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Mouloud Feraoun, romancier de l'honneur

Mouloud FeraounPar Michel Kelle
Algérie Littérature/Action - n°57

Cette "modeste étude", comme la qualifie l'auteur - dont la première partie intitulée "Mouloud Feraoun, romancier chroniqueur" a paru dans le n° 55-56 d'Algérie Littérature / Action - a été écrite en hommage pour le quarantième anniversaire de la mort de Mouloud Feraoun.

Les deux romans de Mouloud Feraoun, La terre et le sang et Les chemins qui montent présentent une chronique de la vie d'un village kabyle et de ses habitants, vue et racontée par un des leurs, des années 1910 aux années 1950, juste avant l'insurrection de 1954. Trois thèmes prédominent : l'émigration en France, la vie des familles au village et notamment celle des femmes, l'écartèlement entre deux modes de vie et deux cultures pour les jeunes hommes.

Le narrateur peint d'une plume acérée les solidarités et surtout les rivalités, voire les conflits, entre les familles du village, presque toutes apparentées. Il fait une belle place aux femmes qu'il regarde à la fois avec commisération et sympathie pour la dignité qu'elles savent préserver dans une vie quotidienne laborieuse et dure, mais aussi avec un regard critique aigu quand il évoque les calculs et les manigances qui les guident dans leur préoccupation essentielle, le mariage de leurs filles et le souci d'une progéniture pour celles-ci.

 

C'est en partie ces manigances de femmes qui seront la cause des drames du sang et de la jalousie qui constituent le centre du récit des deux romans,. Cette chronique de la vie kabyle est en effet insérée dans deux intrigues qui font de la vie des deux Amer, le père et le fils, successivement, des drames du sang et de l'honneur, de l'amour et de la jalousie.

Les liens du sang

Pour Amer-ou-Kaci, l'origine du drame remonte à un jour de juillet 1914 dans la mine où il travaille avec son oncle Rabah et André. Celui-ci, pour se venger de la liaison adultère que Rabah entretient avec sa femme, Yvonne, commet un crime déguisé en accident dont Amer est l'instrument aveugle : réveillé brusquement après la pause de midi par André qui lui dit que la sonnerie a retenti, il lance le wagonnet qui tue son oncle Rabah assoupi, à cette heure, sur les rails, comme à l'accoutumée.

ffolé, Amer prend à son compte la version de l'événement dictée par André, celle de l'accident involontaire. Mais quelques jours plus tard, face à ses camarades d'Ighil-Nezman, il avoue la vérité. Au terme d'une longue délibération entre eux, ceux-ci décident solidairement qu'il est trop tard pour venger le sang de Rabah et qu'il faut préserver la réputation d'Amer et de la communauté.

"On parla de fatalité et on se sentit soulagé. Amer se retrouva un peu à l'aise parmi les siens. Chacun se composa un visage. Il fallait serrer les coudes, ne pas laisser deviner le crime aux compatriotes des autres villages, ne parler que d'accident."

Cependant, ce sang non vengé, cette tache sur l'honneur ne quitteront pas Amer. Quand, une dizaine d'années plus tard et après bien des tribulations, ayant retrouvé Marie, la fille d'Yvonne et peut-être de Rabah, il décide de rentrer avec elle à Ighil-Nezman "pour répondre à l'appel impérieux de sa Terre", la famille des Aït-Hamouche, et notamment Slimane, le plus jeune frère de Rabah, le dernier survivant mâle de la lignée, se voit obligé de poursuivre sa vengeance. C'est que, sur son lit de mort, le patriarche de la karouba des Aït-Hamouche, Ali, l'oncle de Slimane, avait réussi à arracher à celui-ci "la promesse de vengeance, en secret, devant Dieu". Cette promesse, le dernier sursaut d'un ancien pour réveiller les consciences des jeunes qui, à son sens, font trop bon marché des questions d'honneur, et pour alléger ses derniers moments, devait alourdir les années qui restaient à Slimane. Et le retour d'Amer est pour lui une véritable torture :

"Il en devint malade. Il avait toujours espéré vouer une haine stérile à son neveu mais non le revoir là, face à face, être obligé d'agir ou au contraire de ne rien faire et laisser penser qu'il n'avait pas le sens de l'honneur. (…) Naturellement, Slimane se déclara ennemi."

Cependant, le vieux Ramdane, un vrai sage, s'emploie pendant trois jours entiers à calmer Slimane, son gendre, pour que lui et Amer renouent "les liens du sang" et reviennent "aux relations normales qu'entretiennent oncles et neveux". Pour apaiser toutes les inquiétudes de Slimane, tourmenté par la promesse de vengeance faite à son oncle Ali, il va jusqu'à l'accompagner chez le marabout Si Mahfoud, dans "un tout petit village habité uniquement par des marabouts, hommes de religion et de baraka", pour une consultation traditionnelle racontée avec beaucoup d'humour par Feraoun. Celle-ci se termine par un oracle sibyllin et un apologue qui prêche la patience et l'abandon aveugle aux desseins de Dieu.

"Voilà, mon fils, une anecdote qui peut servir d'enseignement à tous les impatients, les inquiets qui cherchent à pénétrer l'insondable au lieu de se laisser vivre et de se reposer en Dieu."

Et Slimane repart avec ce conseil du vieux derviche :

"Ne te tourmente plus et cesse de tourmenter les morts.".

Quand, au bout d'une semaine, Amer et Slimane se rencontrent fortuitement, seul à seul, en dehors du village, les liens du sang peuvent parler en faveur d'une réconciliation : en effet Slimane, bien que "préparé à l'inimitié ou à la haine", répond spontanément au bonjour et à l'humble baiser d'Amer sur sa tête, dans une sorte de sympathie naturelle entre oncle et neveu qui triomphe de la "haine" exigée par la tradition de vendetta.

"Ce langage du cœur, ils comprirent tous les deux qu'ils auraient été incapables de l'empêcher."

