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Waciny Laredj: une écriture algérienne entre Orient et Occident: Entretien avec Mourad Yelles

Par Mourad Yelles
Algérie Littérature / Action N° 141 - 144

A 56 ans, avec une œuvre romanesque qui se déploie sur une trentaine d’années entre Damas, Alger, Paris, Los Angeles, et qui comprend aujourd’hui près d’une vingtaine de romans (dont une bonne partie traduits en français), Waciny Laredj s’impose comme l’une des figures majeures du paysage littéraire algérien. Alors que la critique a pris la (fâcheuse) habitude de classer la production maghrébine en deux catégories («francophone» et «arabophone»), la trajectoire personnelle et artistique de Waciny Laredj est précisément là pour démontrer l’inanité d’un tel clivage. S’il se réclame bien de l’héritage culturel et linguistique du monde arabo-musulman, il récuse fermement toute assignation idéologique. Avec lui, le lecteur s’embarque pour une traversée (au long cours) des identités maghrébines — algériennes, en particulier — qui se transforme rapidement en un questionnement passionnant sur les processus mémoriels et culturels.

Refusant de se laisse renfermer dans des configurations dogmatiques et des représentations stéréotypées, il ne cesse d’interroger les pratiques (sociales, linguistiques, politiques) et les imaginaires (artistiques, érotiques, religieux). C’est cet homme et cette œuvre que nous vous proposons de rencontrer — entre deux avions pour Alger, Paris, Beyrouth ou Abou Dhabi...

Mourad Yelles — Mon cher Waciny, nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps pour que je puisse me permettre de te proposer de maintenir entre nous le tutoiement de rigueur pour de vieux amis. De fait, nous avons eu le plus grand mal à trouver un créneau de libre dans ton emploi du temps pour réaliser cet entretien. J’en déduis que tu continues à beaucoup voyager, et en particulier en Algérie. Tu vis à présent une bonne partie de l’année à Paris, quel est ton rapport avec le «pays natal» et avec ta ville d’adoption ?

Waciny Laredj — Un rapport très simple. Il s’agit pour moi de m’épanouir tout en partageant mon savoir avec ceux qui en ont le plus besoin, tout en contribuant à faire évoluer les mentalités dans notre pays et ailleurs. De par ma passion d’écrivain et ma fonction de professeur des universités, je suis constamment en déplacement. Surtout entre Paris et Alger. A Paris, je suis enseignant de langue et littératures arabes, tandis qu’à Alger j’anime, depuis plusieurs années, un séminaire sur le roman maghrébin. Nous terminons toujours en invitant l’écrivain au programme de notre séminaire annuel et en réalisant un ouvrage consacré à ce même écrivain. Nous en sommes à notre huitième ouvrage! C’est un véritable bonheur. Quant à mon rapport avec Paris, c’est un rapport passionnel.

C’est la ville qui a donné un prolongement véritable à ma vie. Sans son accueil exceptionnel, je n’y serai plus. J’ai donc choisi cette ville fascinante par amour de la culture et de la liberté. Comme nous tous, j’ai quitté le pays non par choix — ni d’ailleurs par peur — mais par nécessité. Partir ou mourir ? Je n’étais pas prêt à sacrifier ma vie à l’absurdité islamiste. Je ne suis pas d’accord avec le dicton (souvent repris par feu mon ami Rachid Mimouni) qui veut que «partir, c’est mourir un peu». En réalité, je pense que partir c’est certes s’autodétruire un peu mais pour se reconstruire sur d’autres bases. Je n’ai pas de ressentiment. J’ai quitté mon pays parce qu’à un moment de ma vie, il fallait le faire, en assumant entièrement toutes mes responsabilités d’intellectuel. Difficile, évidemment, mais c’est cela aussi la vie! Je ne me suis pas trompé.

