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La vie en rose, un conte de Sabrinelle Bedrane

Algérie Littérature Action N° 31 - 32

Depuis que le monde est monde, les roses ont souvent parlé. Aussi ne suis-je pas un prodige... même si peu de roses m'égalent en beauté, j'ose le dire. Pour me trouver une rivale, il faudrait aller jusqu'à Alger. Alger-la-blanche, qu'ils viennent de reblanchir... cela n'est pas tout près... et les roses ne manquent pas ici. C'est dire si je suis jolie. En cette saison surtout, Blida, “la ville aux cerises”, est très fleurie.

Personnellement, je ne suis jamais sortie des quatre murs de mon jardin. Des murs très hauts, blanchis à la chaux. C'est ma maîtresse qui affirme que je suis la reine de la plaine... j'aime à la croire.

Elle sait me flatter, Zohra, avec des mots ou bien du regard, qu'elle a si beau. Nous nous estimons mutuellement : je la trouve intelligente. En plus, elle a du caractère. Elle est la seule à avoir banni de son jardin les plantes utilitaires. “J'en vois assez aux champs!”. Elle tenait tête à son mari, même lorsqu'il devenait rouge de colère. Tout cela, c'est le vieux palmier qui me l'a raconté. Moi, je n'étais pas née. Il paraît qu'elle répétait : “Les roses, c'est important, aussi important que les pommes de terre.”

 

Ce propos malheureux, je me suis empressée de l'oublier. Oser me comparer à une… pomme de terre! C'est à tomber à la renverse! Un ver de terre à côté d'une étoile…

Enfin, elle a imposé les fleurs et la beauté fut : je naquis. Du reste, si Zohra est à l'origine de mon être, la rose est à l'origine de son nom. C'est peut-être pour cela qu'elle m'aime tellement…

Le premier problème que j'ai rencontré, c'est le jardinier. Qui n'est d'ailleurs pas plus jardinier que moi. En fait, c'est un pauvre bougre que le patron emploie pour faire plaisir à Zohra. Il se contente d'arroser en fin de journée, en échange de quoi il a son assiette de loubia. Or, lorsqu'il arrose, deux problèmes se posent.

Premièrement, il passe très vite sur moi. Certes, il faut économiser l'eau mais je constitue une priorité AB-SO-LUE. Après la grosse chaleur de la journée, j'entends pouvoir me désaltérer. Heureusement, la petite Sabrina (qui me voue la même admiration que sa mère) vient chaque soir s'agenouiller près de moi, munie de son arrosoir. Elle verse maladroitement les quelques gouttes qui me permettent d'être toujours fraîche au nez et à la barbe de ce triste sire. Mais si je suis ulcérée, c'est que ce “jardinier” s'arrête, en revanche, un temps proprement indécent sur le bougainvillier du mur d'en face!

Cette injustice flagrante (révélant son incompétence — tant d'eau pour un arbrisseau! — engendre alors le second problème : pour arroser le bougainvillier, il vient se mettre juste à côté de moi. Il faut le voir, armé de son tuyau, fier comme Artaban, planté face au mur épais de sa sottise, asperger ce vulgaire arbrisseau grimpant (et de grimpant à parasite, il n'y a qu'un pas!).

Pendant tout ce temps, moi, je suffoque car je suis juste au-dessus de ses pieds et… comment dire… l'odeur est insupportable! Je tousse à rendre l'âme mais croyez-vous qu'il y prête attention?

Une fois, j'ai cru mourir asphyxiée. Mais tout cela n'est rien en regard de la menace qui pèse sur moi.

« … j'ai senti sa main moite descendre le long de ma tige… »

Elle se matérialise en la personne d'Aïcha. Cette voisine est une sabra, comme on dit à Tlemcen, une sage-femme. C'est elle qui a accouché Zohra, pour Sabrina. D'ailleurs, “sabra”, comme “Sabrina”, vient de “patience”. Aucune des deux n'est patiente, cela dit.

Je m'intéresse à la racine des mots. Les hommes sous-estiment la culture des roses. Ils simplifient toujours les choses. Nous ne menons pas forcément une vie végétative! Sont-ils tous humains parce qu'ils sont hommes?

Pour en revenir à la sabra, aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette femme qui aide à donner la vie (et dont le prénom — Aïcha — signifie “la vivante”!) n'a qu'une idée en tête : ma mort.

Ces derniers temps, elle vient de plus en plus souvent (Zohra va accoucher de son deuxième enfant).

A chaque visite, elle s'extasie sur ma beauté. Jusque-là, rien que de très banal… mais elle s'empresse d'ajouter que c'est justement l'anniversaire d'une telle, le mariage d'un tel… en roulant dans ma direction des yeux brillants de convoitise.

