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Entretien avec Madjid Talmats

Par Marie Virolle
Algérie Littérature Action N° 61 - 62

Il y a quelques semaines paraissait aux éditions Marsa le roman de Madjid Talmats, Le nègre de Marianne. Il nous a paru intéressant d’en savoir plus sur ce texte et sur ce jeune auteur de la banlieue parisienne, pour qui l’écriture est une passion.

Marie Virolle – Dans quelles conditions avez-vous écrit ce roman ?

Madjid Talmats – Je m’attendais à cette question. Vous connaissez les circonstances qui ont conduit à l’élaboration du Nègre de Marianne, mais pas les lecteurs. Nous leur devons un petit historique. J’ai écrit en 1997 un texte intitulé Un aller pour l’enfer. Avant ça, j’avais publié un recueil de poèmes et un roman dans une petite maison d’édition aujourd’hui disparue.

 

Un aller pour l’enfer a été refusé par une dizaine d’éditeurs. En 1999, je découvre l’existence des éditions Marsa dans un article du Monde des livres. J’effectue quelques corrections puis j’envoie le texte. J’ai attendu la réponse plusieurs mois. C’est là que vous intervenez pour la première fois. Vous m’avez téléphoné un samedi, ça je m’en souviens comme si c’était hier, pour me dire tout le bien que vous pensiez de mon texte publié par la suite dans le recueil Beur stories. Entre temps, j’avais commencé un brouillon mais je ne savais pas très bien où j’allais. Encouragé par cette aventure éditoriale, j’ai terminé ce texte. Il a été remarqué, même si cette collaboration a été de courte durée, par l’une des plus prestigieuses maison d’édition parisienne, et aussi par Marsa. Les deux maisons m’ont suggéré de retravailler mon texte. Je me suis attelé à l’ouvrage et c’est devenu la version qu’on peut trouver aujourd’hui.

Je tiens à remercier au passage tous les gens qui, ici où là, m’ont dispensé leurs conseils. La note de lecture de Dominique Le Boucher, notamment, m’a été très utile et s’est avérée très fructueuse; pour preuve : quand j’ai donné le feu vert à Marsa pour la publication de mon livre, d’autres éditeurs se sont manifestés.

M. V. – Vous êtes un écrivain de la génération “ beur ”, sentez-vous que vos écrits rendent compte ce cette identité ?

M. T. – Mon but n’est pas de rendre compte d’une identité en particulier, a fortiori de l’identité beur, mais d’écrire tout simplement; d’écrire sur un sujet familier si possible. Or il se trouve que je suis beur ; je ne peux nier ce fait mais simplement espérer le dépasser. Car l’écriture est avant tout un affranchissement des attentes, des codes. Je crois au pouvoir de l’inconscient. Si je continue à écrire à l’avenir, je m’efforcerai de garder cette ligne. Je me méfie des partis pris, des folklores, enfin tout ce qui peut prêter à une certaine complaisance.

M. V. – Vous décrivez un univers de banlieue, est-il réaliste à vos yeux ?

M. T. – Si mon but n’est pas devenir le chantre de l’identité beur, de même je ne peux pas dire que le réalisme soit ma préoccupation première. J’aime l’idée que le livre soit un objet à part, autonome, avec ses lois, son univers, mais en même temps j’aime l’idée qu’il puisse nous renseigner sur nos doutes, nos inquiétudes, notre soif de vérité. Je connais assez bien la banlieue, j’y vis encore aujourd’hui, je parle couramment le verlan et tout l’idiome – parfois très riche, très inventif, il faut le reconnaître – qui l’accompagne. Je voulais que mon livre soit le roman d’un écrivain issu de la banlieue, et non pas d’un banlieusard tout court. Contrairement à d’autres, je n’ai pas eu à faire un travail de documentation… . Il m’arrive de m’amuser à relever des erreurs invraisemblables dans des bouquins écrits par des auteurs qui ne connaissent de la banlieue que le nom. Quand j’ai commencé mon histoire, mon but était d’écrire une fiction et non un document, de secouer mon imaginaire, avec mes tripes mais aussi avec les références de mes lectures. Il n’y a pas une réalité mais plusieurs qui se croisent, se frôlent se touchent. La banlieue est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. Je ne pense pas qu’un roman puisse rendre compte de cette multiplicité, sinon sous l’angle de la perception, de la vision, en un mot de l’art.

