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Entretien avec Jamel Eddine Bencheikh

Jamel Eddine BencheikhPropos recueillis par Christiane Chaulet Achour
Algérie Littérature Action N° 15 - 16

Algérie Littérature/Action — Jamel Eddine Bencheikh, vous publiez habituellement de la poésie. Rose noire sans parfum est un roman ou un récit. Pouvez-vous nous dire d’abord comment vous qualifiez vous-même votre création présente et la situez par rapport à vos œuvres précédentes?

Jamel Eddine Bencheikh — Votre question rappelle celle de Cébès à Socrate dans le Phédon de Platon. Socrate avait mis en vers les contes d’Esope et son Prélude à Apollon alors qu’il n’avait jamais touché à la poésie auparavant. Il explique avoir reçu à maintes reprises au cours de sa vie la visite d’un même songe, “un poète, ajoute-t-il, doit mettre en œuvre non point des théories mais des mythes”. J’ai peut-être fait le contraire en mettant en prose un récit qui, jadis, aurait été versifié. Il ne s’agit ici ni d’un temps fabuleux ni de divinités, mais le réel sait prendre aussi les allures d’une légende et faire des signes qui semblent venir du ciel.

Ce personnage de faux prophète a pris depuis fort longtemps pour moi une valeur symbolique car il a été à deux doigts de triompher. Qu’aurait-on dit de lui, alors? Sa façon de se convaincre, au fur et à mesure des événements, d’être chargé d’une mission divine m’a paru exemplaire. L’imaginaire et le réel se côtoient, se réfutent, s’alimentant l’un de l’autre. Ce dialogue m’a fasciné. Il m’a permis de tresser des discours multiples, d’imaginer la pensée d’hommes dont on rapporte les actes sans analyser ce qui les avait dictés. Jamais je n’ai mieux compris combien, dans un texte touchant au religieux, la vérité et le mensonge pouvaient se nouer à ce point.

AL/A — Le sujet lui-même est pris dans un passé très lointain. Pourquoi ce choix?

J. E. B. — D’abord parce que je suis un médiéviste. J’ai passé tout mon temps d’universitaire en compagnie de poètes, théologiens, moralistes, historiens et géographes des premiers siècles de l’Islam. Leurs textes se répondent, s’éclairent et tissent la trame de la culture arabe. Ils dessinent un espace dont je peux reconstituer le relief, interroger les zones d’ombre.

Du calife et de la princesse à l’esclave, hommes et femmes me sont devenus familiers. Je puis m’aventurer en ce monde sans risquer trop d’erreurs. J’ai été frappé voici très longtemps par cette révolte d’esclaves noirs du IXème siècle. Les chroniques, celle d’at-Tabari spécialement, rapportent à son sujet une multitude de faits, minimes ou importants, sans accorder plus d’espace aux uns qu’aux autres. J’ai estimé que cet affrontement entre le pouvoir abbasside et les gueux réunissait les données propres à juger d’une société.

AL/A — Est-ce le début d’autres “narrations”, une autre forme littéraire que le poème, dans votre œuvre?

J. E. B. — Cela n’est pas impossible. J’ai écrit une pièce de théâtre voici fort longtemps, Le Village de l’Ouest, dictée par la guerre d’Algérie. C’est à partir de 1992 que j’ai repris et achevé Rose noire sous la pression des massacres perpétrés en Algérie. La poésie accueille le cri et s’y épuise, il me fallait un autre registre pour plonger dans le tourment. Cette expérience m’a apporté beaucoup. Rien ne dit que je ne la prolongerai pas d’une autre façon.

AL/A — Vous réveillez un passé mais en affirmant dès le début du texte : “Nous sommes en un lieu que votre histoire ignore et que votre poésie prostituée ne soupçonne pas. Vous n’avez même pas les mots qu’il faut pour désigner nos repaires” : est-ce dans cet espace entre érudition et imaginaire que l’on pourrait situer votre geste de créateur?

J. E. B. — Les historiographes arabes du Moyen-âge n’analysent pas les faits. Ils les rapportent avec pour seul but d’enregistrer les péripéties du califat. Leur œuvre s’ajuste à leur fonction de chroniqueurs du pouvoir. De leur côté, les poètes, dans leurs grandes compositions laudatives, sont, pour la plupart, payés pour faire l’éloge des califes et des grands dignitaires. On ne saurait extraire de leurs textes des points de vue qui iraient à l’encontre de leur charge. Heureusement d’autres écritures nous font écouter d’autres voix. Les citations que vous faites prennent justement à partie cette mise sous surveillance de l’écrit.

Je n’ai à aucun moment imaginé des personnages ou des lieux. Je m’en suis strictement tenu aux faits tels qu’ils sont rapportés par les chroniqueurs, mais je les ai soumis à la réflexion et rien ne pourrait contredire ce que j’en ai induit. Je ne travestis rien, je ne fais que lire des silences. Ils sont souvent plus explicites que des discours.

AL/A — A la lecture, il ne semble pas que ce passé soit seulement traité sur un mode nostalgique : le choix est-il orienté par ce que vous voudriez dire du présent? “Le maître que j’imagine vivra donc de tous les temps et se postera en toute cité”...