Il faut dire que j’ai peut-être eu plus de chance que certains de mes amis. A l’époque où j’envisageais de quitter l’Algérie, j’ai reçu une invitation de l’Ecole normale supérieure pour animer un séminaire sur les interférences culturelles. Feu mon très cher ami, le professeur Daniel Reig était à l’origine de cette invitation. Je lui dois plus que le travail: la vie! Par la suite, c’est le professeur Jamel-Eddine Bencheikh qui m’a introduit à l’université Paris 8. Je suis aussi redevable à de nombreuses personnes, parmi lesquelles Gilbert Grandguillaume, Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la culture, et d’autres — sans oublier les personnalités qui animaient le collectif international de solidarité avec les intellectuels et scientifiques algériens (CISIA) parmi lesquelles Jacques Derrida, Marie Virolle ou encore Abdelatif Laâbi. Grâce à eux, j’ai continué à exercer mon travail dans des universités françaises avant de trouver une certaine stabilité à la Sorbonne nouvelle (Paris 3) où j’exerce toujours en LEA (langues étrangères appliquées). Cette stabilité me permet aussi de conserver un autre équilibre en restant en contact permanent avec l’université d’Alger (par le biais du séminaire de littérature magrébine dont je t’ai déjà parlé). Si cela ne me rapporte rien sur le plan matériel, j’y trouve beaucoup de confort sur le plan scientifique et émotionnel. Je sens que je suis toujours utile à mon pays natal.

M. Y — Puisque nous évoquions ton/notre Algérie natale, pourrais-tu — même si l’exercice est souvent périlleux! — résumer ton itinéraire biographique?

W. L. — A vrai dire, il y a de quoi faire un livre! Je l’ai d’ailleurs écrit en collaboration avec l’écrivaine italienne Laura Rachel Gobbi dans un livre qui s’appelle Territoire intime, Patrie de mots, une interview-fleuve de plus d’une centaine de pages!
Je suis donc né le 8 août 1954 à Sidi Boudejnane (wilaya de Tlemcen). Comme tous ceux de ma génération, ma vie est une série de coïncidences.

C’est aussi une suite d’examens entre mon village, Tlemcen, Damas et Paris: sixième, certificat de fin d’études, brevet, Bac, Licence, Magister, DEA, Doctorat. Dans tout ce long parcours, la «sixième» a sans doute été mon plus grand bonheur. C’est elle qui m’a mis sur les rails d’une vie tant désirée, la difficulté résidant dans le fait que je n’avais pas droit à l’erreur: soit la dure vie du village, soit les études et le droit de rêver. Il n’y avait pas de troisième option! C’est pour cette raison que l’examen d’entrée en sixième voulait tout dire pour moi. Ou le réussir, et c’était le début de la réalisation d’un rêve (devenir instituteur et aider ma famille), ou le rater… et là personne ne pouvait prédire la suite! Pourtant, j’ai vécu à cette occasion une expérience dramatique. En effet, à l’époque, les résultats de l’examen de sixième étaient publiés dans les journaux. Il n’y avait aucun autre moyen pour connaître le résultat. Le jour de la sortie du journal La République, il n’y avait pas mon nom. Je devais accepter ce résultat mais aussi subir le regard des autres, de la famille — parmi lesquels certains cousins germains qui trouvaient plaisir à me blesser. Ils ne cessaient de me lancer des moqueries telles que: «Eh! Lazaâr («blondinet»)! Bonjour, monsieur l’instituteur! Retourne à tes petites vaches, c’est mieux pour tout le monde. Les études ne sont pas faites pour les bergers! Ne prends pas tes rêves pour des réalités! Il y a des gens qui, malgré l’aide considérable de leurs parents n’y sont pas arrivés, et toi, avec une mère misérable, tu veux effacer ton statut! A présent, tu reviendras à la raison».

Ils étaient presque contents de ma débâcle. De fait, ma mère a toujours été une rebelle. Elle avait décidé de se battre jusqu’à son dernier souffle pour scolariser ses enfants et cela ne plaisait guère à mes oncles. J’ai pleuré une semaine entière. Ma mère aussi. Et puis je me suis résigné et j’ai commencé à oublier. Au fond de moi, je sentais pourtant une grande injustice.

Heureusement, comme je viens de te le dire, la coïncidence et le hasard ont joué un rôle déterminant dans ma vie. Il se trouve ainsi qu’ayant eu à se rendre à Hennaya (un village proche de Tlemcen) dans la cadre de son activité de commerçant, le mari de ma tante devait passer sa nuit chez l’un de ses proches. Celui-ci lui demande alors de transmettre ses félicitations à ma mère à l’occasion de la réussite de son fils Waciny à l’examen de sixième! Le mari de ma tante lui répond que malheureusement, ce dernier avait raté ledit examen. Mais la personne insiste et certifie qu’il a bien vu mon nom sur un bout de journal… dans lequel on lui avait empaqueté un coupon de tissu. Il le retrouve et le lui remet. A son retour, il me le donne et, en voyant mon nom, je n’en croyais évidemment pas mes yeux. La rentrée était très proche. Nous sommes donc allés avec ma mère pour vérifier dans le fichier du lycée d’accueil si mon nom s’y trouvait. Mon cœur battait la chamade et j’essayais même de me convaincre que ce n’était pas vrai, pour éventuellement mieux supporter le choc d’un refus de la part de l’administration. L’employé faisait défiler les fiches et je le suivais attentivement. Lorsque que je vis mon nom, je hurlais: «Waciny! Oui. C’est lui!