M. V. – Pourquoi ce titre, Le nègre de Marianne?

M. T. – Pour mieux comprendre la signification de ce titre, il faut remonter à la première version du manuscrit. Brièvement, c’est l’histoire d’un Beur qui rencontre la fille d’un éditeur. Un Beur qui a écrit des romans sans parvenir à en publier ne serait-ce qu’un seul. Il propose ses textes à Marianne ; et celle-ci finit par les éditer sur son nom. Elle connaît la gloire et la célébrité ; et sert même de modèle, à la demande d’une grande mairie de province, pour l’édification d’une nouvelle Marianne. Le jeu, qui amuse d’abord Marianne, commence à l’agacer. Jusqu’au jour où n’en pouvant plus, elle met fin à ses jours. Dans cette version donc, le titre est on ne peut plus explicite. Quand j’ai attaqué la seconde, et qu’il me fallait, pour diverses raisons, éliminer la dernière moitié du texte, je me suis retrouvé face à une grosse inquiétude: la disparition de mon titre. Je ne sais pas pourquoi, j’étais convaincu, à tort ou à raison, que ce titre méritait un roman à lui tout seul. J’écrivais sans plan, j’avançais avec cette idée derrière la tête. En terminant le livre, j’ai été soulagé. Le côté symbolique avait pris le relais en s’organisant de façon plus subtil et en occupant d’avantage de champ, le titre était sauvé et avec lui tout l’esprit qui s’en dégageait.

M. V. – Ce roman est aussi un roman sur la création littéraire, comment cette problématique vous concerne-t-elle en tant qu’écrivain ?

M. T. – Le mystère de la création littéraire me fascine vraiment. Tout comme Paul Valéry je ne crois pas à l’inspiration, à l’idée qu’une puissance supérieure nous enverrait des textes déjà tout faits. Je ne crois pas au hasard non plus, même si je lui prête quelques vertus. Selon Valéry, l’inspiration n’existe ou ne peut agir que par brèves et fortuites manifestations. C’est on ne peut plus vrai. Quand on écrit, on rature sans cesse. On sait a peu près ce qu’on veut, mais seulement à peu près. On obéit à une logique qui nous dépasse, nous appelle. L’œuvre n’est pas donnée mais conquise à force de travail; je pense qu’il y a un lien entre l’effort qui anime le créateur et celui qui anime l’individu dans son désir d’être, d’exister. Bref, le mystère de la création littéraire n’est pas sans rappeler le mystère de la vie, du quotidien. Le roman en abyme, avec toutes ses variantes possibles et imaginables, permet de fondre ces deux mondes au demeurant si éloignés, ou du moins nous en donne l’illusion, et par là même nous offre des éclairages tout à fait singuliers.

M. V. – Quelle est votre relation à la langue française ? Quelle travail spécifique avez vous fait sur cette langue dans le roman ?

M. T. – Ma langue maternelle est le kabyle; et j’ai quelques notions d’arabe dialectal, je le comprends mais je ne le parle pas. Je réside en France depuis l’âge de sept ans, par conséquent je vis, pense et rêve en français. Bref, le français m’habite charnellement. J’ai découvert la lecture, la lecture avec un grand L, en lisant les classiques de la poésie. Encore aujourd’hui je suis capable de réciter des centaines de poèmes par cœur. De la période symboliste surtout. Valéry, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Laforgue, et bien d’autres. Puis je me suis intéressé au roman. Comme Kateb Yacine, je suis pour une langue renouvelée par le peuple, la rue. Oui, la création romanesque est d’autant plus intéressante à mes yeux qu’elle ne s’éloigne pas de la tradition orale. Des œuvres comme Nedjma, Sur la route, Voyage au bout de la nuit lui doivent toute leur force. Sans renier complètement les héritages de la grammaire, et sans prétendre égaler les œuvres que je viens de citer, je voulais me fondre dans ce courant en écrivant mon livre, dans cette école dont le leitmotiv est d’être à l’écoute de son temps, de la langue de son temps surtout.