J. E. B. — Je n’aurais pas entrepris cette reconstitution dans le seul but d’éclairer le passé. J’ai retrouvé dans celui-ci bien des moments de l’histoire postérieure et des événements que nous vivons aujourd’hui. Les rapprochements sont frappants. L’histoire se répète inlassablement et il serait illusoire de croire que les formes d’affrontement actuelles effacent des prédispositions humaines constantes. Ce n’est pas là l’expression d’un pessimisme outrancier mais l’examen des fondements d’une culture. Les Algériens, par exemple, ont cessé d’interroger leur histoire ancienne pour éviter de se regarder en face. Les maux qui les accablent leur semblent toujours fruits d’une agression extérieure ou de quelque fatalité. Ils ne parviendront pas ainsi à sortir de leur vraie fausse histoire. C’est le cas de la plupart des Arabes et de nombreux peuples sur terre. Voilà pourquoi j’ai projeté mon personnage dans tous les temps et l’ai posté en toute cité. Mon récit s’est tressé de lui-même au futur.

AL/A — La construction est très concertée : vous introduisez plusieurs voix. Y a-t-il quelques indices à donner au lecteur pour lui faciliter l’accès à ces différents points de vue?

-”Zandjs nous fûmes donc. Noirs venus d’Afrique orientale peut-être, enfin noirs achetés, vendus, revendus...”

-”ce grand blanc vient de ma plume rompant d’elle-même ce faux discours prêté à des hommes que rien ni personne ne pourra faire parler”...

-”je suis né et j’ai grandi à Warzanîn”...

J. E. B. — Dans un premier temps deux voix se disputent le texte, dans un conflit au demeurant très classique, entre l’auteur et son personnage, le Maître des esclaves. Je n’ai pas créé ce dernier, j’en ai trouvé les gestes dans les chroniques anciennes et les ai interprétés. Il était libre de ses actes, je l’étais d’en déceler les mobiles. Le troisième Je est celui du Régent, vainqueur de la dernière bataille, qui entend livrer à la chronique les seuls faits qui conviennent à son pouvoir.

Les événements éclairent les personnages qui prennent l’avantage tour à tour. Pour peu que le lecteur entre dans le jeu, il peut très bien mêler sa voix aux autres et juger de ce qui se passe sous ses yeux. C’est probablement ce qui m’a incité à appeler roman ce texte. Non pas par ce qu’il imagine mais par ce qu’il laisse imaginer. D’ailleurs les écritures se croisent et la prose fait place à la poésie; j’aurais même pu y introduire du théâtre.

AL/A — Il se trouve, de façon tout à fait imprévue, que ce récit est publié l’année même où l’on commémore l’abolition de l’esclavage : le jeu des documents et des voix n’introduit-il pas, en même temps, la défense de l'esclavage et sa condamnation? Et on sait que la place de l’esclavage dans la civilisation arabo-musulmane est un sujet qui provoque des passions...

J. E. B. — Je ne cherche ni à défendre ni à condamner l’esclavage. C’est une pratique attestée dans toutes les civilisations depuis les Grecs et les Romains et chez tous les peuples jusqu’en 1848. Mais je donne la parole première aux esclaves pour bien marquer l’oubli où on les laisse, le mépris où on les tient même de la part de leur chef révolté. Une fois prise cette parole dans le prélude, on ne les entendra plus. Leurs gestes suffiront. Rien ne souligne plus leur condition que leur silence. La société arabo-musulmane, pour sa part, a intégré l’esclavage comme un trait économique et social tout à fait acceptable. Cela souligne ici et là les motivations d’un empire dont le profit et l’inégalité sont caractéristiques.

Aujourd’hui les états musulmans, comme d’autres évidemment, accordent au profit une place décisive. Une terrible injustice sociale n’est pas sans expliquer que des générations de proscrits n’imaginent trouver de recours que dans un islamisme meurtrier opposé à l’islamisme totalitaire qui les gouverne. Le dernier chapitre de mon livre sur la mort du Maître exprime le sort misérable fait à une religion prise entre le pouvoir et le désespoir, marquée par le silence d’une spiritualité éteinte.

AL/A — Vous avez souvent déclaré que vous vous considériez comme “un musulman athée”. Pourriez-vous préciser, pour nos lecteurs, ce que vous affirmez ainsi. Et éclairer ensuite les derniers mots du récit : “Reste caché Divin Seigneur. Ce ne sera plus jamais Tes signes qu’ils liront. Tu ne serais plus cru d’apparaître et, source silencieuse de toute chose, Tu as lâché cette race dont Tu ne sais plus quoi faire. J’ai mal.. Ma main.. Ma bague.. Le ciel se retire.. La terre gronde.. Je ne serai plus.. Je n’ai jamais été..”

J. E. B. — Par musulman athée, j’entendais me démarquer d’une religion d’état. Ma culture arabe m’a permis de choisir ce qui me convenait en elle, mais je refuse de souscrire aux lois d’une organisation politique qui ferait de cette religion le seul argument de sa légitimité. Le rapport que j’ai avec Dieu est secret et n’a besoin d’aucune obligation de culte. La seule spiritualité qui me convient est celle d’un al-Hallâj: il a été misérablement exécuté après un procès qui a duré 14 ans! Je puis me passionner pour des textes de philosophes, de moralistes, voire de théologiens musulmans, mais jamais me plier aux ordres de pseudovicaires de Dieu sur terre. L’islam assujetti à un pouvoir qui ne l’utilise que pour imposer sa force ne me concerne pas. Les théologiens qui n’ont interprété cette religion que sous sa forme temporelle la plus contraignante ne sauraient s’imposer à ma réflexion.

L’aventure de Muhammad me touche dans la mesure où elle exprime la passion d’une âme pas la législation d’une société d’il y a 15 siècles à laquelle je refuse de m’intégrer de quelque façon que ce soit. La foi musulmane mérite un renouveau spirituel qui ne peut naître ni de califes dictateurs ni d’émirs meurtriers. La tolérance ne relève pas de l’âme et de ses bons sentiments, elle est un devoir non discutable de l’intellect.

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ISSN : 1270-9131