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Entretien avec Abdelouahab Mokrani

Par Dominique Le Boucher
Algérie Littérature Action N° 18

- Pourquoi avoir choisi ces formats particulièrement petits et d’où vient cette manière d’habiter l’espace, comme si l’enjeu était de modifier l’univers extérieur à la peinture avec des personnages qui semblent soudain beaucoup plus grands que la taille réelle du cadre?

- A. Mokrani : “Aux Beaux Arts de Paris, j’ai fait de la gravure, et je crois que je reste tributaire de cette formation. Le côté matière que l’on peut toucher m’importe beaucoup, et m’écarte d’une approche intellectuelle trop abstraite de la peinture. J’ai besoin de ces fonds qui font songer à du cuivre, mais peut-être aussi à de la terre. Cet ocre, par exemple, sur lequel se déplient des corps de couleur vert d’eau, à peine esquissés. Tout ça est fait avec une grande économie de moyens. Sans entrer dans le détail. Les personnages ne signifient pas, ils suggèrent. Ils suggèrent qu’il y a quelqu’un là, ou qu’il y était il y a peu de temps. Ce qui est trop précis, on en a vite fait la lecture. Au contraire, ce qui demeure mystérieux crée une passerelle entre l’imaginaire du peintre et de celui qui regarde, et cela doit fusionner.

Un petit format c’est une confidence, un face à face. Et dedans, on peut dévoiler des corps, les mettre à nu, les écorcher comme cette femme que tu vois là, dont tout le bas du corps replié prend une telle importance qu’il semble que le cadre n’existe plus. Tu imagines ça beaucoup plus grand, ce serait de l’exhibition. Alors que là, la violence est contenue. Il y a de l’Algérie, bien sûr, dans cette peinture et dans les autres, mais pas d’étalage, pas d’actualité ni de spectacle. La luminosité des couleurs atténue ou renforce, selon l’humeur de celui qui regarde, ce qui est ressenti. Cela peut être un drame, mais la couleur le magnifie. C’est très ambigu comme message. Ce rouge est fait de toutes les nuances possibles: brique, carmin, orange, orangé-rose, à l’infini. Ça peut prendre une dimension pathétique, et en même temps c’est du rouge qui éclate et qui est contenu dans un corps de femme. Qu’est-ce que je peux faire d’autre pour dire l’Algérie dans mon rapport à elle, comme un secret?“

Il n’y a que des corps posés devant moi. Des amas de corps s’agglutinant comme des poissons asphyxiés sur une grève dont on ne distingue aucune limite rassurante, pas même celle d’une mer improbable. Des corps souvent sans membres qui fassent sortir l’être de sa chrysalide. Et pourtant, de ce magmas de lave encore luisante dans laquelle ils semblent moulés comme les dormeurs de Pompéï, s’esquissent des mouvements arrêtés soudain, comme figés au coeur de l’élan qui les portait. Une danse lente de la matière sourdant du ventre de la terre et s’immobilisant au contact brutal avec la lumière. Corps dédoublés où l’homme qui retient la femme complètement absente fait partie d’elle. Corps frottés de sable et d’encre pourpre fusionnant avec l’ombre debout, rigide à quelques pas, d’un vert abyssal presque sans fond. Corps dont on ne devine pas aisément le sexe ni le visage. Formes se réduisant telles de petites statuettes d’argile à peine marquées d’une empreinte. Visages sans regard se rétrécissant, peau de chagrin d’une face racornie, séchée et raclée par la rudesse des vents. Et puis toujours cette fenêtre en arrière plan dans une fuite vertigineuse où des bleus de turquoise et de safre coulent sur l’indigo du crépuscule.

- Pourquoi ces êtres qui semblent inachevés, comme s’ils étaient arrêtés par l’étreinte du temps se refermant sur eux, comme s’ils ne devaient jamais atteindre au minimum d’existence? N’existent-ils pas seulement par la couleur?

- A. Mokrani : “Il n’y a aucun systématisme dans la création. Chaque peinture est un cas particulier. J’utilise des techniques mixtes: aquarelle, encre et acrylique avec des médiums pour obtenir la transparence de l’huile tout en gagnant du temps sur le séchage. C’est vrai que j’ai cette fébrilité et cette impatience qui me conduisent à travailler avec le plus de spontanéité possible. Mon souci c’est essentiellement la lumière, la couleur et la composition.

A Alger, mon balcon donne sur le port. Et donc, ma fenêtre est mon support, ma trame lumineuse par la succession des différentes lumières du ciel, entre l’aube et le crépuscule. Auparavant, ma palette était très sombre, et durant mon dernier séjour à Alger, elle s’est complètement éclaircie. Cela ne veut pas dire que l’ombre soit totalement exclue de mon travail actuel. Ce sont des périodes qui se succèdent. Comme le travail nocturne succède pour moi au travail diurne. A Alger, j’ai vraiment découvert que la couleur primait. Les gens pensaient que j’allais ramener de là-bas une couleur expressionniste, morbide. Et j’ai fait juste le contraire. Le thème d’une peinture est sousjacent. Il finit par s’imposer.

Au départ, je prends souvent un prétexte qui peut être arbitraire. Ensuite, j’oublie complètement ce que je voulais représenter en ne m’occupant plus que du côté plastique. C’est comme une composition musicale, comme faire de la musique avec de la couleur. Mais une peinture n’est jamais achevée. C’est une aventure, et, par rapport au peintre, c’est aussi un constat d’échec. On ne parvient pas à atteindre quelque chose. Une sorte de quête de l’impossible.