Et Chabha, l'épouse de Slimane, la fille de Ramdane, s'emploie elle aussi à apaiser les derniers scrupules d'honneur de son mari, et encore à réconcilier les deux familles, en faisant les avances auprès des "Parisiens" et en se faisant aimer de Kamouma puis de "Madame". De son côté, Ramdane, dans une entrevue avec Amer au cimetière, lieu symbolique de tous les liens de famille et de village ancrés dans la "terre", évoque les liens du sang pour plaider en faveur d'une réconciliation publique. Car le sang a une double signification que Ramdane n'oublie pas : c'est le sang versé, celui de Rabah et qui continue à réclamer vengeance ("La dette existe. Il y a une victime entre vous."), mais c'est aussi le sang qui unit des parents :

"Mais vous êtes du même sang au point que Slimane a cru revoir son frère quand il t'a rencontré ce matin".

Et le vieux sage incite ainsi Amer à se placer au-dessus de l'opinion publique qui "va brandir les anciennes règles de l'honneur" et à faire taire définitivement cette méchante rumeur de vengeance entre eux.

"Je ne vois qu'un moyen, ajoute Ramdane : renouer vos relations, montrer que vous oubliez le passé et que vous êtes toujours parents."

Ainsi Ramdane et Chabha, qui ne sont ni des Aït-Hamouche ni des Aït-Larbi, mais seulement des "alliés", jouent un rôle de médiation important dans cette réconciliation entre les deux familles. Outre l'intimité qui se crée entre Madame et Chabha, notamment dans les conversations de femmes où le problème de la stérilité, de l'enfant qu'on attend en vain, est évoqué comme une torture pour elle et son mari Slimane, il y a aussi "une affection un peu refoulée" qui naît chez celui-ci à l'égard de Madame. Le narrateur commente :

"On peut sans doute voir dans ce rapprochement inattendu l'appel intuitif du sang, si l'on admet, comme Amer, que Marie est la nièce de Slimane. En vérité, c'est que Slimane, maintenant, savait toute l'histoire".

C'est là un lien supplémentaire pour lui qui pardonne à Amer "pour avoir retrouvé et recueilli cet héritage du sang" et qui se met à éprouver une tendresse secrète pour Marie. Le lecteur perçoit ici combien ce thème du sang, un mot qui revient si souvent dans les conversations des personnages de ce roman, revêt une fonction importante dans cette société traditionnelle et dans la trame de l'histoire racontée ici. Et Ramdane, qui semble donner tout son sens à cette histoire de sang versé et de sang retrouvé, celui du dessein impénétrable de Dieu pour les hommes, conclut ainsi :

"Le sang de Rabah revient dans celui de sa fille. Oui, il revient dans notre terre. La terre et le sang. Deux éléments essentiels dans la destinée de chacun. Et nous sommes des jouets insignifiants entre les mains du Tout-Puissant."

Ainsi ce double lien du sang pourrait sceller définitivement la réconciliation voulue par Ramdane.

Le désir d'enfant

Le récit atteint ici, en son milieu même, une sorte de palier d'apaisement. Les deux familles s'apprêtent à vivre en bonne intelligence. Mais c'est ce rapprochement même qui provoque un rebondissement de l'histoire : face au rôle d'apaisement et de réconciliation joué en pleine lumière par Chabha et Ramdane, d'autres forces, les forces occultes des femmes, ici celles des mères, Kamouma la mère d'Amer et Smina la mère de Chabha, entraînent le destin de leurs enfants sur une nouvelle pente qui prépare la tragédie finale. Le rebondissement est annoncé quand Ramdane évoque brièvement l'espoir resté vain, depuis dix ans de mariage, d'une descendance pour sa fille et Slimane.
Ce souci de la stérilité du couple, s'il est une souffrance profonde pour Slimane et Chabha, est aussi une préoccupation constante pour Smina. C'est un tel sujet de préoccupation aussi pour les deux époux que, outre les remèdes de bonnes femmes et de sorciers essayés et restés vains, ils en viennent à évoquer à mots couverts d'autres "solutions" ; parmi celles-ci, c'est que l'homme prenne une nouvelle épouse, comme par exemple Hocine-ou-Larbi qui, au bout de cinq ans de mariage, eut recours à cette solution à l'instigation de sa femme Hemama.

"Lasse d'attendre, [elle] prit chez ses oncles, sans cérémonies, la plus laide et la plus insignifiante de ses cousines puis l'offrit à Hocine qui, sur le champ, l'engrossa."

Cette cousine, Fetta, n'est qu'une "mère-porteuse" qui, une fois sa fonction accomplie, se voit reléguée par le couple et meurt deux ans après la naissance de l'enfant. Cette solution, Slimane la caresse un moment, puis y renonce :

"Il cessa de songer au 'remariage'. Puis ils se remirent tous deux aux médecines des vieilles et à fréquenter avec la même assiduité touchante les koubas de la région. Ils en étaient encore là, lorsque Marie et Amer vinrent s'installer à Ighil-Nezman."

C'est aussi le sujet des conversations des deux vieilles, Kamouma et Smina, qui évoquent d'autres cas, et notamment celui de Tassadit qui, après s'être fait probablement donner ses quatre fils par son fellah Salem, l'employé de son mari, semble bien avoir utilisé le même Salem pour la femme de son fils, Ourdia, sa nièce. Ainsi vont les potins du village et le narrateur de présenter ces pratiques avec indulgence et d'expliquer qu'elles peuvent même valoir à une femme habile et riche comme Tassadit une grande réputation :

"Dans notre esprit, Tassadit est une grande femme comme un homme peut être un grand homme. Ce n'est pas peu dire pour un Kabyle."

Et ces dialogues font germer dans l'esprit de Kamouma l'idée qu'Amer pourrait bien devenir le père attendu pour un enfant de Chabha : elle le suggère à Smina qui est d'accord en son for intérieur, pour peu qu'Amer fasse la preuve de ses capacités de paternité. C'est là le sens du monologue intérieur de Kamouma :

"Mais tout de même, si Madame prenait la semence ! Voilà qui nous comblerait et qui lèverait le doute pour Smina. Et cela enhardirait sûrement Chabha. Il faut donc que Madame se soigne !"

Plus loin, un dialogue envieux de Ramdane et Smina nous apprennent que les vœux de Kamouma sont exaucés : en effet, "Madame est enceinte".. Cette longue conversation des deux vieux parents anxieux de voir leur fille désespérément stérile malgré tous les remèdes (mais Smina a acquis la conviction que "c'est la faute du mari"), est suivie de la méditation intérieure pleine de sérénité de Ramdane, puis des rêves tourmentés de Smina prête à entrer dans le jeu de sa complice Kamouma.

