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Maïssa Bey répond aux questions d'Algérie Littérature / Action

Algérie Littérature Action N° 005

Maïssa Bey Maïssa Bey est née en 1950 à Ksar-el Boukhari, petit village au sud d'Alger. Son père, instituteur, est mort pendant la guerre de libération. Elle a vécu à Alger, où elle a fait des études de Lettres françaises. Mariée, mère de quatre enfants, elle est enseignante dans un établissement du secondaire et réside actuellement dans une ville de l'ouest algérien. Elle a collaboré à une revue maghrébine d'expression française : Maghreb Magazine et a de nombreux projets d'écriture dont un recueil de nouvelles.

Littérature/Action — En matière d’écriture quelles sont vos expériences précédant ce roman?

Maïssa Bey — Je ne sais pas si on peut réellement parler d’expériences. Je dirais plutôt des essais. Essais multiples qui vont de la poésie aux incontournables carnets intimes en passant par des ébauches de romans vite abandonnés; des chapitres entiers, des centaines de pages détruites, brûlées parfois. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y avait une exigence de perfection, non! J’étais sans doute à la recherche d’un style et aucune façon de dire ne me satisfaisait vraiment.

 

Il y a eu des articles aussi, publiés dans une revue maghrébine d’expression française. Ce sont d’ailleurs les seuls textes écrits pour être lus par d’autres. Car il me semble aujourd’hui que si je ne suis pas allée jusqu’au bout de ces essais, la raison essentielle en est que je n’écrivais pas pour être lue. Tous ces écrits, inspirés par des histoires réelles — très souvent des histoires de femmes — ou suscités par des émotions qui traversaient ma vie, à un moment ou à un autre, n’étaient en fait que le lieu, le seul, dans lequel je pouvais me retrouver, organiser ma vie, celle des autres aussi, de façon à la rendre supportable. Une façon de la canaliser dans un ordonnancement de phrases éclatées ou structurées, pour mieux m’en détacher. Une illusion de pouvoir, un espace de liberté que je ne pouvais trouver nulle part ailleurs. Étrange expérience que celle de tenter de sortir de l’enfermement par l’écriture et en même temps de s’enfermer dans l’écriture! Ecriture refuge donc, une sorte de face à face, souvent douloureux, avec moi même.

Et puis, il a fallu qu’un jour, je ressente l’urgence de dire, de “porter la parole”, comme on pourrait porter un flambeau. C’était une nécessité devant la menace de plus en plus précise de confiscation de la parole. De la parole féminine, mais pas seulement. Je n’avais, je n’ai plus le droit de continuer à me complaire dans une contemplation trop souvent narcissique et stérile.

Ce n’est pas un hasard si tant d’Algériens écrivent aujourd’hui. Certains, ici-même (en Algérie) y voient une forme d’opportunisme, mais c’est de tout autre chose qu’il s’agit, j’en suis persuadée. Kafka disait de l’écriture, dans son journal — en d’autres circonstances, mais pour les mêmes raisons : “C’est mon combat pour la survie.” Alors, écrire pour ne pas sombrer, écrire aussi et surtout contre la violence du silence, contre le danger de l’oubli et de l’indifférence.

L/A — Parmi les romans féminins algériens ou étrangers, y a-t-il eu pour vous des modèles littéraires?

M.B. — Là encore, le terme de modèle me semble impropre. Influences, serait plus juste. Dans le choix de mes lectures, il y a, naturellement, une attirance (non pas une préférence) pour toute écriture de femme, d’où qu’elle vienne. Je me sens proche de toute expérience, de tout regard, de toute voix de femme. Le besoin de m’ancrer dans une communauté est toujours présent en moi, du fait même que la société dans laquelle je vis ne prend en compte aucune parole de femme, ou alors exceptionnellement. On ne peut parler de romans féminins algériens sans évoquer Assia Djebar dont, très jeune, j’ai découvert les livres et dont je suis l’itinéraire avec le même bonheur. D’autres sont venues plus tard, et je n’en citerai aucune de peur d’en oublier. Mais elles sont certainement en moi quand j’écris, ces voix qui se répondent, dans le même désir de libérer la parole féminine. Et c’est naturellement que je m’accorde à ces voix. Peut-être même, qu’en filles de Shéhérazade, ne faisons nous qu’écrire le même livre, indéfiniment...

L/A — Votre texte s’inspire-t-il d’expériences vécues? A-t-il délibérément un caractère sociologique?