Pardon. C’est moi!». Je vérifiais aussi la date de naissance: «08/08/1954». Plus de doute! Mais c’était ma vie qui était en jeu, l’unique chance que je ne voulais pas rater! En quittant les lieux, j’ai bien regardé la grande entrée bleue du lycée Benzerdjeb et j’ai pleuré à chaudes larmes. Je n’ai pas cessé de pleurer jusqu’au car que nous avons pris, ma mère et moi, pour retourner au village. Je me suis endormi sur son épaule.

Elle avait le regard lointain. Peut-être parlait-elle à mon père pour lui dire qu’elle avait vraiment tenu sa promesse. Pourtant, j’avais une très grande douleur au cœur, une douleur presque insupportable. J’avais enfin franchi le pas décisif vers la «cité des rêves». Je me voyais déjà instituteur dans mon village. C’était le plus beau jour de ma vie. Un vrai bonheur dont la saveur est toujours là, après quarante-cinq ans.

M. Y. — Mais, mise à part ta vocation d’enseignant, comment t’es venue l’idée ou la conviction qu’il fallait que tu deviennes écrivain?

W. L. — Bonne question, mon cher Mourad! En réalité, c’est ma grand-mère qui a été mon premier maître dans l’apprentissage de mon métier d’écrivain. Je dirais même plus: ma première source d’inspiration. Elle avait la forte conviction qu’elle était la descendante de ce vieux bibliophile andalou, épris de senteurs, de femmes, de jasmin et de l’odeur du papier.

Elle avait la capacité — et la patience — de décrire les habitudes de son aïeul, ses manières et même son physique. Elle racontait son histoire avec une grande force de persuasion. Ce qui était le plus incroyable chez cette vieille femme, c’est qu’elle parlait de tous ces faits historiques au présent.
Pour elle, l’histoire était une continuité, un flux qui s’écoulait comme une rivière. Le passé ne fonctionnait pas dans sa tête. Les personnages qu’elle mentionnait avaient une présence très forte.

Elle en parlait comme s’ils étaient là, en face d’elle, comme s’ils appartenaient à notre époque et continuaient d’exister. Elle disait par exemple: «Moi, je vendrais toute cette vie au diable pour revoir Sidi Ali Berramdane "Rojo" (son aïeul). Il est d’une beauté éblouissante mais inaccessible malgré l’amour que lui portent les femmes andalouses. Haut comme un palmier, un oeil aigu comme celui d’un animal: rien ne lui échappe…». Je te donne un autre exemple: la scène de la bibliothèque que j’évoque dans La Gardienne des ombres. Elle racontait que cet aïeul possédait une bibliothèque en Andalousie, à Grenade.

Il était très attaché à ses livres et il aimait aussi les femmes. Le matin, quand il ouvrait sa bibliothèque, les jeunes filles se précipitaient pour trouver place dans ce lieu magnifique et pour l’écouter raconter des histoires.

Les jeunes filles venaient de partout, parfois de contrées lointaines. Elles le faisaient parler parce qu’il émanait de sa personne un charme très prononcé. C’était un grand lecteur et les histoires qu’il racontait provenaient en majorité de ses livres. Quand les jeunes filles l’entouraient, elles ne le lâchaient plus. Je crois que ma grand-mère a refait la même chose avec nous, moi, mes frères et mes soeurs. On ne la quittait pas d’une semelle! On s’installait autour d’elle et elle nous racontait des histoires jusqu’à ce que nous nous endormions. J’avais un peu plus de chance que mes frères car je dormais juste à côté d’elle. Je l’écoutais parler, parler et parler jusqu’à ce que le sommeil me gagne. Quelle grande femme! Quand elle mourut, j’étais au lycée de Tlemcen. J’ai vraiment ressenti un vide atroce. Elle était irremplaçable. Je la revois encore avec sa petite taille et sa petite canne de bambou, en train de faire les cent pas dans le patio de la maison de campagne avant d’aller s’asseoir face au soleil qu’elle aimait beaucoup. Elle disait qu’elle pouvait supporter le froid mais pas l’absence de soleil. C’est pour cela que durant l’hiver, elle était tout le temps triste.