"Ces allusions, ces marques d'intérêt, ces confidences, cette attitude amicale et confiante, lorsqu'elle les analyse dans son demi-sommeil extraordinairement lucide, Smina comprend que Kamouma est son alliée, qu'elle peut compter sur son intervention discrète. Elles sont tout à fait d'accord."

Ainsi, malgré sa crainte du scandale, elle est prête à favoriser les amours de sa fille et d'Amer, et cela en dépit de la mise en garde de son mari qui lui rappelle la malédiction divine dont les femmes sont censées être responsables :

"Vous avez chassé Adam du paradis.(…) Un désir trop vif est toujours malsain. Chabha est saine, c'est une fille ! Ne la pousse pas aux folies. Crains de salir mes vieux jours. Non, Dieu n'a pas besoin des hommes, encore moins des femmes, je te le répète."

L'amour, l'adultère

Entre le moment du souhait de Kamouma de voir Madame "prendre la semence" et sa réalisation, se déroule le rapprochement des deux familles. L'intimité se fait toujours plus grande entre les deux couples au point que peu à peu Chabha, frustrée dans son mariage arrangé avec Slimane de quinze ans son aîné, à qui elle a imposé pendant "dix années paisibles" une relation des plus pudiques qui les laisse insatisfaits l'un et l'autre, s'éprend d'Amer sensiblement du même âge qu'elle. C'est Slimane qui prend le premier conscience de l'attitude nouvelle de Chabha, de son "éveil", et qui la soupçonne de nourrir des sentiments tendres, voire des désirs, pour Amer.

"Pour être juste, il devait convenir que Chabha n'avait pas attendu l'arrivée d'Amer pour… 's'éveiller'et lui donner de l'inquiétude. C'était ça : un 'éveil', à coup sûr. Mais il craignait maintenant que son neveu ne fût à l'origine de cet éveil. Au début, il avait eu confiance. Hypocrisie ? Peut-être. Mais n'était-elle pas prise à son jeu ?"

L'auteur constate : "Amer et Chabha s'entendaient bien". En effet, si celle-ci a cherché à plaire aussi bien à Madame qu'à Amer, très vite elle s'est prise "au jeu dangereux de la coquetterie" jusqu'à laisser transparaître ses sentiments, d'abord aux yeux de Kamouma, puis à ceux de Madame et de "son gros mari qui n'avait pas été habitué à troubler les cœurs". Prise entre des sentiments contradictoires de honte et de remords à la pensée d'être devinée et de joie de se sentir amoureuse, elle s'avoue cet amour et ne le dissimule plus, "parce que ce n'était pas une faute que d'aimer".. Madame la devine, la comprend aussi jusqu'à éprouver une certaine sympathie pour "la soif" de cette solide paysanne dont les désirs sont refoulés depuis son mariage à l'âge de quinze ans.

"Dans ses rêves de jeune fille nubile, elle avait désiré autre chose que Slimane. C'était une fleur pleine de sève un peu âcre, pas trop éclatante mais parfumée à donner l'ivresse. Elle-même était ivre de jeunesse et de désir…"

Marie n'est pas jalouse mais, soucieuse de préserver la paix entre les deux familles et entre l'oncle et le neveu, elle met en garde Amer contre cette femme et son jeu en apparence innocent mais dangereux :

"Alors, si tu tiens à son amitié, à 'leur'amitié, tu veilleras, toi. Tu feras en sorte que tout rentre dans l'ordre, que ce sang dont tu parles si bien te reste sacré, très précisément"

Mais Amer est sensible à cet amour qui le flatte, il se laisse envahir par "une espèce de tendresse" qui ne demande qu'à s'épancher, il se donne de bonnes raisons :

"Il est normal qu'une fille d'Ighil-Nezman sache aimer un garçon d'Ighil-Nezman et que le garçon goûte cet amour."

Il éprouve un bonheur de jouvenceau de pouvoir vivre cette expérience d'un amour de cœur partagé. Voilà que son épouse même l'éclaire sur les désirs de Chabha et qu'il ne retient de ses propos que cette "suggestion" :

"Marie lui avait dit aussi qu'il fallait à Chabha quelqu'un dans son genre."

Du coup, Marie joue pour lui le rôle du diable, il comprend la vraie nature de l'amour de Chabha et s'apprête à succomber :

"Mais tant pis si c'est ainsi que Chabha l'aime. Lui aussi, il est prêt à la désirer…"

Ainsi le narrateur nous fait assister à l'éclosion d'un amour partagé, qu'il analyse avec une grande finesse psychologique et qu'il décrit avec une expression volontiers empreinte de sensualité, du jeu de la coquetterie et de l'espiègle camaraderie jusqu'à la tendresse mutuelle et enfin la reconnaissance du désir réciproque. Il ne manque plus maintenant que l'occasion dont justement les deux vieilles, Kamouma et Smina, prêtes à tout pour donner un rejeton à Chabha, se font les instruments démoniaques. Et c'est bien ce que, avec son intuition féminine, Chabha comprend quand elle se retrouve, chez elle un soir, seule à seul avec Amer envoyé dans ce piège tendu par les deux vieilles :

"Kamouma, ma mère ! Oh ! Les vieilles. Elles tiennent du démon. C'est bien vrai."

Cette rencontre inopinée donne lieu à une scène silencieuse où la confusion des sentiments - l'émotion amoureuse, le désir et la peur d'y succomber, la colère de la femme de se voir réduite à un objet de tentation - est peinte avec précision et délicatesse, jusqu'à ce que le "charme" disparaisse et que les deux amoureux retrouvent lucidité et confiance.

"Quand, enfin, elle entrevit le piège tendu par les vieilles, elle regarda Amer en face pour bien s'assurer qu'il avait compris lui aussi. Ce regard fut long, limpide comme son cœur. Il rencontra celui d'Amer et ils se dirent tout leur amour."