M.B. — “Toute fiction est une autobiographie fantasmée” a écrit un jour Joyce. L’histoire de Nadia prend effectivement sa source dans des expériences personnelles, en particulier celles vécues dans mon enfance, source de référence permanente dans mes écrits. La mort du père par exemple. Mais elle s’inspire aussi de multiples expériences dont, parfois, j’ai été le témoin direct. Il est certain que tous ceux qui liront ce texte, en Algérie, y trouveront des échos de leur situation, y reconnaîtront des INTERVIEW DE L'AUTEUR, événements qu’ils ont vécus, qu’ils vivent quotidiennement. Djamel, le frère de Nadia, existe. Je l’ai rencontré. Il existe en milliers d’exemplaires. La scène où Nadia découvre qu’il a détruit tous ses livres, ses photos, ses poupées est une scène vécue, avec bien plus de violence d’ailleurs, par des personnes qui me sont proches. Je n’ai rien inventé. Toutes ces scènes vécues ou rapportées sont les fils avec lesquels j’ai tissé la trame de cette histoire qui pourrait être, intégralement, celle de milliers d’Algériennes. Il n’y a pas là volonté délibérée de présenter ou d’étudier des faits sociaux. Et quand l’histoire se déroule sur le fond d’une réalité aussi fréquente, on ne peut pas faire l’impasse sur certains aspects d’une société appréhendée dans son quotidien. Que certains y voient un caractère sociologique, rien de plus normal. Toute œuvre littéraire, toute œuvre de fiction n’est-elle pas inévitablement inscrite dans un contexte sociohistorique?

Et plus la pression de la société est forte, plus l’oppression des personnages par cette société est grande, plus elle envahit l’œuvre, au risque même de paraître délibérée. C’est cela la réalité algérienne aujourd’hui.

L/A — Le parcours de Nadia, son éveil à l’amour, son sentimentalisme déçu, son voyage à la lucidité par la souffrance sont-ils porteurs d’un message d’espoir?

M.B. — Dès le premier instant où j’ai imaginé le personnage de Nadia, l’inéluctabilité de sa mort s’est imposée à moi. Cette mort, je la ressentais comme une nécessité, comme la seule destination possible de son parcours. Qu’elle soit perçue comme une délivrance, comme un accomplissement ou même comme une juste sanction, il n’en reste pas moins que cette vie, cette mort interpellent le lecteur. C’est donc à lui de choisir la portée de ce message. Il décidera selon sa vérité.

Je dois dire cependant que chacune des pages écrites s’alimentait au feu d’un désespoir qui est loin de s’éteindre encore aujourd’hui. Mais le sacrifice de Nadia, — j’emploie ce mot à dessein —, sa mort voulue, acceptée (elle en choisit le lieu et le moment) n’est-elle pas une ultime façon de se rendre maîtresse d’elle même, d’accomplir sa démarche.

Dostoïevsky faisait dire à l’un de ses personnages : “Je me tuerai pour affirmer mon insubordination en nouvelle et terrible liberté.” Et le frère de Nadia n’est que l’instrument de ce choix. Et c’est peut-être en cela qu’elle est la plus forte.

L/A — Les relations de Nadia avec son frère ont-elles une symbolique qui dépasse le cadre du roman?

M.B. — Choisir cette forme narrative qu’est le roman, écrire dans un style proche de la poésie, dans ce qu’elle a de dense, de concis, c’était prendre un risque. Celui de s’entendre dire que le sujet traité mérite un traitement plus grave, plus rigoureux. Mais la forme achevée de ce récit n’est rien d’autre que l’expression d’une profonde souffrance qu’il m’était impossible de conjurer autrement.

Au-delà des anecdotes bien réelles dont il est fait mention, m’est apparu très vite le sens profond de la mutation de toute une génération manipulée, circonvenue par une cohorte de prédicateurs aux motifs inavouables. Il y a cependant quelque chose dont je n’ai pris conscience qu’une fois ce récit achevé : Nadia et son frère sont au fond terriblement proches, terriblement pareils dans leur quête désespérée; l’une passe par le désir de construire quelque chose de beau, de pur alors que l’autre, celle de Djamel, passe par la haine, la violence, la destruction.

Les événements que traverse ce pays — restons pudiques en employant cette formule — ne sont que l’expression violente (oh combien!) de ce mal-être. Et s’il faut appeler les choses par leur nom, les relations entre Nadia et son frère ne sont qu’une des illustrations possibles de cette guerre fratricide, vécue au quotidien dans ce qu’elle a de plus terrible, à savoir la négation des valeurs fondamentales sur lesquelles repose toute société dite “civilisée”.

L/A — “Au commencement était la mer”... et à la fin?

M.B. — Peut-on dire que cette histoire est finie? Dans ce jour qui commence, Nadia s’élance vers la mort comme elle s’élançait vers la mer, dans la même course. Cet envol n’est-il pas révélateur du désir qu’elle a de trouver un commencement dans la fin?

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ISSN : 1270-9131