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L’animal sans nom, un conte de Sophie Amrouche

Algerie Littérature Action N° 65 - 66

Jadis, les animaux avaient l’habitude de se réunir au soleil couchant pour raconter les légendes de leur race. Assis en cercle, ils prenaient plaisir à redire indéfiniment les hauts faits de l’ancêtre de leur tribu.

Le Chameau se faisait toujours prier pour conter ses exploits. C’était lui, à l’en croire, le bien-aimé du créateur. Un jour que le chameau et lui se promenaient dans le désert, Dieu fut brusquement saisi d’une forte migraine.

- Chameau, lui dit-il, la tête me fait souffrir. Quelle migraine! Et c’est bien compréhensible avec tout ce monde que je porte en moi. Écoute, Chameau, tu vas m’aider : cette mémoire du passé et du futur que je possède, je te les lègue, une pour chaque bosse. Qu’en ferais-je d’ailleurs? J’ai déjà bien assez à faire avec le présent!

Le Chameau, devenu secrétaire de Très Haut, était parvenu au comble de la gloire animale et tout en lui respirait désormais l’orgueil de sa position.

- Gloire au Chameau, mémoire ambulante de Dieu! Place aux bosses immémoriales de Très Haut!

Louange aux mamelles retournées de la mémoire divine!, entonnaient chaque fois en choeur les animaux éblouis.

Chaque animal pouvait rattacher les détails de sa morphologie à un événement de l’histoire divine : la Gazelle aux cornes crénelées était la gentille pâtissière du Créateur, l’Éléphant, telle une fontaine musicale, prodiguait des gerbes d’eau sonores aux rythmes capricieux. Enfin, chacun avait sa fonction et son utilité.

Seul l’Animal Sans Nom restait perplexe. Dieu l’avait-il oublié? Quelle était sa place dans la Création? Dans quel but était-il là? Il n’avait nulle histoire glorieuse, aucune histoire du tout à raconter.

L’Animal Sans Nom confia sa peine au Singe et celui-ci lui conseilla d’aller demander avis au Chameau.

- Ce savant-là te tirera d’embarras, il a plus d’une histoire dans sa bosse!

Le malicieux Singe n’était pas foncièrement mauvais, et bien qu’il pensât que le Chameau n’aiderait  pas l’Animal Sans Nom, l’idée de déranger l’orgueilleux quadrupède l’amusait. Il mit en garde l’Animal Sans Nom :

- Je te préviens tout de suite, le Chameau est un bougre antipathique et plein de morgue. Brosse-lui les poils dans le sens du vent et flatte-le. Peut-être seras-tu récompensé de tes peines, car le Chameau a fait retraite dans le désert pour méditer : la route qui mène jusqu’à lui est longue et fatigante.

L’Animal Sans Nom remercia le Singe, dont on disait pis que pendre. Lui, le trouva bien obligeant.

L’Animal Sans Nom marcha longtemps, il affronta la haleur et la soif et parvint enfin à l’oasis où le Chameau était en méditation. Pendant le voyage, l’Animal Sans Nom avait eu le temps de peaufiner son discours et débuta ainsi :

- Salut à toi, gloire bossue de la Création, Mémoire turgescente et titubante du Très Haut, montagnes jumelles de la Mémoire des Mondes passés et futurs! Loué sois-tu, toi qui soulageas le Créateur de sa cruelle céphalée!

Ce style parut hors de saison aux oreilles délicates du Chameau qui ne daigna pas tourner son museau hautain vers le visiteur inattendu. L’Animal Sans Nom, un peu décontenancé, reprit :

- Écoute ma requête, secrétaire divin, il te suffit de te creuser un peu la bosse. Car Dieu ne m’a rien dit de ma légende. C’est un oubli de sa part, j’en suis sûr, auquel je te demande de remédier. Mon histoire doit traîner dans un coin de ton réservoir vénérable. Donne-la-moi, je t’en prie, car j’ignore jusqu’à mon nom.

Le Chameau fut surpris, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Il fixa l’extravagante bête qui osait venir ainsi troubler sa sérénité.

- Écoute, animal stupide, dit le Chameau, Dieu fait bien ce qu’Il fait et n’oublie jamais rien. Il a sans doute voulu punir ta bêtise en agissant comme il l’a fait. Quoi qu’il en soit, même si je voulais t’aider, cela me serait impossible. Le contenu de mes bosses est classé par ordre alphabétique, or tu n’as pas de nom, donc tu ne figures pas au répertoire. Maintenant je t’ai assez vu! File!