C'est là le plus beau des langage, celui des yeux, rendu d'une façon digne des meilleurs romanciers.
Pour échapper au piège, Amer décide d'emmener Chabha chez lui, auprès de Madame et de Kamouma. La jeune femme l'accompagne dans un état d'exaltation et de confusion qui la conduisent à des gestes d'amour fougueux :

"Chabha ralentit le pas. Il la toucha presque. Il ne songeait à rien, lui. Elle s'arrêta, saisit de sa main brûlante celle d'Amer et la porta à ses lèvres. Il n'eut pas le temps de faire le plus petit geste : elle se jeta à son cou et l'embrassa. Quand il se rendit compte de ce qui arrivait, il répondit fougueusement à son étreinte passionnée et ils se séparèrent tout tremblants, sans avoir prononcé une parole."

D'abord pris entre "ses scrupules d'homme sage, de notable de village" et "ce désir aveuglant, impérieux qui s'était emparé de sa chair, de son sang et que toute la logique du monde ne pouvait apaiser", Amer s'installe vite avec Chabha dans un adultère sans remords, en se disant que d'autres hommes respectés vivent cette même situation en toute simplicité :

"Il faut un apprentissage en toutes choses. Il est certain que l'adultère déshonore l'homme comme il déshonore la femme. Mais combien s'en sentent-ils réellement amoindris ?"

Ainsi, il se persuade bientôt :

"L'essentiel était de bien dissimuler, de ne pas rendre son oncle malheureux"

Il n'éprouve aucun remords à l'endroit de son épouse à qui il n'a pas le sentiment d'être infidèle. Ils vivent dès lors cet amour dans la connaissance des corps et le bonheur de s'accepter tels qu'ils sont :

"Entre eux, il n'y eut plus ni honte, ni pudeur mais à partir de ce moment, ils ne songèrent plus à une possible séparation, ni aux conséquences de leur conduite. Il s'agissait de ruser avec les autres, de toujours se cacher tout en multipliant les rencontres. C'était la vie ardente, la folie, l'imprudence."

La tragédie se prépare inéluctablement dans ce huis-clos que constitue le village, car les deux amants, d'abord épiés par Hemama et Hocine, le cousin d'Amer, s'exposent au regard.

"Amer et Chabha se trouvèrent bientôt en plein champ visuel de l'opinion, tels deux gibiers nocturnes sous un brutal faisceau de projecteur."

C'est Chabha la première qui, par son changement de caractère, de comportement, d'allure même, se trahit aux yeux de tous, des femmes et des voisins, de Slimane et même de Marie, car son bonheur nouveau s'accompagne aussi d'une certaine mélancolie et d'un sentiment de culpabilité. L'auteur-narrateur, qui se fait ici l'écho de l'opinion commune, commente :

"Chabha se croyait criminelle. Lui non (…) Amer avait peut-être raison. Mais nous ne reconnaissons aucun droit aux amoureux clandestins. Ce sont des tricheurs. Sans plus."

Ainsi le drame se noue. C'est d'abord le scandale provoqué par Hemama, auquel Chabha fait face fièrement pour défendre son honneur et son bonheur. Puis c'est le soupçon jaloux de Slimane, pour qui le remerciement ordinaire d'un vieux mendiant à Chabha ("Que Dieu éloigne de ta tête les catastrophes, ma fille !") se fait révélation :

"Et ce fut un trait de lumière brûlante pour lui."

Et ce sont les affres du doute, de la jalousie, du mépris pour lui-même lorsqu'il se sent la risée de tous, lui qui se voyait seul à n'être sûr de rien. :

"Les allusions et les sarcasmes troublaient beaucoup Slimane, cependant (…) Ensuite il imaginait qu'un jour ou l'autre il aurait sa preuve. Il ne serait plus question de douter. Tout serait clair, comme la foudre. Cela éclaterait sur eux trois. La catastrophe !"

C'est encore un nouveau scandale qui, cette fois, touche les hommes eux-mêmes, puisque c'est Ramdane, le père de Chabha, le vieux sage, qui est pris à partie par un jeune Aït-Hamouche ivre, à la djemâa, au vu de tout le village. Ainsi :

"Amer et Chabha avaient été dans la bouche des gens pendant plusieurs jours".

Enfin, après "une scène très véhémente et embrouillée" entre Amer, Kamouma et Madame, puis une autre scène d'explication entre Amer et son cousin Hocine d'où celui-ci sort humilié, tout semble s'apaiser. Les deux amants cessent un moment leurs rendez-vous secrets, si bien que les rapports entre Madame, Chabha et Amer semblent reprendre leur tour naturel d'avant la crise. Et les trois familles font front d'un commun accord :

"Pour prouver que 'la calomnie'n'avait pas de prise sur eux, les trois familles resserrèrent encore leur intimité. Il fallait habituer les indifférents, braver les mécontents et ne plus craindre le scandale."

Mais ce ne peut être qu'une accalmie avant l'orage. Car Slimane n'est sans doute pas en mesure de supporter le plus dur : "que son honneur soit bafoué après avoir laissé 'se perdre'le sang de son frère".
Celui-ci, pour se venger de ses cousins Aït-Hamouche qui le méprisent et le tiennent à l'écart, invente une combinaison qui les privera de tout héritage venant de lui et qui lui fait céder tous ses biens à Chabha son épouse. Cette combinaison tortueuse prend un mois, qui est un mois de torture jalouse pour lui.

"Ses soupçons, ses craintes, ses idées noires revinrent et il en perdait le sommeil. Une crainte dominait tout maintenant : que Chabha fût enceinte ! une preuve effroyable de son malheur."

Il cherchait toujours une preuve de la trahison :

"Il passait ainsi d'un extrême à l'autre, se torturant sans raison puis se traitant de fou et retrouvant la paix.".

Et c'est le jour même où l'acte de vente définitif à Chabha est rédigé qu'il découvre le soir, sous un clair de lune dans un ciel brouillé, les deux amants réunis sur une aire à battre sous la maison d'Amer :

"Lorsque Slimane déboucha sur l'aire, il resta frappé de stupeur. Ils étaient dissimulés derrière le tas et parlaient tranquillement à voix basse".

