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Aziz Chouaki : humour et poésie

Par Christiane Chaulet Achour
Algérie Littérature Action N° 12 - 13

Aziz Chouaki, connu des lecteurs algériens, a monté au mois de juin sa pièce, Les Oranges, au Théâtre international de langue française à Paris. Le texte sortira aux éditions de poche "Les Mille et une nuits" en janvier 1998. Un de ses romans inédits sera aussi prochainement publié par Algérie Littérature / Action.

Algérie Littérature/Action - Pouvez-vous nous donner quelques éléments biographiques?

Aziz Chouaki — Je suis né en 1951 à Tizi Rached en Kabylie que ma famille a dû fuir dès que la guerre a éclaté. J'ai donc grandi à El Harrach, une banlieue populaire d'Alger. Je suis entré à l'école primaire en 1957 où j'ai reçu la formation type du "pied noir deuxième génération". Après 1962, j'ai fait mes études secondaires au lycée Abane Ramdane d'El Harrach, puis, à l'Université d'Alger, ma licence d'Anglais. J'ai entamé un Magister sur Ulysse de Joyce, qui a beaucoup marqué mon écriture. Mais les événements de 88 m'ont rattrapé, et je n'ai pu terminer ma thèse.

AL/A — Et professionnellement, que faisiez-vous?

A.C. — J'ai enseigné l'anglais dans un centre de formation informatique (le C.E.R.I.) de 1975 à 1984, puis à l'Université d'Alger, pendant deux ans. En 1984, à l'ouverture du club de musique Le Triangle à Ryadh el Feth, j'ai été directeur artistique jusqu'à mon départ.

AL/A — Quand avez-vous quitté l'Algérie?

A.C. — En janvier 1991. Parce que j'ai vite vu les choses arriver. Ayant grandi dans le même quartier depuis tout jeune, jusqu'à mon départ, je l'ai vu changer de visage ce quartier, à mesure que l'islamisme montait. A un moment donné, je me suis mis à compter, sur les doigts d'une seule main, les gens qui ne fréquentaient pas la mosquée, c'est là où je me suis dit que quelque chose était en train de changer, je sentais vraiment des poignards dans les regards, je devais représenter le diable pour eux.

AL/A — Vous avez eu aussi des activités journalistiques?

A.C. — De 89 à 90, au Nouvel Hebdo. Chaque semaine je publiais une nouvelle, m'inspirant toujours des événements, de l'air du temps, du petit quotidien d'Alger. Puis il y a eu des lettres de menace, et... je suis parti.

Quand je suis arrivé en France, mon roman Baya allait être adapté au Théâtre des Amandiers à Nanterre, cela m'a donné confiance.

AL/A — Avant d'en arriver là et à vos activités ici, revenons un peu à Alger : vous êtes aussi musicien, je crois?

A.C. — Exact, la musique a été mon premier contact avec l'art. J'ai eu ma première guitare à 14 ans et vers 17 ans, je faisais partie du milieu rock algérois. On jouait sur les places publiques, dans les cabarets, dans les fêtes de village, les bals d'étudiants. Les fêtes municipales, c'était la fête des Oranges à Boufarik, la fête des cerises à Miliana, il y avait une sacrée concurrence.

AL/A — Mais de quelles années parlez-vous?

A.C. — Mais des années 70! quand je raconte ça, on ne me croit pas. Je me souviens encore de bals municipaux, quand monsieur le maire et son épouse ouvraient le bal. Ma mère avait peur que je néglige mes études, elle avait peur de la musique. Elle a vite changé d'avis quand j'ai acheté notre première télé (en noir et blanc à l'époque), grâce à l'argent de la musique justement.

Notre répertoire était très varié, tangos, paso-dobles, bossa-novas, tubes français, italiens, anglais. On chantait "yaourt", (c'est-à-dire phonétiquement), le public n'y voyait que du feu. Je me souviens de mes premières scènes, un orchestre pied-noir d'Alger, "Los Mafiosi", deux Italiens, un Français et un Arabe, je remplaçais le guitariste.

En fait, j'ai appris la musique grâce aux pieds-noirs qui restaient encore, mais ils sont tous partis dès que Boumédienne a commencé à serrer la vis. A la fin des années 70, je me suis orienté vers le jazz et la composition, on voulait faire évoluer la musique algérienne, l'ouvrir aux courants modernes, à la technologie, au jazz, au rock. C'est grâce à tout ce passif musical que je me suis retrouvé directeur artistique au Triangle, un espace de musique composé de trois clubs, la discothèque, le club oriental et le club de jazz. J'étais responsable de la programmation dans les trois salles : chanteurs, danseuses, groupes de jazz, animations particulières dans la discothèque.

AL/A — Et la venue à l'écriture?

A.C. — J'ai d'abord commencé par écrire des poèmes, puis des nouvelles, que j'ai rassemblés en un recueil Argo, en hommage à Barthes qui comparait la littérature au vaisseau Argo, dont la forme changeait tout le temps alors qu'elle gardait toujours le même nom.