L’Animal Sans Nom fut blessé et déçu comme on l’imagine. Son amour-propre en prenait un rude coup. Il avait toujours été méprisé par les autres animaux, n’ayant jamais rien à raconter aux réunions. La particularité de son cas le rendait suspect.

- Qu’a-t-il donc fait, se demandait-on, pour ne même pas avoir un nom?

Des ragots peu honorables circulaient sur son compte.

- Malheureux que je suis, se lamentait l’Animal Sans Nom, ne voilà-t-il pas que l’Astre maléfique se lève dans la nuit maudite de ma déception?

- Sois donc poli, répliqua la Lune. Et d’où tiens-tu que je suis maléfique? Tu m’as l’air bien mal renseigné sur mon compte!

- Je l’ai lu, répondit l’Animal Sans Nom, et entendu dire maintes fois. On te nomme l’Astre humide, déesse de l’inconstance, des opérations magiques et des flux sanglants. Je ne t’ai jamais vue que jaune mais d’autres te qualifient de Rousse, Rouge ou Noire.

- Quel amalgame! Tu mélanges tout sans discernement et juges selon l’opinion vulgaire. Quel aveuglement est le tien! Apprends que ma nature est tout autre. Moi, la Lune, la Bénéfique, je veille dans l’obscurité, je scrute les ténèbres, je sème les rêves dans les corps endormis, j’inspire les poètes.

L’imaginaire est mon royaume, et tout est imaginaire.

- …

- Tiens, par exemple, le Chameau, tu le juges sans doute bienheureux, tu le considères comme un esprit fin, un coeur satisfait?

- Assurément, et j’avoue, dit l’Animal Sans Nom, que je l’envie!

- Et tu n’es pas étonné de son incapacité à retrouver ton histoire, à supposer qu’elle existe?

- Il a donné une explication.

- La vérité est qu’il t’a menti. Le Chameau est stupide et il le sait. Il n’a jamais pu apprendre l’alphabet et d’ailleurs cela ne lui aurait pas servi, car le contenu de ses bosses n’est pas classé par ordre alphabétique. Il n’est d’ailleurs pas classé du tout.

«… je me sens tout chamboulé : mes idées sont sens dessus-dessous… »

- Est-ce possible? s’exclama l’Animal Sans Nom, plein d’étonnement.

- Absolument. Tu comprends l’amertume du Chameau : Dieu a choisi un secrétaire illettré et analphabète! Quel fardeau doivent représenter pour ce pauvre Chameau ses bosses pleines d’un savoir inaccessible!

- Pauvre Chameau, comme je le plains! soupira l’Animal Sans Nom.

- Tu vois bien. Aussi, au lieu de te désoler toujours sur ce qui te manque… Quels rabâcheurs tout de même, ces animaux! Et toi qui les admires! Vraiment, je ne te comprends pas. Enfin, au revoir, ma course s’achève ici. Je franchis l’autre monde pour une nouvelle nuit. Mon coucher est un nouveau lever, nouvelle moisson de rêves. Épis noirs des nuits, où suis-je quand je n’y suis pas?

- Qu’elle parle bien! s’extasia l’Animal Sans Nom. Je me sens tout chamboulé : mes idées sont sens dessus-dessous. Elle n’est pas très claire, cette Lune! En voilà une qui aime les mystères. Quel plaisir pourtant de l’écouter! Combien d’illusions j’avais sur le Chameau! Tiens, le jour se lève. Voilà la Montagne. Comme la Montagne doit être heureuse, elle qui est constamment éclairée par la Bénéfique!

Être transpercé par ses faisceaux d’argent, quelle richesse! Quelle source d’inspiration!

- On voit que tu ignores de quoi tu parles, répliqua la Montagne, c’est un supplice pour moi, au contraire, de voir se pavaner cette vaniteuse qui n’est jamais la même et suit sa course errante. Ah l’impudique, l’impudente, la dévergondée Lune!

- Ah?

- Moi, la droiture, l’immobilité, j’aime et je respecte la verticalité fixe et immuable, les vérités scellées dans la pierre et inchangeables. Je hais la sorcière laiteuse aux cent miroirs qui se mire dans les nuits parfumées!

L’animal Sans Nom n’avait pas dormi de la nuit et le discours de la Montagne le troublait d’autant plus qu’en peu de temps des idées contraires s’étaient bousculées dans sa tête. Il ne savait plus, au juste où il en était.