Zohra n'a jamais cédé. L'autre jour, il a fait si chaud que tout le jardin flottait dans une sorte de brume. La lumière était dense, blanche, aveuglante. Moi, au pied du palmier, j'étais bien protégée. Cet ancêtre veille sur moi sans pour autant me faire de l'ombre. Au contraire, je suis bien mise en valeur, fièrement dressée dans la semi-obscurité de ses larges feuilles palmées.

J'écoutais distraitement les oiseaux et suivais des yeux un papillon quand tout à coup s'est découpée avec netteté la silhouette redoutée.

Impossible de se tromper : la sabra est la seule à porter le hijab. J'ai frissonné des pétales à la racine. Je l'ai vue s'approcher, se pencher. Les oiseaux se sont tus. Soudain, elle s'est accroupie. J'ai senti sa main moite descendre le long de ma tige. Hérissée de colère, je l'ai griffée. Elle a poussé un petit cri en portant le doigt à sa bouche. Ma maîtresse est arrivée. J'ai soufflé mais j’étais flétrie, flétrie d'angoisse, les pétales fripés, le teint pâle.

Ce jour-là, j'ai pris une semaine. Si cela continue, je serai fanée avant l'heure. Je ne suis pas de celles qui se croient éternelles. J'ai les pieds sur terre même si j'ai besoin, comme tout un chacun, de rêver un peu.

L'enjoliveur de la “motocyclette” du jardinier (qui persiste à ranger son engin rafistolé sous le palmier, écrasant au passage quelques soeurs), l'enjoliveur envahisseur ne cesse de répéter que j'enjolive les choses. Tout cela parce que Monsieur est constamment morose et que j'ai pris sur moi de dire UNE FOIS au gentil géranium qu'il n'allait pas mourir! N'est-ce pas un peu le cas? Il me survivra, ce géranium joufflu! Et l'enjoliveur d'ajouter : “En plus d'être menteuse, Madame est prétentieuse.”

Je ne me prends pourtant pas pour le centre du monde et je perçois (à défaut de les comprendre) les angoisses de ma chère maîtresse.

Au coucher du soleil, lorsque le ciel s'embrase, elle vient s'asseoir près de moi. Elle promène des regards inquiets sur les montagnes de Chréa. La main sur son ventre, elle attend quelque chose, scrute l'obscurité naissante, pousse de profonds soupirs.

Les odeurs de terre brûlée remontent jusqu'à nous par bouffées. La petite apparaît avec son arrosoir et je rentre mes griffes. A cette heure-là, je suis rose tendre. Le criquet se met à oeuvrer dans le bougainvillier.

On entend l'appel à la prière. Gorgée d'eau, abandonnée, je me laisse aller au gré de la brise légère.

La nuit, Zohra tourne dans la maison. Quand je ne dors pas, je l'entends aller et venir. Si je dors, j'ai le récit du jasmin, le lendemain matin.

La semaine, son mari est absent (il travaille en usine) mais ses insomnies ne sont pas dues à cela car le jeudi et le vendredi, elle se relève tout de même la nuit (alors qu'il ronfle à ses côtés : un vrai moteur!). Néanmoins, lorsqu'il est là, elle est plus détendue la journée. Elle a l'air de bien l'aimer.

Ses sentiments pour lui m'échappent. Je ne vois vraiment pas ce qu'elle lui trouve : il n'a aucun goût (il ne s'extasie pas sur ma beauté). Les rares fois où il se penche vers moi, c'est sur les instances de sa femme… et je m'en passerais bien! Je vois, impuissante, deux narines béantes qui m'effleurent, avec des poils qui s'agitent à l'intérieur. L'horreur.

Vendredi dernier, la petite famille s'est réunie sous le grand palmier. J'étais aux premières loges pour entendre mais je n'ai pas tout compris. Il était question d'une cachette où la petite devait aller se mettre “en cas de danger”. Juste au-dessus de moi, les mains de Zohra se tordaient sur son beau tablier blanc du vendredi. Sabrina ouvrait de grands yeux. Elle non plus, ne comprenait pas. Ensuite ils sont rentrés pour “répéter”. Zohra exhortait la petite à aller plus vite, comme lorsqu'elles jouent à cachecache... mais le maalem, le patron, était bien trop énervé pour que cela ne soit qu'un jeu. D'ailleurs, peu après, je l'ai entendu crier. Zohra, comme d'habitude, lui tenait tête. Elle avait des sanglots dans la voix:

“Non, vas-y, toi!

- Il n'en est pas question, ma chérie.

- Je n'irai pas.

- Hannounti, la deuxième cachette est pour toi… pour toi et le bébé, il n'y a même pas à discuter.

- Et toi, alors?

- Je ne sais pas avec quoi mais je me battrai. Inch Allah, je n'aurai pas à le faire.”

Hier, jeudi, Aïcha est venue. Pour une fois, la sabra m'a ignorée. Elle paraissait très agitée, parlait de “klach” que le pouvoir avait enfin accepté de distribuer. Zohra portait ses mains tantôt à son ventre, tantôt à ses tempes.