Quand j’ai peint ces corps qui fusionnentet semblent inachevés, j’ai pensé à une émission que j’avais vue sur l’holocauste. Dans les chambres à gaz, la manière de mourir la moins atroce était de s’enlacer et de mourir dans cette position. Les personnages deviennent parfois presque dérisoires, comme des quilles.“

Devant moi se succèdent à un rythme rapide - celui avec lequel ils sont venus au monde - les décors exécutés au lavis les plus aériens comme des morceaux de ciel collés là, ou au contraire empâtés de croûtes terreuses se soulevant telles des écorces boursouflée par la résine contenue sous la surface du papier.

Puis, a Mokrani va chercher dans un coin de l’atelier des dizaines de silhouettes découpées qu’il me jette sur les genoux. Ensuite, reprenant le fil d’une histoire commencée bien avant mon intrusion dans les lieux et dont l’origine me demeurera inconnue, il se saisit de l’une ou l’autre, précisément, et la punaise sur le fond dont elle semble n’avoir jamais été séparée.

A observer la technique qu’il me montre ainsi, j’ai l’impression que chacun de ces petits êtres, doit masquer de sa présence un vide terrible, que pourtant il souligne par sa densité même, tel que le ferait du plomb fondu sur de la neige. Mon sentiment qu’il s’agit d’un théâtre d’ombres ne cesse de s’accentuer.

- Qui y a-t-il donc derrière ces formes creuses? Ou plutôt, y a-t-il autre chose que le néant et la lumière aveuglante?

- A. Mokrani : “J’ai plus d’une trentaine de silhouettes découpées dans ma chambre. Il me faut ce désordre pour travailler. Je ne peux pas rester sur une peinture uniquement. Je dois être à cheval sur plusieurs. Cela tient aussi au fait que, comme une peinture n’a pas de fin en soi, il faut absolument savoir s’arrêter sinon on risque de la détruire. Il est vrai que mon univers est composé d’un monde de théâtre, de masques, avec une atmosphère assez étrange.

Ce qu’il y a derrière, je n’en sais rien. En Algérie, tout est masque. Le voile et le reste. Sur la couverture d’un recueil de poèmes que j’ai illustrés en 1991, apparaissait une femme avec le visage masqué et le reste du corps entièrement nu. C’est le visage qui était plus important que le corps. J’ai fait cela par provocation juste après les événements de 88 où il y avait eu un immense espoir. Ça fonctionne par images qui marquent le cerveau à notre insu et qui rejaillissent à un moment précis. Mais ce n’est pas un processus ni un savoir. Il est indispensable d’introduire le doute dans ce qu’on crée. Douter c’est se renouveler. Baudelaire disait: “Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!“ C’est ça, voyager sur place, changer de peau à chaque fois que tu te mets à découper un personnage, que tu cherches un fond et que ça te prend un temps fou. Voyager dans du papier.“ “Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau!“

Gravures en lumière noire de Goya, goules, sorcières ou monstres à moitié bêtes à moitié diables, dont on sait qu’ils sont nés des démences de l’inquisition religieuse et politique et qu’ils en ont démasqué le silence et les langues arrachées sous le bâillon. Silhouettes de papier rouge de Mokrani plus lourdes que des corps de bronze torturés. Sang d’encre devenu bien au delà de ces années d’une Espagne en proie à ses démons familiers, la trace d’une violence universelle muée en écriture.

Ombres se mouvant comme un voile de fumée sur la carte dépliée de l’Algérie. Hors du temps, la pointe incise notre histoire dans des rues qui n’ont l’air de rien. Au fond des cours où sommeillent les chats. L’essentiel n’est-il pas cette griffure noire qui donne un sens à la lumière?

Lire aussi: Abdelouahab Mokrani : L’Algérie des masques par Dominique Le Boucher


  • Abdelouahab Mokrani est né le 8 janvier 1956 à Taher, en Algérie.

1976-82

École Supérieure des beaux-arts de Paris.

1971-73

École Nationale des beaux-arts d’Alger.

Ancien pensionnaire de la Villa Abdeltif, Alger

Expositions personnelles

1994

Centre Culturel Algérien, Paris

1993

Galerie Georges Bernanos, Paris

1992

Oeuvres illustrant “Le Voyage”, poème de Charles Baudelaire extrait des “Fleurs du Mal”, Centres Culturels Français d’Algérie ( Alger, Annaba, Constantine, Oran et Tlemcen )

1990

Oeuvres illustrant Vision du retour de Khadidja à l’opium, recueil de poèmes d’Amin Khan, Galerie Isma, Alger

1982

Centre Socio-Culturel Gérard Philippe, Le Plessis Robinson

1981

Centre Culturel de la Wilaya, Alger Expositions collectives

1997

Oeuvres Contemporaines, salle Anatole France, Villeneuve-Le-Roi

1995

“Les Effets du Voyage”, 25 peintres algériens, Palais des Congrès, Le Mans

“Rencontre sous le signe de l’espoir pour l’Algérie”, Institut du Monde Arabe, Paris

1993

Cité Internationale des Arts, Paris

Lauréat de l’exposition “Peintres du monde”, Galerie Georges Bernanos, Paris

1989

Expérience dite de Plein-Air, Bulgarie

1988

“Hommage à Picasso”, Musée Picasso, Antibes

“Papiers peints”, Galerie M’Hamed Issiakhem, Alger

“Artistes de la Villa Abdeltif”, Galerie M’Hamed Issiakhem, Alger

1986

“Six manières d’être artiste”, Galerie M’Hahmed Issiakhem, Alger

“Artistes algériens d’aujourd’hui”, Galerie M’Hamed Issiakhem, Alger

“Algérie, peinture des années 80”, Centre National des Arts Plastiques, Paris

1973

Hall d’exposition, Foire Internationale d’Alger

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ISSN : 1270-9131