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Taos Amrouche : L’impossible “jouissance totale”

Taos AmrouchePar Aïssa Khelladi
Algérie Littérature Action N° 3

Pour préparer le public à la parution des quatre romans de Taos Amrouche (1913-1976), les éditions Joëlle Losfeld ont eu la bonne idée de confier à Denise Brahimi, essayiste et critique, le soin de nous en livrer quelques “clés”, dans ce qu’il a été convenu d’appeler un “document” intitulé simplement Taos Amrouche, romancière, remarquable par sa qualité d’écriture, de sobriété et de rigueur.

“Document” n’est peut-être pas le mot qui convient, mais on peut lui trouver une double justification. D’abord, aucun essai n’a jusqu’ici été tenté sur ce grand écrivain; ensuite, son oeuvre était introuvable sur le marché, quand elle n’est pas restée inédite.

Ces deux raisons resteraient également valables pour des essais, qui manquent cruellement, sur de nombreux auteurs algériens, qu’ils soient d’expression française ou arabe. Soit dit en passant, la quatrième de couverture nous prévient que Taos est la première romancière algérienne de langue française; que devient alors la sétifienne Djamila Debêche, auteur notamment de Leïla, jeune fille d’Algérie, roman publié à Alger en 1947 et de Aziza, roman sorti en 1955? Si les deux femmes ont fait paraître leur “premier roman” à la même date, il semble que celui deTaos, Jacinthe noire, était prêt dès 1939 et que la guerre en a retardé la pubication.

Cette version n’étaye en rien l’antériorité de l’une par rapport à l’autre, et n’offrirait d’intérêt que pour l’historien, mais, avérée, elle éclaire mieux l’itinéraire de l’écrivain Taos Amrouche pour qui l’écriture, de bout en bout, n’aura été que souffrance : celle d’écrire et celle de se faire publier ensuite...

 

Prénom

Une précision qui peut paraître utile à certains : Marie-Louise Taos, tel était son vrai prénom, et on ne comprend pas trop cette volonté de gommer le prénom chrétien (le christianisme étant la confession de “Taos”, à laquelle elle tenait beaucoup d'ailleurs) au seul profit de son deuxième prénom. Vincent Monteil rappelait, dans une préface (1967) à Histoire de ma vie de Fadhma aït Mansour Amrouche (la mère, ou “yemma” comme dirait Taos), qu’il cita au poète Jean Amrouche (le frère de Taos), un jour que celui-ci lui confiait son “déchirement entre la France et l’Algérie”, ces vers de Pierre Emmanuel (Ordalies, 1957) : Je n’ai qu’un nom : celui d’homme. France n’est que mon prénom.

Jean lui répondit, pensif : “Mais, c’est très important, un prénom...”.

On sait toute l’admiration que portait Taos à Jean (“elle était venue à Paris, sur ses traces”, écrit Denise Brahimi...); la complicité aussi, avant la brouille qui les opposa lors des enregistrements pour la radio qu’ils firent tous les deux avec Jean Giono. Pourquoi ne peut-on supposer que pour la question du prénom, il en allait de même que pour son frère, mais à l'inverse, lui, ayant choisi le prénom chrétien? Ou, mieux encore, si pour Jean, le déchirement était entre deux prénoms (deux pays), pour Taos, il s’offrait une complexité plus grande : elle a publié Jacinthe noire sous le seul prénom de Marie-Louise, son second roman, Rue des Tambourins, sous le prénom chrétien de sa mère, Marguerite, son recueil de contes, poèmes et proverbes, Le Grain magique, sous le prénom composé de Marguerite et de Taos et son troisième roman, L’Amant imaginaire, sous le seul prénom de Taos. Quant à son quatrième roman, Solitude ma mère, qui vient de paraitre à titre posthume en 1995, alors qu’il avait été écrit vingt ans plus tôt, il est signé Taos sur la couverture de l’éditeur, mais “Marguerite Taos” sur le manuscrit... “Mais, c’est trèsimportant, un prénom...”!

Autre précision, tout aussi “secondaire” : Taos Amrouche est née française, en Tunisie, de parents français (naturalisés). Elle l’est restée jusqu’à sa mort, en 1976, devenue entre temps binationale.

 

"Nationalité"

Elle ne connaît presque pas l’Algérie, si ce n’est par le lointain souvenir d’un séjour estival qu'elle avait fait à onze ans (1922), et par trois séjours éclairs, en visites semi officielles, après l'indépendance.

Cette femme qui a assumé sa complexité au plus haut point ne s’est jamais reniée de son vivant, ni dans un sens ni dans l’autre; d’où vient cette unanimité à la considérer seulement comme “Algérienne”, contre sa propre volonté?

Eh bien, peut-être parce que c’est elle-même qui nous y invite et nous en donne le droit... au travers de son œuvre aussi bien écrite que chantée.