Ce soir, avec le patron, ils ont discuté très tard. La petite n'est pas venue me voir. J'en suis toute retournée.

A présent, j'entends le maalem ronfler. Zohra, j'en suis sûre, ne dort pas. J'en mettrais ma tige à couper. Je resserre autour de moi mes pétales froissés. J'ai le plus grand mal à me tenir droite mais je me drape dans ma dignité. Mes voisines s'agitent. Dans quelques secondes, ces belles-de-nuit s'ouvriront une à une, clochettes multicolores..., petite musique de mon sommeil... Quand la dernière s'ouvrira, je dormirai.

« … le bébé va sortir du ventre de ta maman… »

Des coups de feu. Que se passe-t-il ? Des cris. Je tressaille. Le noir. Il fait si noir! Où est ma maîtresse? Et la petite? Des voix d'hommes. Zohra! Elle court, se jette face contre terre, derrière le buisson, tout au fond. Elle halète comme une bête. Les voix se rapprochent. Silence. Les coups de feu ont cessé. Pitié, mon Dieu! On vient. Quelqu'un pénètre dans le jardin. Ouf!

C'est Aïcha. Elle hurle : “Ils sont partis, ma soeur, n'aie pas peur! Ils sont partis! Ils les ont repoussés, y a même pas de blessés!”

Zohra l'a forcément entendue mais elle ne se relève pas. Elle fait de drôles de bonds, comme si la terre la secouait. Je me dis que le bébé doit sauter de joie, maintenant que le danger est passé… Aïcha, doucement, l'aide à se retourner sur le dos puis court dans la maison. Ma maîtresse se tortille comme une chenille, et cela, elle ne le fait jamais. On ne devrait pas la laisser seule. Mais Aïcha reparaît avec des draps et une bassine. Accrochée ,à ses jupes, mon bourgeon adoré : Sabrina! Dieu soit loué! Elle devait être dans sa cachette. “Sois tranquille, tout va bien. Le bébé va sortir du ventre de ta maman mais c'est une surprise. Il ne faut pas regarder.” Sabrina se dirige vers sa mère. “Va, ma fille, va prier pour la santé du bébé.” La fillette se retourne, docile.

Délicatement, la sabra a glissé un drap sous les reins de Zohra. Elle parle au gros ventre : “Pousse, ma soeur. Encore un effort. Tu y es presque… je le vois...” Mais moi, je ne vois plus! La petite me bouche la vue!

Elle me contemple comme si elle m'adressait sa prière. En d'autres circonstances, j'en aurais été fière mais là, je suis déçue, déçue, déçue! Des chatons, j'en ai déjà vu naître. Mais un vrai bébé… c'est maintenant ou jamais! Je me dresse sur la pointe des pieds en me raidissant tant que je peux. Pétales rabattus, je darde la tête en avant… il faut se faire une raison: elle est en plein dans mon champ de vision.

Sabrina me fixe, l'air grave. Ses lèvres remuent toutes seules. Elle est si pâle! ~ D’un coup, j’ouvre mes pétales en grand et l'enveloppe d'un halo parfumé. Ma petite poupée aux yeux sombres, si confiants! Comment quelqu'un pourrait-il un jour te vouloir du mal quand tu ignores tout de ce mot? Mon coeur fond devant ces grands yeux sombres, un peu trop grands pour son visage, qui ne comprennent rien, qui font une confiance aveugle…

Un cri. La petite s'est écartée. Aïcha roule les draps en boule et passe à toute vitesse. Même si j'avais eu le temps de voir, le bébé est trop haut pour moi, et trop emmitouflé.

Ma chère maîtresse, elle, a l'air calme. Je ne peux distinguer son visage. Sur elle, la couverture se soulève, légère. Sa respiration est régulière. Elle fait signe à l'enfant qui accourt.

Silence dans la maison. Que se passe-t-il ? Le maalem apparaît. Il brandit le bébé tel un trophée (ce n'est pourtant pas lui qui l'a fait, je suis témoin!). Aïcha pousse un youyou, un long youyou de victoire. J'ai du mal à supporter sa voix stridente mais, devant ce bébé rose, je suis indulgente.

Quand elle daigne se taire, retentit l'appel à la prière : le jour se lève sur le jardin, sur Blida, sur l'Algérie. Je souris.

“… Après les massacres, entre autres de Bentalha et de Raïs, j’ai éprouvé le besoin d’exorciser, de rêver un peu. Mon père est là-bas, mes racines aussi.


Enseignante à la Sorbonne Nouvelle (Paris III), je n’ai rien publié que de scolaire (chez Hatier), mais j’ai été récompensée au Grand Prix universitaire de la Nouvelle en 1998 pour ce conte… ”

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ISSN : 1270-9131