Il peut entendre leurs derniers mots qui révèlent les ruses qu'ils emploient pour se rencontrer en cachette. Pris entre l'accablement et le dégoût, dans un état d'angoisse et de confusion extrêmes, il se munit de son revolver pour se venger, tuer Amer, mais il n'en a pas le courage ; il se retrouve au cimetière, en proie à des hallucinations auditives ("un brouhaha de marché") et visuelles (il voit le fantôme de son oncle Slimane, le grand-père d'Amer, qui se dirige vers lui), assailli par "le froid de la mort". Mais le lendemain, la décision est prise :

"Il était acculé, obligé de faire face (…) Mais le jour qui se levait pour lui était un jour nouveau, comme si cette nuit qu'il venait de vivre formait un écran définitif sur toute une existence."

Toute cette tension accumulée au cours de plusieurs mois de tortures - le sang de son oncle à venger, le mépris de sa famille, la trahison de son épouse et de son neveu, l'amour et la jalousie, l'honneur bafoué - va se détendre dans un dernier acte :

"Il lui fallait être un autre devant l'hostilité qui le cernait (…) Il était au bord du précipice mais il tenait trois existences d'une main ferme".

Et cet écran entre deux parts de lui-même, c'est, comme dans une tragédie classique, l'intervalle qui sépare les deux derniers actes, ici les deux derniers chapitres : l'un se termine par le départ de Slimane pour la carrière et l'autre s'ouvre sur l'annonce du drame accompli :

"La nouvelle s'était répandue avec rapidité. On courait vers la carrière, le village entier était frappé de stupeur. Une centaine d'hommes et d'enfants se tenaient serrés au bord du cirque…"

La scène débute après "l'accident" et nous fait le récit du dénouement tragique, avec tous les ingrédients d'une tragédie classique : un lieu, la carrière ; un moment, le matin ; une action, une explosion de la mine, limitée à trois personnages : Amer la victime, Slimane meurtrier et victime à la fois, le mineur Lamara seul témoin. Celui-ci donne deux versions du drame, l'une publique, celle de l'accident "inexplicable", un effet du "mektoub", l'autre privée, réservée à Ramdane : Slimane a accaparé l'attention de Lamara au moment où il a vu arriver Amer dans la carrière juste avant l'explosion de la mine ; celui-ci n'a pu être prévenu, il a été enseveli sous l'éboulement de pierres, tandis que Slimane s'est précipité et a été atteint à la tête par "un énorme moellon", comme "lâché par une main invisible, mais consciente, décidée, adroite".
Ainsi s'accomplit le destin des deux rivaux qui, remontés blessés de la carrière, meurent l'un après l'autre, Amer le premier, Slimane ensuite. La scène finale réunit dans le deuil chez les Aït-Larbi les deux familles éprouvées, qui se sentent unies par "ce commun malheur". Cette scène se clôt sur une double image, celle de Chabha, la réprouvée, "la vivante image de sa douleur et de sa faute" pour Kamouma, effondrée sans connaissance contre les genoux de Madame à l'annonce de la mort de son mari Slimane, et celle de Marie qui prend la main de Kamouma, comme dans une scène biblique, "pour la placer sur son ventre" qui tressaille. C'est une victoire pour Kamouma :

"Elle oublia un peu son fils, sa douleur et sa colère. Demain, songea-t-elle, lorsqu'ils le prendront, Madame jettera sur son mari sa ceinture de flanelle rouge. Et le monde saura que son sein n'est pas vide !"

Avec cette dernière phrase, qui est un alexandrin, l'auteur semble vouloir transcender le malheur présent et ouvrir un avenir prometteur.

Rivalités

Cet avenir est décrit dans le roman suivant Les chemins qui montent, dont le héros est précisément Amer n'Amer, le fils de Madame et d'Amer-ou-Kaci. Mais cet avenir est, lui aussi, placé sous le sceau de l'amour impossible et du drame de la jalousie dans ce huis-clos du village d'Ighil-Nezman. Le drame se noue essentiellement autour de quatre personnages jeunes, Amer de la famille des Aït-Larbi, Dehbia la jeune chrétienne, Ouiza à la fois son amie et sa rivale de la famille des Aït-Hamouche, Mokrane de la famille des Aït-Slimane.
Dans la première partie du roman, intitulée La Veillée, qui commence juste après la mort d'Amer n'Amer, l'auteur décrit le chassé-croisé des rêves et des désirs amoureux d'une part et de la jalousie d'autre part entre ces quatre jeunes gens, à travers les points de vue de Dehbia et de Mokrane notamment. Dehbia, une fois éteinte "son ardeur mystique" de jeune chrétienne amoureuse de Jésus-Christ, se met à partager les préoccupations de ses compagnes du village :

"Bientôt elle se tourmenta moins pour l'Au-delà et s'intéressa davantage aux projets futiles, aux projets terre à terre, aux espoirs sans prétention de toutes ces filles pleines de santé et d'appétit"

Elle participe aussi à leurs jeux sur le chemin de la fontaine, heureuse avec elles d'aguicher les garçons rencontrés en route. Et parmi ceux-ci, il y a justement Mokrane des Aït-Slimane chez qui Melha, la mère de Dehbia loue ses services, jeune homme laid, sournois, peu aimé des jeunes du village, plein d'un désir refoulé pour cette fille "mécréante" qui représente pour lui à la fois l'interdit et la pire des provocations. Dehbia le déteste et le redoute même un peu parce qu'elle sent peser sur elle ce désir sournois :

"Il avait une façon de la dévorer du regard, de la déshabiller sans pudeur, qui l'exaspérait".

Et c'est pour se venger de Mokrane, "avec son sourire cruel et ses yeux étincelants", qu'elle se complaît à lui tenir tête et à le narguer, lui qui se poste toujours à l'affût des filles se rendant à la fontaine.
Car c'est à ce jeu du chasseur et du gibier que, pour le narrateur, semblent se réduire les relations des garçons et des filles dans cette société extrêmement cloisonnée, où les deux sexes ne peuvent que s'épier et se jeter quelques remarques provocantes et vulgaires comme celle-ci lancée à l'adresse de Dehbia :

"Eh ! Mokrane, nous sommes encore au printemps, ne crois pas que la figue soit mûre. Elle n'est pas pour toi, la figue fraîche !"