Peut-être. Aux yeux de tous, son itinéraire reste celui d’une Algérienne aux prises avec les caprices de l’Histoire, et c’est comme ça. De l’autre côté de la méditerranée, pour beaucoup, Frantz Fanon, Etienne Dinet (en fait, Nasereddine, prénom qu’il s’est choisi après sa conversion à l’Islam) ou même Jean Sénac ne sont pas vraiment considérés comme Algériens ou ne peuvent l’être...

Denise Brahimi contourne la question, la renvoyant à la culture kabyle dont, par contre, Taos n’a pas cessé de se réclamer tandis que les éditeurs (Joëlle Losfeld) parlent d’une femme qui a consacré sa vie à l’affirmation “irréductible de sa maghrébinité”.

Et Taos Amrouche, comment se qualifie-t-elle dans ses écrits alors que son état-civil ne contient pas d’équivoque? : “Je suis une hybride de la civilisation”, dit-elle. Tel est le constat d’une vie de quête.

L’écriture ne l’aura pas aidée à lever les doutes, panser les blessures invisibles, jeter l’ancre. Elle n’a fait qu’élargir ses déchirures et raviver en elle-même des drames qu’elle n’a pas connus directement mais qui appartiennent à l’imaginaire commun, les drames collectifs d’un peuple d’où elle est issue. On peut dire que, à vingt ans, Taos Amrouche a ouvert la porte de l’écriture pour tenter de mieux se voir, elle qui ne comprenait pas bien certains regards qu'on lui jetait; puis elle a passé sa vie à vouloir refermer cette porte car ce qu’elle avait "vu" lui paraissait proprement insupportable.

“L’écriture romanesque occidentale est un leurre, dira-t-elle, on peut certes tout y raconter mais à condition d’en avoir hérité les règles avec la couleur de ses yeux.”

Quel aveu! Cette femme a exploré deux voies parallèles dans sa quête d’elle même : le roman et le chant.

Déchirée par l'exil, se considérant donc comme un “hybride de la civilisation”, parviendra-t-elle alors, grâce à sa voix qui l’a rendue célèbre, à s’extraire de son hybridité? Ou bien la musique et le chant échoueront-ils là où l’écriture n’a pas su réussir?

Dans L’amant imaginaire, elle établit que le chant est l’expression d’un acte sexuel, l’un et l’autre n’empêchent pas qu’on se retrouve après comme on était avant, face à la “recherche d’une impossible totalité”. Elle fait dire à l’un de ses personnages, Aména : “Quand elle répond à une nécessité profonde, vitale, on dirait que l’activité artistique est d’ordre véritablement sexuel. Pour moi, chanter signifie m’accoupler avec chacun des grands chants rituels de ma race.

Incapable du moindre transport, je ne suis bonne, à ma sortie de scène, qu’à être couchée dans de la soie pour des heures.”

 

Dédoublement

Née en 1913 à Tunis, elle s’installe à Paris où elle entreprend son premier roman, autobiographique sans dissimulation : “Une jeune fille tunisienne, Reine, qui arrive à Paris par un matin pluvieux d’Octobre...”. Elle n’a que vingt ans quand elle écrit Jacinthe noire et l’exil y constitue déjà le thème, même si, comme le rappelle Denise Brahimi, “la force du livre vient de ce que la romancière ne fait pas la théorie de cet exil mais qu’elle écrit de manière à en rendre sensibles à chaque instant les effets.”

Les repères sont posés, la problématique impossible à surmonter : comment retrouver son unité en élargissant son dédoublement : double exil, intérieur, extérieur, double spiritualité, chrétienne, musulmane, double appartenance culturelle, algérienne, française, double aspiration amoureuse...? Le dédoublement sera la situation initiale et constante de la vie de Taos Amrouche et de son oeuvre.

Chaque chemin parcouru mène à deux voies. Chaque pas fait en avant complique l’itinéraire, rend aléatoire la quête, multiplie les possibilités. L’horizon vers lequel elle est tendue ne fait que reculer à mesure qu’elle entreprend de le rejoindre.

Dans Rue des Tambourins, l’évocation du pays occupe parfois avec intensité l’histoire. N’est-ce pas là que tout s’est joué? Les souvenirs sont tirés de deux séjours que la famille Amrouche fit en Kabylie, du fait de la guerre (1914-1915). Sentiment de rupture accrue même si l’écriture n’est pas encore surchargée de remords et de honte.

“Je me sentais étrangère. J’avais beau n’avoir que onze ans...” Lieu de la mémoire, Gida, restée musulmane, pousse au malaise. Le passé peut n’être qu’un puits dans lequel on chute sans fin. Mais comment comprendre autrement qu’en s’y risquant ?

Au commencement était l’exil irrémédiable, celui de yemma, contrainte de quitter le pays où elle était devenue renégate. Son évangélisation par des missionnaires la désigne, elle et sa famille, comme une “race à part”.

