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L'arche du désert de Mohamed Chouikh

L'arche du désert de Mohamed ChouikhPar Denise Brahimi
Algérie Littérature Action N° 17

Un film sur la violence patriarcale et moderne, mais aussi sur l'amour, le désir et la liberté. Une parabole de la société algérienne et des terribles soubresauts qui l'agitent. Le dernier film de Mohamed Chouikh, remarqué par la critique, ne peut laisser indifférent et sollicite autant l'esprit du spectateur que ses yeux et ses émotions.

Le film de Mohamed Chouikh dont on a dit justement qu'il est une fable ou une parabole vise à dénoncer deux niveaux de violence qui se succèdent très rapidement dans une petite communauté villageoise du Sahara algérien. Plus précisément il montre la manière illégitime mais bien réelle dont le second s'appuie sur le premier pour ne servir cyniquement que ses propres projets.

Le premier niveau est celui de la violence traditionnelle, entre groupes opposés au sein d'un même village, en Algérie comme ailleurs, partout où subsistent des traces d'organisation tribale. Cet archaïsme, dont les effets semblent déplorables aux esprits modernes, s'explique ou se commente de plusieurs façons. Mohamed Chouikh montre bien ce que peuvent être les raisons économiques de ces affrontements, querelles autour de la distribution de l'eau dans des régions où elle est rare, difficulté de fixer des limites là où il n'y en a point de naturelles, mais partout du sable. Cependant, le film donne à penser qu'il y a aussi entre ces groupes ethniques des différences de couleur, d'attitudes ou de comportement auxquelles chacun est attaché, d'autant plus que l'origine en est parfois très ancienne. Les deux amoureux du film, Amin et Myriam, appartiennent ainsi à deux groupes opposés qui refusent de les marier l'un à l'autre.

Le second niveau est celui de la violence moderne, actuelle, qui déborde infiniment la précédente et aboutit à la destruction des groupes quels qu'ils soient et au dépérissement du village, que les habitants fuient ou qu'ils soient chassés (et partiellement massacrés dans les deux cas). L'oncle de Myriam, personnage puissant à la tête d'un groupe d'hommes très bien armés, entend intervenir autoritairement dans le village pour dénoncer le scandale dont il a eu vent. Malgré les efforts des sages pour écarter cette intrusion, il arrive en force avec ses hommes de main et l'on comprend que son intention était de faire main basse sur le village quand il en chasse sous peine de mort tous les habitants. Il est bien évident que ce second niveau est celui de la violence qui sévit actuellement en Algérie. On comprend du même coup que le village ne veut pas être typiquement ou ethnographiquement saharien, mais qu'il est au contraire une synthèse «délocalisée» de ce qui se passe en diverses régions où les massacres ont lieu.

Violence traditionnelle et violence moderne

Mohamed Chouikh est loin de justifier la première forme de violence, qui s'avère au contraire fort dangereuse et de toute manière inacceptable. Mais il montre que, dans la mesure où elle est structurelle et ne doit pas empêcher la survie des communautés, elle a ses régulations internes, ses limites, et nombre de gens préposés à la contrôler. Il y a pour ce faire les divers représentants du pouvoir religieux, l'imam et le marabout, le conseil des sages chargé d'un rôle modérateur, la sagesse des plus anciens et le bon sens profond d'un certain nombre de villageois. Lorsque l'oncle de Myriam, par son arrivée intempestive, sème la panique dans la communauté, ces différentes instances essaient en choeur (mais en vain) de lui faire comprendre que l'incident est désormais réglé.