Et il évoque en particulier dans deux scènes ce désir brutal des hommes, à travers ce personnage de Mokrane. La première quand il apporte une assiette de couscous chez Dehbia :

"Il la happa traîtreusement par la taille tels ces chiens hargneux qui n'aboient jamais et mordent d'un coup brusque en silence"

La seconde quand tous les deux, Dehbia et lui, tourmentés d'une jalousie féroce à l'encontre d'Amer et de Ouiza, devenue l'épouse de Mokrane, qu'ils soupçonnent d'entretenir une liaison amoureuse illicite, se rencontrent une nouvelle fois sur le chemin de la fontaine et s'étreignent dans une colère vengeresse. Que reste-t-il pour la jeune fille de telles scènes, sinon une profonde meurtrissure et un sentiment de honte ?

"De grosses larmes se mirent à couler, interminables, des yeux de Dehbia maintenant grands ouverts, tandis que des élancements douloureux lui parcouraient le ventre. Il la laissa pantelante et abîmée. Mokrane venait de la précipiter dans le gouffre et elle s'en rendait compte un peu tard. Il ne lui restait plus qu'à le maudire et à pleurer."

Dans le microcosme du village où la grande affaire des mères est de trouver le meilleur parti pour leurs fils et leurs filles, les désirs et la jalousie éclosent et s'exaspèrent vite. Ainsi Mokrane, bien que fiancé officiellement à Ouiza dans le respect d'un ordre auquel il se plie, celui de la hiérarchie et de la volonté des familles ("l'ordre, c'est l'honneur, la religion, la famille"), ne peut s'empêcher de désirer cette petite chrétienne, cette "mécréante" :

"C'était son allure qui le captivait, les lignes de son corps, les courbes de ses seins, et ce visage fier, distant, inaccessible, tandis que Ouiza, il la sentait là, toute prête, à la portée de la main."

N'est-ce pas là la figure du chasseur ? Et cela n'empêche pas Dehbia de nourrir de son côté une secrète jalousie à l'égard de son amie, quand sa mère lui apprend les fiançailles de Ouiza et de Mokrane :

"Elle était peut-être un peu jalouse de Ouiza. Simplement, parce que tout ce qui lui manquait, Ouiza en était pourvue, de même que la plupart des jeunes filles d'Ighil-Nezman : elles avaient toutes un père, des frères, une famille, et quelquefois du bien.(…) C'était donc ainsi, se répétait-elle jusqu'au soir, les jeunes qui me désirent ne cherchent qu'à me salir ? Je ne suis donc faite que pour cela ? Oh ! je les déteste tous. Ils sont tous aussi lâches que Mokrane."

Cette jalousie de Dehbia s'exaspère au retour d'Amer n'Amer de France quelques semaines après le mariage de son amie.

"Elle avait peur de Ouiza qui était belle et audacieuse, qui avait père et mère : une famille riche. Le fait qu'il y avait Mokrane ne changeait rien ! Un infaillible instinct l'avertissait dès la première minute que Ouiza irait au-devant d'Amer, ne craindrait pas le scandale. Et dès cette minute, elle commença d'être jalouse. Alors ce fut pour elle le début de la torture. Puis cela dura des semaines interminables."

Et commence alors pour elle aussi une "chasse" tourmentée dont le narrateur, en se plaçant du point de vue de son personnage, analyse avec minutie les diverses phases, de la certitude de la complicité des deux jeunes gens au doute et à l'apaisement :

"Amer lui apparaissait comme quelqu'un qui était au-dessus de ces petites malpropretés et Ouiza une excellente camarade, sans doute mal mariée mais honnête. Honnête malgré son air un peu audacieux."

Mokrane, persuadé lui aussi un jour de la trahison de Ouiza, la renvoie chez ses parents avant d'assouvir sa vengeance sur Amer, lui qui l'a déshonoré au moins doublement, une fois en le rossant de colère devant les gens du village et en le mettant à terre devant sa femme :

"Le camarade a raison : il ne me pardonnera jamais de s'être trouvé par terre comme sa femme passait."

L'amour entre deux jeunes gens est-il donc impossible dans cette société fermée ? Cet amour semble être rêvé à la fois par Dehbia et par Amer, mais chacun de son côté. Dehbia qui, dès qu'elle voit Amer à son retour de France, se met à rêver et à aimer en secret ce jeune homme, "beau et grand", ce cousin. Le narrateur décrit avec précision les premiers émois de cette adolescente de quinze ans et la cristallisation amoureuse :

"Puis elle se mit à l'aimer de toute son âme. Chaque jour lui apportait des raisons de l'aimer davantage. Elle savait tout ce qu'il faisait à la maison et au dehors. Elle parlait de lui à sa mère, et avec Madame (…) Il ne ressemblait à personne d'autre."

Dehbia qui, dès le début, se donne des raisons d'espérer :

"Sur les autres, elle s'arrogeait des droits de priorité que bien des choses pouvaient raisonnablement expliquer : elle était belle, disponible, chrétienne, donc plus près d'Amer, le fils de Madame (une Française). N'était-elle pas sa cousine aussi ? (…) Tout cela mijotait dans sa cervelle, et, tacitement, sa mère l'approuvait et espérait comme elle."

Aussi quel dépit ressent-elle de se voir prise par lui "pour une gamine" :

"Il lui souriait d'un air supérieur, lui tirait parfois l'oreille ou bien lui pinçait la joue. Il aurait pu lui donner une fessée !"

Ainsi Dehbia, seule avec son rêve d'amour et sa jalousie dévorante à l'égard de Ouiza, ne découvre les vrais sentiments d'Amer qu'après sa mort en lisant son Journal.
Amer de son côté, dans son Journal qui constitue la seconde partie du roman et qui commence le lendemain de la mort de sa mère, s'avoue peu à peu ses sentiments contradictoires pour Dehbia, qu'il dit le même jour "aimer" et "ne pas aimer".

"Je la désire et il ne faut pas que je m'embarque dans une histoire d''amour éternel'. Je ne vais pas non plus m'embarrasser d'un tas de scrupules inutiles."