Il continuait à gravir la Montagne lorsqu’il rencontra le Mouton.

- Bienheureux brouteur de sagesse, quel privilège pour toi que d’avaler la philosophie de la Montagne avec son herbe savoureuse!

- Tu exagères l’ami, et parles comme un étranger, répliqua le Mouton. L’herbe ici est bien âpre et peu grasse. Quant aux discours de la Montagne, ils sont de la même eau : ils ne désaltèrent que celui qui n’a pas soif. Ne distingues-tu pas la jalousie et l’envie derrière le front hautain de la vertu? Ah, quelle fixité douloureuse pour cette grande paralytique de cailloux agglomérés! Et comme elle aspire au tremblement de terre quelquefois! C’est moi qui te le dis, moi qui la connais par le tréfonds de son être, par sa substance.

- Tu m’étonnes pourtant, sa belle assurance semble plus solide que tu ne le dis.

C’est que tu en juges par l’oreille et les yeux, alors que je le fais par la langue et les dents. Et ainsi tu t’exposes à bien des déconvenues. Car les mots rarement dévoilent la chose. Ainsi moi, par exemple, si tu crois ce qu’on te dira sur mon compte, ton opinion me sera fort désavantageuse. Partout on me décerne le prix de stupidité, il n’est pas dans le monde, paraît-il, d’animal à l’esprit plus sot et plus grégaire. On nous voit à toute heure broutant et uniquement préoccupés à rassasier note vorace appétit. Mais qui sait ce qu’est brouter? C’est l’ignorant qui méconnaît la vraie nature du mouton et je peux le dire à toi qui es animé par la curiosité de connaître le vrai, le Mouton est l’animal philosophique. Se soucie-t-il de demain? Se lamente-t-il sur son sort? Se plaint-il d’être l’habitant des lieux déshérités, des plateaux arides balayés par les vents? C’est du désert qu’il fait sa laine et il agit par là en véritable philosophe. Il broute et attend paisiblement la pousse de son poil sachant qu’il sera tondu. Il engraisse gaiement sachant qu’il sera mangé.

- Ce que tu me dis là est bien terrible et bien décourageant. Nulle révolte n’est possible? N’y a-t-il pas de salut à espérer?

- A chacun sa réponse et son combat. Mais tu ne m’as pas dit ce qui t’amenait hors de ton pays, si loin du berceau de tes ancêtres. Quelle est donc ta quête?

- Je suis à la recherche de mon histoire et de mon nom. Dans mon pays on me méprise pour cette infirmité, je n’ose pas revenir tant que je n’aurai pas éclairci cette énigme du silence du Créateur à mon égard. Le Chameau qui est son secrétaire n’a rien pu me dire à ce sujet. La Lune est restée bien énigmatique, et la Montagne n’a rien révélé.

- Adieu et bonne route, Animal Sans Nom, je t’ai dit tout ce que je sais.

L’animal Sans Nom poursuivit son chemin.

- Je n’ai rien appris sur moi, se disait-il, mais je n’ai pourtant pas perdu mon temps et je vois qu’on en apprend tous les jours et ce qui était une vérité révérée hier devient ortie fanée le lendemain.

Pendant que l’Animal Sans Nom marchait, que le Mouton broutait et que le Chameau méditait, les animaux étaient plongés dans l’affliction et la perplexité car le Créateur ne leur avait pas rendu visite

depuis plusieurs semaines. Ce qu’il n’avait jamais fait de mémoire d’animal. Ils s’étaient donc réunis pour tenir conseil. L’Éléphant, qui présidait l’assemblée, rappela la situation :

- Mes frères, voilà que nous sommes sans nouvelles de notre Père. Le Chameau, son secrétaire, n’a pas reparu. Notre tristesse est grande. Que faire? Que penser?

L’Hippopotame tressaillit de sanglots jusqu’aux oreilles. Les autres soupiraient. La Gazelle à l’oeil humide, le Lion au souffle rauque, le Chacal, la Hyène, l’Onagre, le Perroquet, tous étaient tristes. Le Singe à la langue perfide prit alors la parole :

- ,Mes frères, certes la situation est douloureuse, mais n’y voyez-vous aucune explication? Croyezvous que c’est sans cause que le Créateur a déserté sa famille réunie sous son aile? Ne pensez-vous pas que votre rabâchage l’a lassé et contraint de fuir son foyer, voyant que sa patience n’obtenait pas le salaire qu’elle méritait? La vantardise accablante du Chameau, et votre vanité à tous lui ont fait désirer l’air qu’on respire sous d’autres cieux.