Ce qui fait pourtant que l'incident, de toute manière, n'est pas anodin et n'est pas traité comme tel par le cinéaste, c'est qu'il révèle une tare profonde de ce type de société et renvoie à une violence primitive dont le souvenir ne peut se perdre puisque les effets en sont encore terriblement agissants. Cette violence est celle qui a permis au patriarcat de s'établir et de s'exercer depuis lors en toute injustice. On retrouve là une dénonciation qui était le sujet même de La Citadelle de Mohamed Chouikh (1988) que l'Arche du désert rappelle directement dans une scène au moins, celle où toutes les femmes sont au travail pour préparer le repas des hommes réunis en assemblée : le Maître de la maison vient leur intimer l'ordre d'accélérer le rythme sur le même ton que s'il s'adressait à des esclaves. Sur ce thème du patriarcat odieux qui frustre les femmes, les enferme et les brutalise, La Citadelle était sans doute un film plus saisissant et plus inspiré. Mais l'Arche du désert va plus loin, et de manière plus explicite, sur l'établissement du patriarcat et les trop rares séquelles de l'état antérieur. C'est ainsi nous semble-t-il qu'il faut comprendre tout ce qui concerne la «sorcière» Houria vivant dans sa grotte, à l'écart du village, parmi un groupe d'autres femmes qui ne sont d'aucun des deux groupes et qui échappent à l'autorité des chefs. Il y a chez Houria le souvenir, sans doute pas personnel mais transmis, d'un monde et d'une époque où les femmes étaient reconnues, honorées et libres (comme le dit le prénom Houria) au lieu d'être soumises à des Maîtres. On sait toutes les précautions dont il faut s'entourer pour oser parler de matriarcat, cependant Houria dans ses propos s'aventure elle-même sur ce terrain et se considère comme une survivante de cette époque révolue. Peut-être s'agit-il davantage d'une androgynie primitive, comme semblerait l'indiquer l'apparence physique des jeunes femmes qui vivent avec Houria aux alentours de la grotte. Houria est adepte de l'amour et du plaisir amoureux, à ce titre elle est prête à protéger Myriam et elle vit une libre relation avec Noé, un homme un peu fou, séduisant par ses allures libertaires, mais finalement peu fiable parce que de peu d'envergure et surtout prêt à exploiter la situation : Houria se rend compte lucidement que malgré son goût du plaisir, il lui faut se défendre d'être exploitée sexuellement.

Avec la même lucidité, elle fait aussi la critique de Amin, le jeune amoureux à l'enthousiasme poétique et au comportement inconscient. Elle voit bien qu'il est prêt à se laisser tenter par toute aventure amoureuse, amoureux de l'amour plus que responsable de la jeune fille qu'il a entraînée avec lui.

Myriam est beaucoup plus consciente que Amin des pièges qui les entourent, de la gravité du drame qu'ils ont contribué à déclencher, de l'énormité de sa culpabilité puisqu'elle a été amenée à tuer l'homme qu'on lui imposait pour mari. Elle est profondément blessée, avant même que ne survienne l'horreur du dénouement.

Globalement toutes les femmes sont conscientes de l'injustice du sort qui leur est fait et le disent. Cependant l'ambiguïté de la société traditionnelle fait qu'elles participent elles-mêmes au fonctionnement de cette société qui les opprime.

Traces de matriarcat

Caractéristique de cette ambiguïté est la mère de Myriam, qui correspond à l'image habituelle de la mère traditionnelle dans la société patriarcale. D'une part elle aime sa fille, voudrait la sauver, et  reconnaît l'existence d'un mondeféminin libre incarné par Houria, à laquelle elle confie Myriam pendant quelque temps. D'autre part elle croit que le seul moyen de sauver sa fille est de la marier finalement selon les règles traditionnelles, même s'il faut la contraindre et l'enchaîner pour arriver à cela.

L'oncle de Myriam intervient d'abord pour imposer ce type de mariage mais en fait les villageois ne le reconnaissent nullement comme un défenseur de leurs traditions.

Lorsqu'il exerce avec ses hommes le pouvoir mâle dans toute sa brutalité, la mère de Myriam se désolidarise de lui et hurle son horreur. Ces êtres effrayants le sont tout autrement que les hommes les plus obscurantistes de la société traditionnelle, qu'on avait jugés odieux auparavant.