M. Y. — Tu fais partie de ces rares écrivains algériens qui, en parallèle avec leur propre oeuvre, ont constamment développé une pensée critique et une réflexion exigeante sur les processus de la création littéraire au Maghreb et dans le monde arabe. Pourquoi cette démarche ?

W. L. — C’est l’essence même de ma pratique littéraire! Elle n’a pas de sens si elle n’a pas de substrat véritable, si elle ne se développe pas à partir d’une pensée, d’une réflexion critiques. Bien entendu, je suis contre les «textes à thèse». Un roman, c’est d’abord une belle histoire à raconter et à faire partager. A titre d’exemple, Le Livre de l’Emir est d’abord un roman. Mais il est vrai que c’est aussi une réponse, à ma manière d’écrivain, à Samuel Huntington et à sa thèse destructrice du «clash des civilisations».

Pour moi, le «dialogue des civilisations» n’est pas seulement un choix mais une obligation si l’on veut que la vie continue et que l’humanisme s’ancre pour de bon. Les civilisations sont faites pour s’entendre et s’écouter, même quand la différence semble trop grande. Il n’y a pas d’autres solutions! Sinon c’est le chaos le plus total. Le substrat d’une pensée critique est ainsi toujours présent dans l’écriture, mais il doit passer inaperçu. J’ai fait la même chose avec mon roman La 1007ème nuit. Là encore, ce n’est pas véritablement un «roman à thèse» puisque je ne traite que de la problématique de l’innovation littéraire et de la nécessité d’ouvrir d’autres horizons dans un monde artistique qui se fait et se défait constamment.

C’est le monde de l’éphémère par excellence. J’étais encore à Damas quand m’était apparue l’idée d’un roman proche de l’imaginaire des Mille et une Nuits et qui dialogue avec son «modèle». J’avais déjà tenté cette expérience intertextuelle avec Fleurs d’amandier, un roman dans lequel j’avais croisé le présent littéraire avec la «geste hilalienne». Cette façon d’écrire qui demande un travail énorme me permettait en fait de naviguer entre deux mondes, celui d’aujourd’hui et celui d’hier, qui n’est que la substance d’un autre monde disparu à jamais. La 1007ème nuit m’a pris cinq ans d’un travail sans relâche et il n’a été édité qu’en 1993 à Damas et à Alger.

C’est un roman assez volumineux: plus de 500 pages. Il représente le premier tome d’une trilogie qui reprend à son compte l’imaginaire arabe.

Je crois sincèrement que c’est le roman qui m’a pris le plus de temps. Parce que je voulais tout dire… Tout ce qui a été caché sur le plan des pratiques de pouvoir, tout ce qui permettrait de comprendre la traversée du désert que subit aujourd’hui le monde arabe. C’était une tâche difficile, voire impossible. Mais cela méritait que l’on essaie!

Ce qui était nouveau dans ce roman, ce n’était pas la simple référence aux Mille et une nuits. Cela a été fait avant moi par d’autres. Mais ce que je voulais savoir, c’était ce qui pouvait arriver de nos jours à la même Schéhérazade si celle-ci ne se pliait pas au diktat de son roi et si elle essayait de développer un discours autre que celui de la servitude et de la reproduction.

C’est dans cette perspective que j’ai ajouté 6 nuits aux 1001. Ce qui donne le chiffre de 1007 nuits. Dans ce roman, il y a deux ou trois choses que je voulais traiter dans le rapport entre culture occidentale et culture orientale. Mon bilinguisme me permettait d’aller le plus loin possible dans cette perspective. J’ai la chance d’évoluer dans les deux cultures, et donc d’avoir un regard critique plus objectif et, j’espère, plus constructif. Dans Les Mille et une nuits, il y a donc un modèle de narration mais on trouve aussi un imaginaire, un réseau idéologique qui vise à transmettre un ou des message(s).

