ont tant contribué (parfois, souvent, avec l'amour de leur travail, et ce n'est pas le moins émouvant que d'entendre tel ou tel dire son attachement aux usines Renault...)

N'importe quel spectateur comprend qu'une telle quantité de travail humain, avec si peu de compensation, est une sorte de don au bénéfice de tout le pays dit d'accueil.

Les «Mères» sont arrivées plus tard, poussées par le désir de retrouver leur mari, pleines d'espoir à l'idée de venir dans un pays riche de mille avantages, notamment matériels, pour la vie au quotidien.

Ce qui frappe est l'humour avec lequel elles décrivent leurs désillusions et ce qu'a été, au début du moins, ce quotidien dont elles rêvaient : ah! ces toits qui laissaient passer la pluie, ces bassines sous les gouttières, etc. Les femmes d'avant les HLM ont été des pionnières, elles en ont la solidité, l'intrépidité, l'expérience. Sans idéalisation, sans honte non plus à dire comment elles se sont peu à peu attachées à leur vie oui leur vie, sans alternative possible, et que certaines retrouvent avec joie après l'épisode forcé des vacances au pays :Toute femme algérienne gui a vécu comme moi, les gens comme nous, c'est pareil, quand ils viennent à Paris, c'est chez eux. Même si les Français nous renvoient, jusqu'à la mort, on restera là.

On admire ce mélange étonnamment lucide de deux sentiments, contradictoires ou non : se sentir chez soi, se savoir mal acceptée.

Le grand sujet de préoccupation des Mères étant leurs enfants, on en vient tout naturellement à cette troisième et dernière partie du film, «les Enfants», qui en fait était la plus difficile à cerner, peut-être parce que la télévision, le cinéma, donnent trop d'images trop univoques de ces fameux jeunes des banlieues parmi lesquels les «Beurs» sont les plus souvent représentés. La question que certains expriment mais que probablement tous ressentent comme essentielle est de savoir ce que signifie «être intégré» et ce qu'il faut faire pour l'être. Leur constat principal, pour eux évident (mais sans doute pas pour la majorité des Français), est qu'ils n'appartiennent pas à l'histoire de l'Algérie — pays dont Yamina Benguigui par exemple dit qu'elle n'y est allée que l'été une fois tous les trois ans quand elle était enfant. C'est en partie contre le mythe du retour en Algérie que le film a été conçu — ne serait-ce que pour éviter à tous ces jeunes de se sentir coupables et invalidés quand ils demandent une place dans leur pays, la France.

Issus de l'immigration maghrébine,certes, ils sont cependant sans aucune réserve possible de jeunes Français, ni plus ni moins à l'aiseque les autres dans une société qui ne fait de cadeau à personne. Dans le film on entend une jeune femme qui dit: Mon quotidien est 24 heures sur 24 français; il n'est pas du tout algérien, si ce n'est par cette petite lucarne, le contact au sein de la famille. Pour la réalisatrice elle-même le film est l'aboutissement d'un long chemin qu'il lui a fallu faire pour arriver à ce même constat. C'est un acte d'honnêteté, de lucidité sans complaisance et de mise en garde contre tous les faux discours, y compris ceux qu'on se tient à soi même faute de mieux.

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ISSN : 1270-9131