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Malek Haddad, entre l'exil de la langue et l'exil du silence

par Mehana Amrani *
Algérie Littérature Action N° 26

Le philosophe mystique musulman, Ibn Arabi, devançant, de plusieurs siècles, la critique moderne, situait déjà au XIIème siècle, l'écriture dans le domaine du charnel, en écrivant : “Sache, que Dieu te préserve, qu'entre l'écrivant et l'écrit, il se produit une opération d'ordre sexuel. C'est ainsi que la plume qui incise le papier, et l'encre qui l'imprègne, jouent le même rôle que la semence mâle qui éclabousse les entrailles de la femelle et les pénètre profondément pour y laisser les marques et les traces du divin”1.

Écrivain, c'est dans sa chair que Malek Haddad aurait souffert, lui qui a pris la décision d'habiter le mutisme dès l'accession du pays à l'indépendance.

En effet, toute l'œuvre poétique et romanesque de Malek Haddad est écrite avant l'indépendance. En cela, il se singularise des écrivains algériens de sa génération qui ont poursuivi, après l'indépendance, des itinéraires littéraires entamés sous la colonisation Or, une lettre de l'auteur, datée du 27 juillet 1966 de Constantine, et qui a été retrouvée récemment dans le tiroir d'une vieille armoire à Constantine, vient témoigner rétrospectivement, 16 ans2 après sa mort, que Malek Haddad est bien revenu sur sa décision de cesser d'écrire. A juste titre, Jamel Ali Khodja écrit que cette lettre “revêt ici la valeur d'un document inestimable”3, parce que Malek Haddad y fait part de son projet, d'ailleurs entamé, d'écrire un nouveau roman : son cinquième, s'il avait été mené à terme. A sa correspondante 4, l'écrivain confie : “J'ai commencé mon roman, je m'y installe, je m'y vautre, je m'y plonge. Je le connais par coeur dans ses grandes lignes, dans son esprit, dans son âme.

Les trois personnages principaux, je les sens; ils me sont déjà familiers. Déjà je ne m'évanouis plus. C'est bête mais j'ai un but et comme une excuse d'exister, de mener la vie que je mène. Alors que ce livre n'est qu'à sa première esquisse, je le sens s'inscrire dans la suite et le contexte de mes romans précédents. Il me continue, il me poursuit [souligné dans la lettre]. Que Dieu soit loué! Je t'avoue, ma petite, que j'avais très peur, très peur de ne plus avoir rien à dire. Tu ne peux savoir à quel point La fin des majuscules m'aura été salutaire. Un avertissement technique. On n'écrit pas un livre pour écrire un livre, en luttant contre la montre et le calendrier, par principe. Deux choses se font à table, manger et écrire. Je ne peux me mettre à table sans avoir faim.

Souhaite-moi bonne chance, une page est tournée.”5 On voit que dans cette correspondance, écrite à une femme, Malek Haddad fournit des détails précieux sur son projet de cinquième roman, sur son état d'âme au moment où il écrit, sur la décision de se remettre à l'écriture...

Nous avons :

– le nom du futur roman : La fin des majuscules;

– les dispositions de l'auteur dans son travail de création, marquées par l'euphorie et l'extase de se remettre à écrire un roman;

– des indications précises sur les angoisses de l'écrivain devant la perspective de cesser d'écrire une fois pour toutes;

– des précisions sur le ton général du roman qui s'inscrit dans la continuité de la tétralogie de l'auteur. La fin des majuscules aurait été, lui aussi, un roman poétique, semblable à, La dernière impression, Le quai aux fleurs

ne répond plus, L'élève et la leçon et Je t’offrirai une gazelle, La fin des majuscules aurait sans doute été caractérisé, lui aussi, par la stratégie d'écriture habituelle de Malek Haddad qui repose sur une apparente contradiction entre l'économie de l'expression et l'amplification du sens; – la grande joie, élevée au rang d'un véritable salut, de pouvoir se remettre à écrire;

– la “faim” d'écrire de l'auteur, exprimée, sur un ton métaphorique, procédé récurrent chez Malek Haddad; on peut comprendre qu'il s'agit là d'un besoin irrésistible et irrépressible.

Document capital, cette lettre de Malek Haddad, montre qu'une “page est tournée” dans la position de l'auteur puisqu'il revient sur sa décision de cesser d'écrire.