Le Vautour prit à son tour la parole :

- Singe, ta langue est empoisonnée, tu blasphèmes! Ainsi Dieu se serait lassé de nous qu’il a créés? Mais si, comme tu le dis, sa création l’ennuie, Dieu est-il encore Dieu?

- Le fait est, dit la Vipère, qu’il n’a pas reparu et qu’il avait montré certains signes de fatigue ce derniers temps.

«… Dieu est peut-être amoureux, suggéra timidement la Colombe… »

- Et si Dieu était malade? suggéra l’Escargot. Cela expliquerait tout.

- Quelle bête que cet Escargot! rétorqua le Hibou. A-t-on jamais vu Dieu malade? Dieu peut-il tomber malade?

- Le Hibou a raison, accorda le Renard, se serait contradictoire.

- Dieu est peut-être amoureux, suggéra timidement la Colombe.

Dieu amoureux? Les animaux n’y avaient jamais songé. Ils se regardèrent avec surprise, tout murmure avait cessé. Le Renard prit la parole car, dans les questions épineuses, son esprit logique était toujours sollicité :

- Si Dieu est amoureux, commença-t-il, c’est qu’il a besoin de quelqu’un d’autre, c’est qu’il ne se suffit pas à lui-même, et alors c’est donc qu’il est imparfait. Une telle chose est-elle possible?

- Non, bien sûr! répondirent en choeur les animaux assemblés.

- A moins que… , dit l’Araignée.

- Parle, dit le Corbeau, tu en as trop dit ou pas assez.

- Oui, renchérit l’Éléphant, achève ta phrase.

- A moins qu’il ne soit tombé amoureux de lui-même, acheva l’Araignée, un peu honteuse de l’énormité qu’elle venait de dire.

- Rien n’arrête la médisance du sot, rétorqua le Lion. Le pêché de vanité et d’orgueil, vous allez maintenant l’attribuer à Dieu? Malheureux le créateur, sa création le détruira, dit le proverbe.

La consternation s’empara de tous les coeurs. Les animaux ne savaient plus que penser et recherchaient avec avidité une explication au comportement de Dieu.

- Résumons, dit le Singe, Dieu ne peut pas s’ennuyer, ni tomber malade ou amoureux, ni enfin se perdre dans la contemplation éperdue de lui-même, car alors il n’est plus Dieu, c’est-à-dire le Parfait, le Tout-Puissant. Ou est-il donc? Pourquoi nous a-t-il quittés?

Le Rat, timidement, avança son museau et demanda poliment s’il pouvait poser une question.

- Parle, répondit l’Éléphant.

- Et si Dieu était mort? demanda le Rat, ce sont des choses qui arrivent.

Tout le monde fut scandalisé, on fit taire le Rat et l’Éléphant le réprimanda violemment. Le Chat demanda grâce pour le Rat que certains voulaient lapider.

- La logique, dit le Chat, est un don de Dieu, et manifestement Dieu n’a pas jugé nécessaire d’en pourvoir le Rat, car sinon, il aurait bien vu que dire de Dieu qu’il est mortel, c’est dire qu’il n’est pas Dieu.

L’Onagre prit à son tour la parole et dit :

- Mes frères, nous recherchons l’impossible, à savoir expliquer l’inexplicable. Pensez à notre compagnon, l’Animal Sans Nom. Savons-nous pourquoi Dieu a agi envers lui comme il l’a fait? De même à l’égard de nous le comportement de Dieu reste mystérieux.

- L’Onagre a bien parlé, dit le Loup, et l’on serait en droit de se moquer de nos peines comme nous l’avons fait nous-mêmes à l’égard de l’Animal Sans Nom.

- Le Loup parle avec sagesse, s’exclama la Chouette, et je me demande si ce n’est pas dans cette direction-là qu’il faut chercher. En excluant l’Animal Sans Nom, c’est peut-être Dieu que nous avons chassé.

Tous les animaux avaient l’oeil humide et l’oreille basse. Il n’était griffe acérée ni langue fourchue qui ne se repentît de sa cruauté ou de son mépris envers l’Animal Sans Nom.

- Hélas! soupira l’Éléphant, la prophétie du Prophète était juste : « Celui qui rampe à terre et qu’écrasent tous les pieds, c’est à lui que profitera ma parole et la pourriture des créatures sera sa nourriture ». Nous n’avons pas su voir, ni écouter.