Il a été sensible au "regard extraordinairement mystérieux et qui sait se faire entendre" de la jeune fille, au point de lui faire les premières avances. L'accord semble pouvoir se faire entre ces deux jeunes gens ; Amer nous peint une belle scène de rencontre et d'amour, pleine de sensualité, au dixième jour de son Journal. Dehbia, rencontrée dans la ruelle par une belle journée ensoleillée, l'a rejoint chez lui ; il l'a appelée et elle ne s'est pas dérobée :

"Elle s'est approchée, toujours rougissante, grave, éloquente et belle. Belle, mon Dieu ! Un cygne nonchalant, à la fois puissant et frêle. Elle s'est approchée tout contre moi, ses genoux frôlant les miens, toujours silencieuse, toujours grave, prête à se pencher comme le plus beau des lis. Et moi, j'ai ouvert les bras pour cueillir le lis (…) J'ai ouvert les bras pour la recevoir, mais je me suis contenté de la toucher, de lui mettre une main bien à plat sur la poitrine et de placer l'autre main délicatement sur son épaule pour ne pas l'effrayer, pour faire durer cette espèce de charme qui s'était emparé d'elle et qui m'a pris à mon tour."

Et Amer de se mettre à parler, "à parler comme un fou et comme un sage", en s'enivrant de l'amour avoué de la jeune fille qu'il promet de respecter. L'accord s'exprime dans les regards :

"Puis elle s'est tournée à demi vers moi et ses grands yeux étonnés se sont attachés aux miens avec une extraordinaire expression de douceur et d'amitié. Ses grands yeux bleus, presque noirs, qui traduisaient sans équivoque l'accord de son âme, cherchaient à s'imprégner de mon image, à pénétrer dans mon cœur !"

Mais une fois ce moment d'ivresse passé, Amer se livre à une réflexion douloureuse qui l'empêche de s'abandonner à ce rêve de bonheur :

"Je lui dirai : Ma chérie, il ne suffit pas de s'aimer pour être heureux. Nous nous aimons mais nous serons malheureux (…) Regarde un peu autour de toi, qu'est-il advenu de tous ces jeunes ménages d'Ighil-Nezman à qui la bénédiction de Dieu semblait promise ? Il n'y a que des veuves cherchant un autre mari, des femmes délaissées qui n'attendent plus rien de l'homme, des enfants abandonnés. Et là-bas, à Paris, quelques tombes et beaucoup d'épaves."

Cette vision désabusée, voire désespérée, de l'avenir qu'exprime ici ce jeune Kabyle est sans doute un obstacle insurmontable pour un amour partagé. Les deux derniers jours de son Journal et de sa vie évoquent ce déchirement d'Amer. Il aime Dehbia :

"Dehbia a quinze ans : une gamine. Je l'aime et je ne suis pas un goujat."

Il rêve de partir en France avec elle :

"Nous irons demander au monde civilisé notre place au soleil, nous vivrons et nous lutterons. Je serai à elle, elle sera ma raison d'être."

Il la rencontre une dernière fois le douzième jour où elle lui révèle quelques secrets : son prénom chrétien de Monique (celui de la mère de Saint-Augustin), sa blessure de jeunesse (son père lui a révélé qu'elle n'était pas sa fille). Prêt à s'ouvrir à cet amour de Dehbia, il découvre qu'elle n'est plus vierge et, resté seul, il s'abîme dans la désillusion jusqu'à préparer son suicide.

"Ne crois pas que je t'en veuille, que je doute de ton amour, de ton amitié, mais je n'accepte ni ton amitié ni ton amour. Trop tard, ma fille. Je me disais : si jeune ! si pure ! si innocente ! Que reste-t-il de mon idole ?"

Il cherche qui a pu la "toucher", puis se persuade, en interprétant la dernière mise en garde de Dehbia contre Mokrane, que c'est bien celui-ci le coupable :

"En attendant, il t'a bien prise, n'est-ce pas ? (…) Il n'est pas possible que tu te sois donnée à lui. Une telle idée est insupportable. Non, mille fois non. Mais malgré tout, il s'est bien vengé, ma pauvre Dehbia. Je ne tiens plus à toi. Oh ! ce ne sont pas les principes qui me gênent. Simplement un tout petit caprice. Tu étais ce caprice qui me réconciliait avec tout, et avec moi-même, qui allait me rendre compréhensif et lâche. Un tout petit caprice qui devait m'apporter le bonheur. Un amour neuf et pur que je ne méritais certes pas, que le hasard s'apprêtait à m'offrir, que je me disposais à voler. Tu n'es plus rien !"

Ce mot "caprice" répété rend bien compte de l'extrême fragilité des dispositions à l'amour et au bonheur de ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui, de plus, se juge lâche, non pas de rejeter si vite la jeune fille aimée et censée déshonorée, mais de céder à un engagement de lui-même. Ne cherchait-il pas secrètement un alibi pour se dérober ? L'échec de l'amour semblait donc écrit. Il est consommé avec la mort d'Amer qui reste une énigme : est-il tombé sous les coups de Mokrane comme le suggèrent les derniers mots de son Journal ou s'est-il suicidé comme le concluent l'enquête et l'article de chronique régionale, signé du Secrétaire-garde champêtre du village, frère aîné de Mokrane, qui forme l'épilogue du roman ?

Ainsi les fantômes du sang à venger, des amours illicites et de la jalousie qui rôdaient partout dans La terre et le sang et qui y avaient eu raison des deux rivaux, l'oncle et le neveu, tués ensemble, sont toujours à l'œuvre dans Les chemins qui montent. Ils sont incarnés ici par Mokrane, Ouiza et Amer et continuent à torturer la pauvre Dehbia, restée seule avec "le journal d'Amer, le paquet de papiers".

"Elle tint le paquet serré contre sa poitrine et voilà que, dans l'ombre, les trois fantômes se ranimèrent. Elle avait beau fermer les yeux, ils étaient là tout près, et maintenant, au lieu d'une, elle voyait danser trois paires d'étoiles qui lançaient des flèches dans son crâne. Et Ouiza lui disait : Les Aït-Hamouche, ma fille, portent malheur aux Aït-Larbi ! Un Aït-Hamouche a tué Amer, le père, pour laver son honneur ; un Aït-Slimane tue Amer, le fils, pour Ouiza n'Aït-Hamouche. C'était écrit, c'était écrit."

Ainsi les deux Amer, les héros de chacune des deux histoires, ont-ils été à vingt-cinq ans de distance les proies d'un destin inexorable, à partir duquel Mouloud Feraoun semble avoir construit, d'un seul bloc, toute l'intrigue des deux romans.

