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Entretien avec Mounira Chatti

Par Fanny Tell
Algérie Littérature Action N° 137 - 140

Fanny Tell — Sous les pas des mères est votre premier roman. Il aborde une palette de sujets aussi divers que la sexualité, la condition de la femme dans le monde arabe, la place de la laïcité dans les pays musulmans, l’antisémitisme, l’exil, la maladie mentale et plus généralement la schizophrénie de la société arabo-musulmane contemporaine. Quel est le thème qui vous tient le plus à coeur ?

Mounira Chatti — Tous ces thèmes s’imbriquent au sein de l’histoire d’un clan. Le roman est hanté par le suicide de Yagouta ,l’aïeule sacrifiée sur l’autel de l’honneur familial, de l’honneur mâle. C’est donc la relation entre les deux sexes qui ordonne la forme et le fond du récit. Il me semble que la condition de la femme est le meilleur baromètre pour mesurer l’état de santé et de développement dans n’importe quelle société. Au Maghreb, la sexualité, la laïcité, le racisme, la folie, etc., tous ces sujets problématiques sont intrinsèquement liés à la condition féminine.

Nos sociétés ne pourront en aucun cas envisager de meilleurs lendemains tout en continuant de considérer la femme comme un sexe, avec tous les sous-entendus de cette affirmation machiste. La relation à la femme, cet autre que l’on veut enchaîner et humilier, détermine également toute la réflexion arabomusulmane sur l’altérité. Métaphoriquement, la schizophrénie désigne cette impossibilité d’être soi dans un territoire devenu le cimetière de tout ce qui est autre, de tout ce qui est différent…

F. T. — Parmi tous ces thèmes, le plus tabou des tabous, n’est-il pas (y compris pour les sociétés occidentales) celui de la maladie mentale ?

M. C. — Certainement. Mes personnages sont pathétiques, loufoques, tragiques. A des degrés divers, ils sont schizophrènes, au sens où ils sont repliés sur eux-mêmes, enfermés dans une vision figée du temps, du monde.

Mais certains d’entre eux sont atteints de la folie, au sens concret. Incomprise, effrayante, leur maladie mentale n’est jamais nommée en tant que telle, elle est au contraire expliquée, en quelque sorte résolue, par la référence au monde des jinns, des esprits bons ou mauvais.

Par le biais de ce détour, le clan s’abstient d’affronter les causes et les conséquences de la maladie mentale. Aussi échappe-t-il continûment à une remise en question de son système de valeurs, bien que cela soit impérieux et salutaire. Il faut ajouter, néanmoins, que l’évocation des jinns n’est pas seulement le signe de la persistance de la magie, de la superstition ; dans le contexte maghrébin, elle participe aussi d’une configuration du temps et de l’espace telle qu’elle se profile dans les croyances musulmanes. Chez les Musulmans, le monde visible des humains et le monde invisible des jinns coexistent de manière parallèle et perméable. L’espace et le temps des humains sont ainsi dupliqués, voire démultipliés, on est toujours ici et ailleurs, on est soimême et un autre…

F. T. — Votre roman établit un parallèle entre la maladie mentale, comme exil intérieur, et la schizophrénie des anciennes colonies soumise à « une double et impossible injonction » : s’affirmer comme indépendant tout en prenant comme tuteur et modèle de développement celui de l’ex-puissance coloniale. Vous sentez-vous proche du philosophe Deleuze dans sa conception du clinique et politique ?

M. C. — Dans Sous les pas des mères, il me semble que l’on dépasse cette problématique traditionnelle et récurrente de la relation entre les anciennes colonies et l’ex-puissance coloniale.

En effet, le Maghreb est placé face à son passé et à son avenir, et il est traité comme le maître de sa destinée. L’archéologie du passé rappelle que la colonisation française ne constitue pas le tout de l’histoire maghrébine, c’est une période singulière qui ne saurait faire oublier une histoire très longue, immémoriale. La schizophrénie, c’est le déni des histoires et mémoires multiples qui forment l’identité maghrébine, c’est la fixation obsessionnelle sur la part arabomusulmane de ce patrimoine. C’est pourquoi je suis sensible à la métaphore du rhizome chez Deleuze et Guattari.

F. T. — Mélia, le personnage central du roman, s’est exilée pour poursuivre ses études en Europe. Elle est porteuse d’espoirs et de réussite pour la famille mais à la fois sujet de jalousie et de suspicion. N’incarne t-elle pas le concept de « migritude », que vous développez dans vos travaux, comme éternel jeu de l’identité et de l’altérité ?