On sait, en effet, qu'en 1965 dans un débat sur la littérature maghrébine d'expression française, Malek Haddad déclare : “Je ne fais pas le procès de la langue française, la seule que je possède; je ne fais pas l'apologie de la langue arabe que je ne possède pas. Aucune langue au monde n'est supérieure à une autre langue. [… ]

Je ne puis offrir (à mes lecteurs) qu'un approchant de ma pensée réelle et de leur propre pensée. Permettez-moi de me citer une fois de plus : ‘La langue française est mon exil’, mais aujourd'hui, j'ajoute : la langue française est aussi l'exil de mes lecteurs. Le silence n'est pas un suicide, un hara-kiri. Je crois aux positions extrêmes. J'ai décidé de me taire; je n'éprouve aucun regret ni aucune amertume à poser mon stylo.

On ne décolonise pas avec des mots. Je demeure convaincu que l'Algérie aura un jour les écrivains qu'elle mérite, qu'elle attend et qu'elle fera. [… ] On peut résister à Massu, à Bugeaud, à n'importe quel colonialiste, mais pas à Molière. [… ] Chez nous, c'est vrai, chaque fois qu'on a fait un bachelier, on a fait un Français. Je parlais de coloniser dans l'âme. [… ] Je dis que nous ne sommes pas représentatifs du tout, nous écrivains d'expression française, et je le répète et je le maintiens plus que jamais, nous représentons un moment pathologique de l'histoire qu'on appelle le colonialisme.”6

Entre 1966, date de la lettre de Malek Haddad, et 1977, année où l'écrivain tombe malade, il s'est écoulé onze années. Cette longue période signifie-telle qu’il a finalement renoncé à son projet d'écrire un cinquième roman, projet qui lui tenait, pourtant, tellement à coeur comme cela transparaît nettement dans sa missive?

Il est difficile de répondre à cette question quand on sait que certains écrivains mûrissent leur projet littéraire durant de longues années avant d'y mettre la dernière touche.

Ce phénomène de longue maturation de l'oeuvre est évoqué par Gabriel Garcia Marquez à propos de sa grande saga romanesque Cent ans de solitude : “J'ai écrit Cent ans de solitude en l'espace de deux ans, seulement, j'ai mis quinze à y réfléchir avant de me mettre à l'oeuvre.”7

La possibilité d'un long mûrissement de son texte, dans le cas de Malek Haddad, justifierait l'hypothèse selon laquelle seule la mort, en juin 1978, a empêché La fin des majuscules de voir le jour.

En 1970, comme cela est attesté par une autre lettre de l'auteur datée de cette année-là — le 5 août exactement — , Malek Haddad est toujours sur son projet de La fin des majuscules. Il en parle explicitement : “Je te ferais bien une description de cette épouvantable journée de sirocco que nous venons de vivre mais je viens de la rédiger pour mon roman, alors, ma chère, pour la connaître, cette journée d'enfer, tu achèteras mon livre… Nous passons notre temps entre la piscine et les douches. J'écris mon roman la nuit et le matin très tôt. Mon vieux rythme habituel, un peu ralenti par la chaleur et les devoirs de père… ”8

Une seule certitude demeure cependant, prouvée par la lettre de 1966 de l'auteur : le fait que Malek Haddad ait très mal vécu l'obligation extrême qu'il s'est imposé de poser son stylo après l'indépendance. Ainsi, l'auteur a eu manifestement du mal à tenir sa promesse de se taire. A l'épreuve de la réalité, la position de l'auteur de cesser d'écrire s'est avérée intenable. Intenable a été le silence qu'il s'est imposé. Intenable à tel point qu'il a dû le rompre au bout d'à peine une année. C'est que, pour un écrivain, le silence a un goût de cendre difficile à supporter.

Entre l'exil de la langue — thème obsessionnel chez l'auteur (mythe personnel?) — et l'exil du silence, Malek Haddad a, dans la solitude, à l'insu de ses lecteurs et des critiques, choisi. Ce choix porte un nom : La fin des majuscules, un roman resté inédit jusqu'à présent. Le devenir de ce manuscrit reste inconnu.


 

ILE, Université de Sétif

1 Ibn Arabi, cité par Rachid Boudjedra, in “Littérature et sexualité”, article paru dans Révolution Africaine du 25 mars l988.

2 Cette lettre a été publiée par la Revue Expression de l'Institut des Langues Etrangères de Constantine en janvier 1994, dans un numéro spécial consacré entièrement à Malek Haddad.

3 Jamel Ali Khodja, “Malek Haddad, fonction écrivain”, Revue Expression de l'ILE de Constantine, id.

4 Il s'agit de Ethel Blum, une amie de l'auteur.

5 Revue Expression, idem.

6 Malek Haddad, cité par Christiane Achour : Anthologie de la littérature algérienne de langue française (Paris, Bordas, 1990).

7 Garcia Marquez, «L'écriture est pour moi un grand supplice», Le Matin, 5 juin 1993.

8 Cité par Jamel Ali Khodja, Revue Expression, id.

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ISSN : 1270-9131