Drames de l'honneur et écriture romanesque

"Chronique" précise de la vie kabyle, décrite à travers celle des familles d'un village emblématique, Ighil-Nezman, sur deux générations, ces deux romans présentent un intérêt documentaire certain sur la vie et les mœurs des hommes et des femmes de ce pays. Ils développent aussi un drame de l'honneur, de la vengeance, de l'amour et de la jalousie, avec des intrigues bien construites. De La terre et le sang, publié en 1953, aux chemins qui montent, publié en 1957, Mouloud Feraoun a affiné sa technique romanesque.

La terre et le sang est composé comme un récit classique où les procédés principaux sont ceux du retour en arrière pour expliquer la vie du héros (et de ses proches) autour duquel toute l'histoire est centrée, et de la montée de la tension dramatique jusqu'au dénouement tragique. Après avoir jeté le héros, Amer-ou-Kaci, "in medias res", au centre de l'action avec son retour au village accompagné de sa femme française, le narrateur, dans un long retour en arrière de trois chapitres, raconte la vie de celui-ci en France pendant ses longues années d'émigration et pose le premier jalon du drame avec le sang versé de son oncle Rabah à la mine de charbon.

Le centre du roman décrit avec précision, et humour souvent, les rapports entre les familles au village, quasiment toutes apparentées, et leur vie centrée sur les questions de la terre, leur seul maigre patrimoine, et de la progéniture, leur unique espérance. L'intrigue est nouée autour des amours adultères d'Amer et de Chabha, l'épouse de l'oncle Slimane. Les derniers chapitres font monter la tension dramatique avec les trois acteurs de la tragédie, Amer, Chabha et Slimane, l'amant, l'épouse adultère et l'époux comme dans un drame bourgeois, placés sous le regard de tous dans le huis-clos du village, jusqu'au dénouement tragique raconté et expliqué dans le dernier chapitre.

Cette histoire d'amour et de sang n'est pas sans rappeler telle nouvelle de Mérimée ou de Maupassant dans lesquelles la "vendetta" constitue le ressort principal de l'action : ainsi par exemple Colomba (publié en 1840) de Mérimée qui, racontant une histoire de vendetta en Corse construite à partir de faits réels, écrit : "Ces mœurs sont celles de la Kabylie et, pour les voir, le voyage n'est pas long."

Le récit est mené, tout au long, par un narrateur omniscient qui non seulement accompagne ses personnages dans leurs actes mais semble aussi tout connaître des motivations et des passions qui les animent. En outre ne manquent pas les intrusions d'un auteur, qui se fait volontiers moraliste laïque, assez proche d'eux pour commenter leur comportement avec humour, voire ironie parfois, mais aussi avec bienveillance et sympathie au point de sembler s'identifier à eux quand il emploie le "nous" collectif.

Les chemins qui montent, dont le titre est emprunté à un dicton kabyle, est un roman à la composition plus subtile, polyphonique. Il est constitué de deux parties sensiblement égales : la première, intitulée La Veillée, commence à la fin de l'histoire après la mort du héros Amer n'Amer dont Dehbia vient de lire le journal, et, le plus souvent sous le point de vue de celle-ci et parfois avec sa voix, remonte le film des six mois qui ont vu naître et se développer leur amour, contrarié cependant par les affres de sa jalousie envers Ouiza et le désir sournois de Mokrane. La seconde partie, tout entière constituée par Le Journal d'Amer écrit sur douze jours, de la mort et de l'enterrement de sa mère jusqu'à la nuit de sa propre mort, fait entendre la voix tourmentée du héros. C'est la voix, souvent indignée et révoltée, parfois accablée ou désespérée, d'un jeune Kabyle d'ascendance à la fois algérienne et française, de culture française, représentant de cette génération des années 1950 qui, frustrée dans ses attentes, ne supporte plus l'injustice du statut colonial.
Mouloud Feraoun passe ainsi volontairement le relais d'un narrateur omniscient à son personnage, en même temps qu'il invite son lecteur à reconstruire l'histoire en recoupant les points de vue différents donnés dans les deux parties du roman.

Ces deux romans, les seuls qui aient pu être achevés, témoignent des qualités littéraires et des capacités créatrices de cet écrivain naissant qui s'était d'abord essayé avec le récit autobiographique, Le fils du pauvre. Capacité à camper des personnages vivants dont il sait faire entendre la voix, dans des dialogues naturels ou des monologues intérieurs pleins de sensibilité, capacité à décrire avec précision les lieux, petite ville du nord de la France ou village kabyle, où il les fait vivre, capacité à suggérer une atmosphère faite à la fois de connivence et de solidarité et aussi de rivalités ancestrales entre ces personnages et leurs familles, capacité à construire et à conduire des drames de l'honneur à venger, de l'amour et de la jalousie au long de deux récits qui se continuent et se répondent, dans des tonalités cependant différentes, volontiers résignée ou "fataliste" dans le premier, plus véhémente et révoltée dans le second. La mort du second Amer, à vingt-cinq ans sans témoin et sans descendant, arraché à l'illusion, au "caprice" de l'amour, revêt quelque chose de désespéré que n'avait pas celle des deux rivaux dans le premier récit. L'écriture de Mouloud Feraoun, faite souvent de phrases courtes, est concise et incisive, mais aussi volontiers métaphorique : souvenons-nous par exemple de l'image du "chancre" pour évoquer le mal qui ronge le pays kabyle, de celle du chasseur et de la proie pour parler des relations difficiles et dangereuses entre garçons et filles, de celle de "la soif" pour suggérer les appétits sensuels d'une "solide paysanne", ou encore de celles du lis, du "cygne nonchalant" ou de la "nymphe farouche" pour évoquer la jeune fille aimée et désirée.

Ainsi Mouloud Feraoun affermissait ses qualités d'écrivain et de romancier dans ces années qui précédaient et ouvraient la guerre de libération dans laquelle s'engageait son pays. La tourmente de ces années terribles, dont il donne un témoignage déchiré et poignant dans son Journal tenu de 1955 à 1962, devait l'engloutir lui-même avec cinq de ses compagnons de travail dans l'assassinat du 15 mars 1962.

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ISSN : 1270-9131