Il y a chez ces «envahisseurs» une inhumanité qui les maintient à distance comme des figures inabordables, conformément au projet du cinéaste qui est sans doute de ne pas entreprendre une analyse réaliste de ce qu'ils sont. Il préfère mettre l'accent sur cette monstruosité dont ils sont les supports ou les agents, laissant ainsi une dimension fantastique à leurs apparitions qui sèment l'effroi. Tout ce qu'il souhaite en retenir est dit à la fin du film par l'enfant auquel le cinéaste a confié son message. Il y a là plusieurs formules parfaitement claires et qu'on trouvera peut-être trop explicites, surtout si l'on pense à la brièveté bouleversante du cri poussé par la petite fille chargée du même rôle à la fin de La citadelle. Mais peut-on être trop insistant lorsqu'il s'agit de dire que rien ni personne au monde ne justifie le massacre des enfants?

Les "envahisseurs"

On peut hésiter sur le sujet du film et penser par exemple qu'il s'agit du combat entre l'amour et sa répression, entre l'amour et la haine, entre l'amour et la violence. Il est bien vrai que l'amour, surchargé d'interdits dans cette aire culturelle, leur oppose une fin de non recevoir évidente, irrépressible. Mais il n'est pas sûr que le cinéaste soit pleinement en accord avec son expression dans le lyrisme masculin, par exemple dans cette poésie amoureuse d'origine bédouine qui sert de source d'inspiration à Amine. On a vu aussi que la sensualité intelligente et librement consentie de Houria trouve sa limite dans la récupération qui en est faite par le désir masculin.

On penchera plutôt vers l'idée que le véritable sujet du film est autre, plus politique et plus secret.  Il s'agirait de savoir comment on passe aujourd'hui en Algérie de la violence traditionnelle et tribale des villageois à la violence terrifiante des destructeurs qui prétendent venir pour y mettre bon ordre. A condition de bien comprendre deux idées qui semblent contradictoires.

L'une est que ce prétendu passage de l'un à l'autre est totalement mensonger et qu'il s'agit d'une filiation ou d'une fonction usurpées. L'autre est que la communauté villageoise périt par où elle a péché, faute d'avoir su extirper ses propres démons. En ce sens on passe effectivement du corps battu de Amin et du corps enchaîné de Myriam aux corps massacrés qui remplissent tout l'espace dans l'une des dernières images du film. La différence serait que dans la société traditionnelle on voit aussi les corps peiner ensemble dans le travail ou danser ensemble dans la fête, tandis que la violence moderne s'exerce du dehors dans le mépris ou dans la haine des liens communautaires.

Une dernière question se pose, en provenance d'une partie du public : est-ce bien par la fable, par la parabole intemporelle qu'il convient d'aborder dans son urgence la situation algérienne d'aujourd'hui? Il y a à cela plusieurs réponses, la première étant extérieure au film lui-même. Elle consiste à dire qu'aucun journaliste, aucun politique, aucun intellectuel ne semblant en état d'analyser sur le vif cette situation, il paraît bien difficile d'espérer qu'un film puisse rendre compte de ce qui se passe politiquement, économiquement, socialement ou sociologiquement dans ce pays — et de transformer pour nous cette analyse en spectacle.

En faveur de la parabole, on peut dire qu'elle est justement le moyen d'expression favori des personnages du film, qui ne cessent de s'exprimer par proverbes, récits ou fables, histoire de Djoha, histoire de l'Arche de Noé etc. En sorte qu'elle est peut-être le moyen d'expression le mieux adapté à dire ce qui se passe dans l'ère culturelle décrite.

Comme Les Baliseurs du désert du Tunisien Nacer Khémir, auquel il fait discrètement référence, le film de Mohamed Chouikh nous invite à réfléchir aux problèmes les plus graves de la société qu'il décrit sans prendre le risque de s'enliser dans les sables de la description réaliste, inévitablement locale, localisée et datée, réduisant par làmême la portée d'un message qui a toutes les raisons d'être universel.

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ISSN : 1270-9131