M. V. – Marianne est-elle seulement un prototype féminin, un idéal, un horizon? Quelle est votre perception des relations hommes/femmes ?

M. T. – Marianne est avant tout un personnage. Un personnage important, il est vrai, tant il est lourd de symboles. Elle est belle, jeune, libre, insouciante. Elle est à l’image de la plupart des jeunes Français et Françaises d’aujourd’hui. Vu sous un autre angle, c’est un modèle éclatant, tout comme le personnage de Nadia d’ailleurs, pour ces femmes soumises, éteintes, effacés qui rêvent d’un statut autre. Je n’éprouve pas une grande sympathie pour les sociétés ou les microsociétés qui condamnent la mixité, et surtout qui réduisent la femme au seul rôle de mère ou de future mère. Je pense que la religion y est pour beaucoup, ou, pour ne contrarier personne, du moins son interprétation. Pour ma part, j’ai pris mes distances avec la religion, et si je l’ai fait c’est essentiellement sur ce point que s’est opérée la scission, même si j’ai d’autres raisons. Je ne crois pas à cette image d’Epinal promulguée par certains écrivains algériens, à ce discours qui nous parle de ces sociétés en vase clos, miracles d’équilibre et d’équité, où il faisait soit disant bon vivre avant que le poison de la modernité insufflé par le colonisateur ne sonne leur glas.

Non, j’ai du mal à avaler ça, d’autant plus que mes parents sont très âgés et que leurs récits n’ont jamais fait mention de cet éden perdu. En tant que romancier, je ne peux que me réjouir de l’émancipation de la femme, musulmane ou autre…

Les femmes actrices à part entière dans la vie économique et sociale, c’est une chose souhaitée, entendue ; mais assez d’hypocrisie, on ne va pas encore leur offrir un espace relatif, contrecarrer leur soif d’absolu en leur faisant miroiter un morceau de liberté bradé par les circonstances de l’histoire, il est temps au contraire de parler d’une liberté sans condition, du droit d’aimer, du droit de disposer de son corps, etc. C’est une position à laquelle je tiens beaucoup. La plupart des Beurs partagent ce point de vue, même si le discours dominant, en raison du machisme ambiant qui règne dans les banlieues, laisse parfois entendre le contraire; les “conversions” de jeunes, j’ose encore espérer, sont des cas rares, souvent des individus qui ne connaissent par leur pays d’origine et qui en même temps n’ont pas tout à fait trouvé leur place en France. Je crois aux femmes, à leur envie de changer les choses. Dans quelques pays arabo-islamiques, les choses vont plus vite qu’on ne le pense, notamment en Algérie; la population bouge, le carcan séculaire prend l’eau et tant mieux, mais les lois tardent à suivre, c’est parfois dramatique. Les avortements clandestins, par exemple – pas de chiffres mais à n’en pas douter ils sont toujours plus nombreux chaque année –, avec tous les risques physiques et psychologiques qu’on peut imaginer, témoignent bien de la détresse engendrée par l’inaction des autorités en place devant ces mutations.

Bref, le combat des femmes continue; même si, comme je l’ai dit plus haut, je reste optimiste. Les femmes écrivent beaucoup, je le constate; et les éditions Marsa leur accordent une place importante. C’est une bouffée d’air, qui me renvoie à cette prophétie d’Arthur Rimbaud sur laquelle je voudrai terminer: “Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons.”

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ISSN : 1270-9131