M. C. — Mélia recompose l’histoire de son clan, une histoire faite de vérités et de mensonges, d’aveux et de non-dits, de contradictions, d'ambivalences... Elle en recueille les récits, paroles, témoignages, délires, etc. Grâce à sa migration en France, elle acquiert la distance nécessaire pour écouter et enregistrer les splendeurs et misères de son clan. La suspicion dont elle est le sujet, en tant que migrante, en tant qu’autre, en tant que « traître » participe à cette distanciation, à la fraîcheur ou à l’originalité de son point de vue. Mélia a fini par adopter la terre où elle s’est exilée, sans se soucier si cette terre l’a adoptée ! L’exil a ici une connotation positive, il est synonyme de liberté, de rencontre avec l’autre. Et cette rencontre échappe à deux issues tragiques, la dissolution et la perte de soi, et la haine de l’autre. Mélia, dont j’ai forgé le nom à partir du mot arabe malâna (« Pleine »), est justement pleine de vie, de désir. Elle est très attachée à son clan, et elle enrage de le voir ainsi sombrer dans la mort ; mais cet attachement se distingue nettement de toute nostalgie stérile ou pleurnicheuse. La migritude s’énonce comme rupture d’avec les clichés et stéréotypes relatifs à l’exil, au voyage. Elle suggère aussi que partir, c’est nécessairement trahir. Si on revient intact, si on ne trahit pas, alors c’est l’exotisme, et non pas la migritude. C’est hors du Maghreb que Mélia se retrouve, c’est-à-dire qu’elle découvre la richesse et la complexité de l’histoire et de la mémoire de son pays natal, étouffées par un discours officiel qui vise le nivellement de la pensée, de la représentation.

F. T. — La forme de votre roman, chorale, tient du conte traditionnel oriental, tout en ayant une écriture très moderne. Est-ce une façon, à l’image de Mélia, de concilier votre double appartenance, tunisienne et française ? Ou une écriture propre à la « migritude », toujours entre centre et périphérie ?

M. C. — Mélia est l’auteur fictif de ce roman polyphonique, fait de multiples récits. Dès le prologue, j'ai voulu installer le « je » de la narratrice dans une position double, celle de témoin, d'observateur, de scrutateur et celle de protagoniste, parfois aussi celle de juge… La première position est la plus  importante: le « je » devait déborder sa propre subjectivité, il devait chasser les rumeurs, ordonner les récits, fonctionner comme un réceptacle de voix collectives, perdues, silencieuses, empêchées, ou interdites… Ce projet appelait une forme esthétique chorale, hybride, impliquant des jeux avec le temps, et brisant ainsi la linéarité et la chronologie. Sous les pas des mères est, en quelque sorte, un palimpseste qui fait sans cesse émerger les paroles effacées, les souvenirs honteux, les cris sans voix, etc. Le choix de cette forme marque aussi la présence, dans ce livre, d’un héritage littéraire oriental. Mon enfance a été bercée par les contes populaires racontés par ma mère et d’autres femmes du clan, ainsi que par la lecture des Mille et Une nuits, et des histoires bibliques comme celle de Joseph et ses frères, qui m’a laissé un souvenir indélébile.

Il y avait peu de livres dans la bibliothèque de mon père, alors, cela m’a donné le goût de relire, d’apprécier chaque livre, chaque feuillet comme un trésor, l’opportunité de pénétrer dans un monde fascinant. Il existe une autre source dans laquelle j’ai puisé la forme et la poésie de mon roman : c’est l’arabe dialectal tunisien. Au Maghreb, la situation linguistique n’échappe pas à l’état schizophrénique généralisé car on ne reconnaît que l’arabe classique, écrit, alors que les peuples parlent des dialectes. Ces dialectes, que l’école et les médias laissent hors de leurs murailles, débordent de poésie, de créativité, d’imaginaire.

F. T. — Vous êtes maître de conférences en Littérature comparée, donc habituellement à la place de celui qui étudie et décrypte les écrits des auteurs. Cela vous a-t-il freiné pour « accoucher » de votre premier roman ?

M. C. — Non, je ne le pense pas. Pour écrire, il faut beaucoup lire, ce que j’ai eu l’opportunité de faire dans le cadre de mes études, puis de mon métier. Le plaisir de lire s’est transmué en un plaisir d’écrire… Sous les pas des mères est imprégné de mes lectures, tout en évitant la tentation académique.

F. T. — Fiction ? Autobiographie ?

M. C. — Sous les pas des mères répond, d’une certaine manière, à cette interrogation.

En parlant des hallucinations de son frère atteint de schizophrénie, la narratrice dit ceci : « Le réel et la fiction s’y mêlaient dangereusement, inextricablement, subtilement. Tariq ne mentait pas, il nouait et dénouait les fils du réel […].

Dans ses récits, tout était vrai et faux, c’était le réel et son double. Les éléments étaient démontés et redistribués différemment, ce n’était pas le réel, c’en était une possibilité, une probabilité ». C’est ce que je voudrais dire à propos de l’entremêlement plausible de la fiction et de l’autobiographie, tout en insistant sur un point essentiel : les voix et les histoires qui composent ce roman n’appartiennent pas à un quelconque ego, elles sont la propriété collective d’un clan…

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ISSN : 1270-9131