L'unique boite d'édition du pays, la SNED et ses censeurs, m'ayant gentiment éconduit, j'ai publié, en 1983, ce recueil à compte d'auteur, 2000 exemplaires, aux éditions "L'Unité", le journal de l'UNJA. J'ai fait la distribution moi-même, le porte à porte chez les libraires. Fiasco commercial, disons-le, mais succès d'estime, quand même!

AL/A — Des échos de cette première publication?

A.C. — Oui, des articles dans la presse, des passages radio, une tentative d'adaptation cinéma d'une des nouvelles, "Ici et maintenant". Une adaptation musicale par Safy Boutella du poème, "Premier (novembre)" en hymne pour le grandiose 30ème anniversaire du premier novembre sur l'esplanade de Ryadh El Fath. C'était un grand moment d'entendre une chorale de plus de cent personnes chanter ce texte devant 40.000 personnes. Cet hymne, "Fatah", fait aujourd'hui partie du répertoire de la fanfare républicaine.

AL/A — Et ensuite, il y a eu Baya?

A.C. — J'ai terminé ce roman en 86 et il a été publié chez Laphomic en 89 (88 est une erreur de l'achever d'imprimer).
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AL/A — Quel était votre projet quand vous l'avez écrit et comment le roman a-t-il été reçu?

A.C. — J'ai toujours eu l'impression que la femme algérienne a été traitée de façon partiale, univoque, sèche souvent, on lui a toujours dénié sa sensualité, parce que subversive. C'est l'imagerie "démocratie populaire" à la sauce musulmane : la femme est condamnée à n'être que la mère, l'épouse, la soeur, la fille. J'ai voulu proposer une palette de nuances, montrer une femme contradictoire, sensible, et surtout libre dans sa tête, qui refuse à sa manière, c'est-à-dire non-intellectuelle, la doxa du Pou-voir. Baya aime physiquement. Et surtout elle le dit, en plus à la première personne! Sacrilège dans un pays de moustaches...! Elle avait des amis pieds-noirs qu'elle adorait.

On m'a traité d'assimilationniste, de nostalgique de la colonisation. Je voulais aussi, au passage, griffer le mythe "les pieds-noirs sont tous des salauds".

AL/A — Il y a aussi une grande fascination pour l'image puisque tout le roman s'articule sur ces photos de différentes époques que Baya regarde?

A.C. — Oui, il y a cette fascination et une influence certaine de Barthes, et de Deleuze qui disait : "On doit lire un livre comme on regarde la télé...". Je me disais — et je me dis toujours — que l'écriture doit s'ouvrir aux technologies de communication que son époque produit. Si la littérature ne s'adapte pas, n'intègre pas dans son "faire", les procédés de son environnement médiatique, elle se décentre et va rejoindre les musées.

On ne peut écrire aujourd'hui comme si Internet, la télé, les portables, le zapping, etc., n'existaient pas. Il en a toujours été ainsi, par exemple, au XIXème siècle, les plus grands, Flaubert, Zola ont tous intégré les médias de communication de leur temps : les bateaux à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, le discours épistolaire, le poney express. Régis Debray parle très bien de ça, en proposant une nouvelle science qu'il appelle la Médialogie. J'ai voulu tenter ça dans Baya, c'est pour cela que l'écriture semble tellement... multimédia. Pour le roman lui-même, il y a eu des réactions positives et d'autres négatives comme celles que je rappelais tout à l'heure.

AL/A — Cette vision que Baya a de l'indépendance était inhabituelle, cette manière d'introduire l'autre communauté, Camus?

A.C. — On nous a toujours présenté l'indépendance ainsi : le peuple algérien a mis la France dehors, et maintenant, comme un seul homme il va édifier l'avenir avec sa soeur à ses côtés. C'est dire le bois de la langue. Alors que tout le monde sait que c'est faux, le jour de l'indépendance, il y a eu des viols, des mises à sac, des règlements de compte, des pillages, l'anarchie totale, quoi. Pour revenir à Camus, dans une de mes nouvelles de 89, "Bon anniversaire", j'ai introduit des personnages de la littérature algé-rienne, des stars du foot, de la chanson, des mythes, Camus, Isabelle Eberhardt. Je revendique simplement leur algérianité. Dans Baya, Camus est un personnage de fiction, c'est l'ami du père de Baya, justement. J'aime bien taquiner cette lisière entre le mythe et la fiction. Je veux aussi casser cette image de grisaille qu'on colle souvent à Camus, l'absurde, le suicide, etc... Dans ma pièce, Les Oranges, l'image de Camus revient comme un refrain, une rythmique charnelle, avec comme motif "la pastèque"... "il prend la pastèque à bras le corps et coupe de larges tranches rondes... comme ça, chacun il a un peu de coeur"...

AL/A — Ensuite, les nouvelles du Nouvel Hebdo? Vous savez que j'aime beaucoup "Rire"! Je l'ai fait connaître dans l'Association d'études de l'humour à laquelle j'appartiens et je sais que des enseignants l'ont étudiée avec des lycéens ou des étudiants, comme je l'avais fait à Alger entre 90 et 92...