Les animaux sanglotèrent de concert et se lamentèrent longtemps. Que pouvaient-ils faire d’autre? Certains, il est vrai, étaient moins tristes, mais tous étaient bouleversés. L’Animal Sans Nom, quant à lui, continuait son chemin et songeait :

- Je n’ai rien trouvé sur mon histoire, mais il est bien agréable de voir du pays et de discuter avec des étrangers. On peut regretter la paille du pays natal, mais l’herbe ici a un autre goût! Le Soleil y brille d’un autre éclat. J’aimerais bien revoir la Lune, l’inspiratrice des Poètes.

- Contente-toi de ce que tu as, rugit le Soleil C’est mon tour à présent de darder de rayons. Je suis le maître du royaume diurne, j’éclaire le législateur et le roi. J’accable de chaleur le travailleur. Chacun vit par moi. Tous les êtres m’adorent et me vénèrent.

- Gloire à toi, Rayonnant, répondit l’Animal Sans Nom, puisque tu es le symbole de toute gloire!

- Que ma gloire laisse place à mon silence et à ma nuit! Mais sache que mon absence est illusoire, proclama l’astre de feu avant de disparaître.

- Mais voici venir la Lune, s’exclama avec surprise l’Animal Sans Nom, voici la maîtresse des paroles obscures! O Lune! m’apprendras-tu ce que je cherche?

- Je ne suis pas là pour ça, figure-toi. As-tu sacrifié à mes autels? As-tu passé des nuits entières prosterné et en prières? As-tu purifié tes oreilles et ta bouche? As-tu fait, par trois fois, le tour du monde? As-tu sondé tes plaies et celles de tes semblables? As-tu recueilli tout ce qui était tombé à terre pour le déposer en lieu sûr?

- Non, Lune, je n’ai pas fait tout cela. J’ai marché et j’ai rencontré la Montagne, et je l’ai écoutée.

Après, j’ai encore marché et j’ai rencontré le Mouton, et je l’ai écouté. Ensuite, j’ai encore marché, et j’ai pensé à la paille de mon pays natal et à l’éclat du Soleil, et j’ai souhaité te revoir. Alors le Soleil a parlé, et je l’ai écouté.

- Voilà une oreille qui est grande comme un sac. Tu ne fais rien de ce qu’il faut. Et je te le dis : désespère profondément car tout est mortel, et ta vie n’est qu’un fétu de paille. À peine né, tu dois mourir.

- Comme elle me glace le coeur, cette parole, Lune! Tu sèmes le désespoir dans mon âme alors que je me réjouissais.

- C’était bien mon intention. Mais ne te lamente pas trop longtemps. C’est la juste mesure que je te demande, et tu fais tout avec excès. désespère profondément mais non sans arrêt. Fais preuve de générosité envers la vie, bien qu’il y ait beaucoup de choses à dire sur son compte.

- Certes, Lune, c’est mon avis, et comme tu sais, je suis à la recherche de mon histoire, que jusqu’ici la vie m’a cachée.

- C’est donc une petite cachottière que la vie, à t’en croire?

- Je ne sais pas, c’est possible. Je m’ignore et j’ignore si c’est la vie qui me dérobe à moi-même. A qui attribuer la chose?

«… cesse de révérer ces vérités fixes et nues comme des squelettes… »

- Sais-tu que les animaux ont perdu Dieu? Qui le cache, à ton avis? Se cache-t-il lui-même?

- Dieu a disparu?

- C’est comme je te le dis.

- Ça, c’est vraiment incroyable, incompréhensible, époustouflant!

- Tu seras éternellement surpris. Mais revenons à nos moutons et à ton histoire, ta fameuse histoire. Où se cache-t-elle. où s’est-elle fourrée? Qui l’a prise, et pourquoi?

- Tu le sais?

- Et comment le saurais-je?

- Alors tu ne peux pas m’aider;

- Et pourquoi non?

- Que dirai-je aux animaux?

- N’as-tu pas recueilli des paroles charnues et savoureuses comme pêches juteuses? Cesse de révérer ces vérités fixes et nues comme des squelettes. La terre est-elle restée muette devant tes pas? Ne t’a-telle transmis aucun message pour les animaux? Médite ces paroles et retourne-t’en chez les tiens.

L’Animal Sans Nom ne savait trop quoi penser. Que voulait dons dire la Lune avec ses questions et ses images?

- Elle parle toujours par paraboles, la Lune, c’est son langage, il faut s’y habituer, se disait-il.