C’est ce qui m’a demandé le plus de travail: il m’a fallu lire des centaines d’écrits anciens et contemporains d’histoire et de littérature, une grande partie de la littérature du 10ème siècle, les différentes interprétations du Coran. Ce fut un travail de longue haleine. Mais un grand effort a également été consacré à la langue. Ce n’est pas chose facile. Comment exploiter tous les moyens narratifs existants ? Comment proposer au lecteur autre chose, quelque chose qui soit plus captivant que ce qui a été raconté (et avec quelle maestria!)? Ceci étant dit, je suis de ceux qui sont  convaincus que la tradition narrative arabe possède en son sein des éléments qui ont la capacité d’être encore utilisés de nos jours. Mais pas en se tournant vers le passé puisqu’ils possèdent une «âme» moderne qui peut être facilement perçue par le lecteur d’aujourd’hui.

M. Y. — Avec près d’une vingtaine de romans (souvent traduits en français et dans d’autres langues), il n’est pas exagéré de dire que tu t’es définitivement imposé comme l’une des figures majeures du paysage littéraire algérien. Quel regard portes-tu sur ton propre parcours ?

W. L. — Si je représente quelque chose dans cet univers littéraire, je ne suis certainement pas le seul. Il y a tout de même de grands écrivains de langue arabe en Algérie. Et je ne dis pas cela par fausse modestie mais en connaissance de cause. Il y a beaucoup d’écrivains de langue arabe en Algérie qui n’ont malheureusement pas eu la chance d’être connus, d’être traduits, d’être lus suffisamment. Puisque l’occasion se présente, je citerais comme exemples Djilali Khellas ou Merzak Baktache. Baktache est un très grand écrivain dont un seul roman a été traduit et édité en France. Ce roman s’appelle Calamus(*) (Al-Qalem). C’est un texte sublime, mais il a écrit d’autres romans. Et puis il y a une nouvelle génération, et celle-là, elle s’impose de plus en plus. Je citerai comme exemple Amara Lakhous qui a édité un très bon roman en Italie (sorti en traduction chez Actes Sud en 2007). Il vient d’ailleurs de publier un nouveau roman: Le Petit Caire (Al Qahira saghira). C’est un jeune romancier d’une très grande qualité, et un ami. Il appartient à cette nouvelle génération qui s’impose curieusement d’abord par son écriture mais aussi par sa force et par son désir d’exister à l’intérieur des langues. Amara Lakhous a été obligé de quitter l’Algérie dans les années 1990. Il ne connaissait pas un mot d’italien. Mais parfois l’amour peut faire des miracles et engendrer l’impossible. Après une dizaine d’années, il a commencé à publier dans cette langue d’emprunt et à connaître le succès. C’est bizarre mais c’est comme ça: la littérature et l’amour ont une force parfois invisible mais admirable!

M. Y. — En fait, Amara Lakhous a obtenu le «Prix Racalmare Leonardo Sciascia» et a partagé le «Prix international Flaiano» 2006 avec Enrique Vila-Matas et Raffaele La Capria. Le titre de son roman en traduction française est Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio.

W. L. — Alors qu’en arabe son titre est Comment téter une louve sans se faire mordre! Cela n’a apparemment rien à voir mais il s’agit bien d’une réécriture. Tous ces exemples montrent qu’il y a maintenant une génération d’écrivains algériens qui s’impose par la qualité de leur écriture. Et ce ne sont là que quelques cas. Il y aurait d’autres. Par exemple Fadila Farouk qui vit à Beyrouth. (Il est curieux de constater que la plupart des écrivaines algériennes connues ou assez connues vivent à l’extérieur… Ce phénomène mériterait d’être étudié d’avantage). Elle a écrit trois bons romans en arabe. Ils ont été publiés à Beyrouth et sont très connus dans le monde arabe. L’un d’entre eux a été traduit en langue française… mais au Liban!

Son dernier roman sur les mésententes religieuses vient tout juste de sortir: Territoires de la peur (Aqalim al-khawf). Il a été très bien accueilli par la critique littéraire. En fait son écriture se situe un peu dans la continuité de Ahlem Mosteghanemi mais avec un autre regard, rajeuni, plus audacieux.

Je voudrais également citer un autre écrivain, très jeune, qui trace son chemin avec force et modestie: Samir Qacimi. Son troisième roman, Halabé (Le 3ème garçon d’Adam et Eve), sur les problèmes des identités qui peuvent basculer facilement dans le meurtre et la négation absolue de l’autre, est d’une grande puissance littéraire.

A SUIVRE…


(*):  Paris, Marsa Editions, 1997.

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ISSN : 1270-9131