Le reste n’est qu’affaire d’ajustements perpétuels. Le père se naturalise à Tunis, où il est fonctionnaire des chemins de fer, dix ans après son arrivée. Les quatre enfants porteront chacun un double prénom. Française, Taos part se chercher en France. Elle ne s’y retrouve pas. Elle écrit pour comprendre, suivant les traces qui n’existent que dans sa fière allure de “race à part”. Son oeuvre se tend vers elle comme le miroir de sa vie. Yemma est l’origine perverse de l’hybridité ressentie par la romancière...

Et le père alors? Les problèmes posés par l’exil dans Rue des Tambourins, ne s’estompent qu’au profit des relations conflictuelles avec les hommes.

 

Le "père"

C’est là, dans les rapports amoureux, que se focalise le déchirement permanent dont il est sans cesse question. Yemma n’est qu’une certaine idée de l’échec programmé par la solitude de Taos.

L’impossible joie totale ne serait que l’impossible homme. La quête de soi ne dit au fond jamais son nom, parce qu’elle est quête d’un père. L’adulte préfigure le destin d’un enfant. La jeune fille se recherche comme modèle à offrir à son père. Elle veut donner sens à ses choix brouillés. Elle veut couronner sa longue marche dans le désert de l’exil en s’offrant à lui, à sa mémoire, non comme un mirage, mais comme un paradis, un lieu de “joie totale”.

Il est un “peuple mystérieux”, “un peuple à part”, il est “la Kabylie”, un sentiment qui transcende la géographie, source des équivoques, il est “le paradis perdu” qui n’est pas une terre, une enfance mais, plus qu’une terre et une enfance, un chant profond, le chant berbère. Le père, on l’explore par l’écriture, on l’atteint par la voix... pour le perdre aussitôt; car il est l’inaccessible aussi. Il est l’autre sexe qui demeurera étranger à jamais.

Mais de cette vérité élémentaire, Taos refuse de se satisfaire car où est le plaisir de s’offrir si ce n’est dans celui de prendre? Aména dit dans  L’Amant imaginaire : “Je découvre que j’aimerais, pour être heureuse, n’avoir besoin de personne et former un tout par moi même, contenir en moi les deux éléments, masculin et féminin.”

Ce n’est pas là une posture d’échec pourtant, ni un compromis. Au contraire, la dualité est achevée, le dédoublement a mené là où il fallait qu’il mène: la fusion. Cela implique l’idée que Taos a fini par trouver ce qu’elle recherchait, l’entreprise est une réussite. Il ne reste plus qu’à en “jouir”...

 

Jouissance

Pour Denise Brahimi, il faudra cependant nuancer cet élan vers l’androgynie. Si de ce rêve d’être un homme et une femme, dit-elle, se dégage une “extraordinaire impression de puissance”, il ne s’agit là que d’un rêve dont Taos Amrouche mesure parfaitement toutes les limites. On revient à l’“avant” et l’“après” : l’androgynie est vécue au moment où Taos chante, pour disparaître aussitôt “après”.

Ensuite, continue denise Brahimi, il s’agit moins d’une  "jouissance indifférenciée" que d'une "jouissance masculine" que procurent à Taos les hymnes berbères. L’acte d’amour qu’elle a le sentiment d’accomplir quand elle est sur scène — en aucun cas quand elle écrit ! — est  “celui de l’homme qui chevauche la femme” (dixit Taos elle-même); plaisir érotique différent, donc, de celui qu’éprouvent les femmes. Mais qu’est-ce qu’une “jouissance indifférenciée”? Le plaisir érotique féminin, elle le connaît, c’est elle la femme chevauchée, et c’est encore elle l’homme qui chevauche!... Son seul regret étant que ces moments-là soient éphémères.

Peut-on, alors, considérer Taos Amrouche comme une chanteuse kabyle qui aurait aimé être une romancière française?

Pour Denise Brahimi, le roman français — “un leurre!” — ne pouvait que la renvoyer aux déchirements qu’elle cherchait à dépasser. L’écriture ne pouvait pas la “recomposer” comme elle y aspirait puisqu’elle n’a eu pour effet que d’aggraver la solitude qu’elle désirait fuir. L’exercice du chant, sans doute plus gratifiant, et pour l’interprète et pour son public, ne supprime pas les tourments dont les romans font état mais, au lieu de la renvoyer à une solitude déchirante, ils l'intègrent dans l’âme et l’expression collectives.

On peut conclure que le chant était devenu un lieu de réconfort pour un écrivain (ou plutôt un “poète romantique”, selon le mot de Denise Brahimi) qui n’a eu qu’un désir, au fond de sa dualité : se singulariser par la parole.

“Que d’autres écrivent; que d’autres nient le pouvoir des mots et les disent vains. Je veux parler!” Une singularité dont Taos dit la douleur dans ses romans, et qu’elle a pendant vingt ans “enchantée” par sa voix.


Denise Brahimi, Taos Amrouche romancière. Paris : Editions Joëlle Losfeld, 1996, 170 p., 95F.

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ISSN : 1270-9131