« Désespère et réjouis-toi » : ça n’est pas très clair comme précepte. Faut-il se désespérer et se réjouir en même temps, ou successivement et dans quel ordre?

C’est alors que l’Animal sans Nom croisa sur sa route la Musaraigne du Désert.

- Salut, Innommé, dit la Musaraigne. Sais-tu que les animaux s’ennuient à mourir pendant que tu te distrais? Tu auras sans doute beaucoup d’histoires à leur raconter, ayant beaucoup voyagé.

- Certes, j’ai fait des découvertes, et je peux me vanter d’avoir vu des choses que peu ont pu voir. Néanmoins, j’ai une déception : je n’ai retrouvé ni mon histoire, ni mon nom.

- D’où les animaux tirent-ils les leurs?

- Du Créateur, bien sûr!

- Mais maintenant qu’il est parti, qui peut authentifier leurs dires?

- Personne, je crois.

- Alors, cherche mieux que tu ne l’as fait jusqu’ici. Ne me laisse pas croire que la Lune parle en vain à ceux qui ont l’âme vide. Médite mes paroles et retourne-t’en chez toi.

L’Animal Sans Nom se remit donc à marcher. Mais il avançait d’un pas lourd et hésitant, balançant la tête et fermant les yeux.

- Quelle migraine! songeait-il, tout s’embrouille dans mon esprit. Toutes ces rencontres m’ont remué l’âme. Chaque fois quitter ce que j’ai vu la veille, m’interroger constamment sur le sens de tout! Pourtant, je devrais me réjouir puisque je rentre dans mon pays natal.

C’est alors que l’Animal Sans Nom comprit la nostalgie qui envahissait son coeur : il lui fallait quitter les routes du voyage et de l’aventure, et retrouver ce qu’il avait laissé. Que trouverait-il là-bas? Comment serait-il accueilli?

- Les animaux vont m’interroger, songeait-il. Il faudra bien que je leur réponde. Ai-je vu Dieu? Ai-je retrouvé mon nom et mon histoire? Je ne peux pas reparaître devant eux dans un tel état d’ignorance!

J’ai pourtant tout essayé pour résoudre mon énigme, j’ai fait preuve de courage et de persévérance. Mais à quoi servent ces qualités, lorsque la chance fait défaut? Et à moi, la chance a toujours manqué.

Je ne rentrerai pas, malgré les conseils de la Lune. Elle qui m’abandonne quand j’ai le plus besoin d’elle…

Dans son désarroi, l’Animal Sans Nom faisait pitié. Il continuait d’avancer, mais en traînant les pattes de façon lamentable, buttant contre les aspérités du sol, torturé par le désir cruel d’aller à reculons. Les Cailloux du chemin, cependant, ne restèrent pas insensibles à son haleine rauque de bête désemparée. Ils se décidèrent à prendre la parole, et chacun d’eux éleva la même petite voix murmurante et aigrelette qui parvint à ses oreilles, amplifiée par le nombre, comme l’écho entêtant d’une sourde rumeur :

- Tu es injuste envers la Lune, Innommé, elle qui a eu pitié de ta détresse et qui t’a tant appris! Sache que le plus sage est aussi le plus démuni. C’est dans ton dénuement que ta richesse prend sa source. Ne t’inquiète donc pas de ce que tu diras, de ce silence qui accapare ton âme vide et étonnée. Tu trouveras les mots en temps utile, ou tu ne les trouveras pas, qu’importe, écoute et cherche, écoute et trouve!

Les dernières paroles du choeur des Cailloux sonnaient comme un refrain aux oreilles de l’Anima Sans Nom : « Qu’importe, écoute et cherche, écoute et trouve! » Bercé par ce chant, il s’endormit. En songe, il revit la Lune, le Mouton, la Montagne, le Soleil, Dieu, les animaux, et aussi les plateaux, les dunes, les déserts, tous les lieux qu’il avait parcourus à la recherche de sa trace.

Le premier rayon du jour le trouva assoupi aux portes de sa cité natale. Les animaux étaient rassemblés en cercle autour de lui et attendaient respectueusement son réveil. Dans leurs yeux cernés par les veilles répétées, se lisaient leur impatience et leur avidité de savoir.


* Sophie Amrouche, nièce de Taos Amrouche, a déjà publié une pièce de théâtre, La montagne des morts, in : Nouveau théâtre algérien, Marsa, 2001 (2ème

édition, in : Anthologie du nouveau théâtre algérien, Marsa, 2003).

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ISSN : 1270-9131