A.C. — "Rire"... il est question de l'abolition systématisée du rire en Algérie, on pourchasse les comiques, on les exécute et on brûle leurs ouvrages. Une fois, à Paris, j'ai rencontré Fellag qui m'a montré du doigt en disant à la cantonade : "C'est Aziz Chouaki qui m'a tué le premier!"... Les autres nouvelles, par le biais du fantastique, de l'humour toujours, ont représenté l'occasion pour moi, de proposer une vision de la formidable capacité qu'ont les Algériens à pratiquer l'humour dans son sens littéral : la distance, l'autodérision, le goût de la fantaisie. Tout le contraire de l'univoque, de cette esthétique de béton et de componction que véhiculait l'art officiel, le soviétobaathisme à bon marché.

AL/A — Et depuis?

A.C. — En 1992-93, j'ai écrit L'Aigle, un roman étrange où le personnage central est la fiction, l'écriture, puisqu'il s'agit d'un écrivain qui invente une histoire et qui rencontre dans la vie ses personnages; il va essayer de tirer ça au clair, tout ce qui lui arrive est comme programmé par lui. Je n'ai pas encore trouvé d'éditeur mais je suis patient. Ensuite, je me suis mis à un autre roman, L'Etoile d'Alger en 1994-1995 qui va peut-être être édité par Algérie Littérature / Action. Mais j'ai surtout beaucoup écrit pour le théâtre depuis que je suis en France.

AL/A — C'est Baya qui vous a donné l'envie de vous mettre au théâtre? Revenons un peu sur cette adaptation théâtrale...

A.C. — Le Directeur du théâtre des Amandiers, Serge Sobczynszki, de passage à Alger, cherchait des textes pour organiser une "Semaine Algérienne" aux Amandiers. Il est tombé sur mon roman, Baya, et m'a contacté pour avoir mon accord concernant une adaptation théâtrale. Michèle Sigal s'est chargée de la mise en scène. Ivelyne Ailhaud, a admirablement interprété le personnage Baya, bien qu'elle n'ait jamais mis les pieds au Maghreb, preuve que le personnage a quelque chose d'universel. La pièce a été jouée en juin 1991 pendant trois semaines; elle a été diffusée intégralement par France Culture et reprise à la Maison des Cultures du Monde en 1992, pendant cinq semaines. Par la suite, Mohamed Benguettaf l'a traduite en arabe, et Ziani Cherif Ayad l'a adaptée avec Dalila Helilou comme comédienne. La pièce a été jouée à Alger au CCF, à Carthage où elle a obtenu un prix.

Mais Baya, à Nanterre, m'a ouvert les yeux sur le théâtre. Jean-Pierre Vincent m'avait dit que j'avais une écriture immédiatement théâtrale, que j'étais comme Monsieur Jourdain, car j'écrivais du théâtre sans le savoir. Juste après, Mustapha Aouar, un metteur en scène né en France, m'a commandé une pièce. Et j'ai écrit Antinéa, en revisitant le mythe au passage... La pièce a été jouée à Charleville puis à Vitry au théâtre Jean Vilar. Depuis j'écris de plus en plus pour le théâtre, je dois avoir six pièces inédites. Avec Les Oranges, ma dernière pièce, jouée au TILF les 9,10,11 juin 1997, je passe un cap important et singulier pour moi, car c'est la première fois que je fais de la mise en scène, ça se passe plutôt bien, je crois, et ça m'encourage pour la suite.

AL/A — Des projets?

A.C. — Beaucoup. En ce moment j'écris un spectacle One Man Show pour café-théâtre. Une série de sketches que j'espère placer dès la rentrée. Ce sera une expérience de plus, l'écriture de sketches m'intéresse, le format est rapide, le rire doit être immédiat, c'est assez particulier, j'aime bien ça, ça me fait respirer de la "grande littérature", dont je suis très friand, par ailleurs.

J'écris aussi beaucoup pour la radio. Il y a deux ans, j'ai écrit 24 textes pour la Radio Suisse Romande, qui ont été réalisés et diffusés. France-Culture en a adapté cinq en dramatiques, diffusés l'été dernier. Et là j'ai une commande, toujours de France-Culture, pour cinq dramatiques pour enfants. A la
rentrée, il est question d'une reprise des Oranges, dans une nouvelle mouture puisque Agoumi fera partie de la distribution aux côtés de Magid Bouali et de Myriam Loucif. Ça se passera au Centre Culturel Algérien, produit par l'association, "les deux rives Rayonnent". Il y a eu une autre lecture de la pièce, le 28 août, au Festival de Pont-à- Mousson, "La mousson d'été", qui réunit les spécialistes du théâtre; à la suite de cette lecture qui a suscité beaucoup d'intérêt, des possibilités semblent se dessiner. Sinon j'ai un petit rêve secret, c'est de monter Nedjma de Kateb Yacine en opéra-rock, mais il faut beaucoup de moyens financiers, pour cela. Alors... avis aux amateurs!

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ISSN : 1270-9131