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Le poète entre deux guerres (*)

Par Abdelmadjid Kaouah
Algérie Littérature Action N° 133-136
(Spécial  Jean Sénac revue)

Jean SénacOn ne finit plus de découvrir, redécouvrir Jean Sénac. Même si c’est un peu tard, il n’y a pas lieu de faire la fine bouche. En fait, nous assistons à l’aboutissement à ciel ouvert du long, lent, patient et obscur (pour reprendre un terme que Jean Sénac affectionnait) travail que ses amis fidèles et admirateurs de longue date ont entrepris dans le silence et parfois l’adversité. On doit au regretté Rabah Belamri, poète et écrivain, trop tôt disparu une part notable de l’ancrage de l’œuvre de Sénac dans le paysage universitaire. Le relais a été depuis longtemps assuré par l’efficace et talentueux, Hamid Nacer-Khodja (un poète encore qui figurait parmi les exécuteurs testamentaires désignés de la main de Sénac). C’est donc tout à fait naturel, en quelque sorte, que de le retrouver aux côtés de Marie Virolle pour nous offrir un « spécial Sénac » dans la tenace revue Algérie Littérature/Action.

Dans leur commune présentation les deux initiateurs de ce numéro exclusif notent que Jean Sénac fut « un auteur aussi polygraphe que paradoxal ». Son œuvre, progressivement révélée (dans le domaine romanesque, de la critique littéraire, de la dramaturgie…) reste pourtant « insaisissable ». Algérie Littérature /Action, qui a déjà accueilli des écrits de Sénac, prolonge l’exploration de l’œuvre. Le lecteur pourra ainsi découvrir une série de textes en prose de l’écrivain. Tel « Impressions sous la lune », son premier texte publié et illustré par lui-même dans Le Pique Bœuf, un hebdomadaire destiné au moral des soldats qui paraissait au Maroc entre 1944 et 1946 ! Il faut préciser que le poète fut « engagé volontaire pour la durée de la guerre », affecté dans un bataillon de l’armée de l’air, près de Blida ! Polygraphe, Jean Sénac, l’était avec une gourmandise scripturaire qui laisse parfois pantois. Il note tout, comme dans ce « Journal 1947 Sana » : du déjeuner du jeudi 9 janvier à 22h chez Brua avec Roblès (Emmanuel), fondateur de la revue Forge, où il doit remettre une note de lecture — sans lendemain — sur « la poétesse kabyle jeteuse de sorts », Amrouche…, aux mythiques rencontres de Sidi-Madani où il avoue avoir « terriblement souffert ». « La plupart des hôtes de là-bas m’ont déçu ; je leur ai demandé trop. Je les ai sans doute aussi déçus. Seuls Cayrol et Camus, peut-être Dib et Parain (Brice) m’ont compris ». Une note de mars 1948. En passant par les incessantes interrogations du croyant, ce fils sans père indéterminé, élevé par sa mère dans un « catholicisme baroque » (H.-N. Khodja) qui ressort de la Chapelle du sanatorium où il était hospitalisé à Rovigo (Meftah, aujourd’hui) avec dans les oreilles ces terribles paroles de Saint Mathieu : « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu » ! Mais le poète qui s’interroge sur le péché vit cependant des instants de bonheur : son amitié avec le peintre Sauveur Galliéro qui lui rend visite et lui offre « une boîte d’aquarelle » ou la réception de lettres de Roblès et de Randau. Il note : « Camus aussi, une belle et affectueuse lettre qui m’a fait chaud en cœur ». Cette première lettre d’Albert Camus à Sénac a été déjà publiée dans Poésie au sud, Jean Sénac et la nouvelle poésie algérienne d’expression française, (Archives de la ville de Marseille, 1983). Nous sommes encore loin de la confrontation douloureuse qui opposera le « hijo » (ainsi nommé affectueusement par Camus) à son père spirituel à propos de « la question algérienne ». Les documents présentés par ce Spécial Sénac, nous donnent à lire et à voir un jeune homme dont l’ambition avouée est d’être un écrivain reconnu, de « monter à Paris », à l’instar des aînés : Emmanuel Roblès, Camus, Jules Roy… Note du mercredi 8 janvier 1947 à 10h : « Hier soir, chez Charlot [nouvelle librairie qui était au 17, rue de l’ex-rue Michelet à Alger], j’ai rencontré Jules Roy qui m’a dédicacé ses poèmes.

Venu pour l’interviewer, je suis resté tout bête devant lui, incapable de prononcer une parole. Sa franchise, sa gentillesse ont refoulé mes instincts de journaliste et je n’ai pu — sous le coup de l’émotion — que me taire et aimer Roy en silence ». Ils deviendront des amis, et Jules Roy — initialement éveillé aux réalités de l’Algérie coloniale par Camus — aura des positions plus tranchées, en rupture avec les atermoiements du philosophe… C’est assez étonnant de découvrir un Sénac timide, peu loquace, lequel, selon des témoignages postérieurs, était un bavard méditerranéen impénitent. Ainsi le portait de l’artiste, ou plutôt « d’artisan de la langue » comme il le précise, en son « dur métier », s’ébauche par touches successives. En particulier dans un inédit, un manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque nationale d’Algérie, « Lettres à un ami » dont Algérie Littérature/Action nous propose des extraits :

« …En poésie, je te dois des comptes car celui qui écrit se donne toujours en public… J’essaie d’écrire à la mesure de l’homme avec une innocence d’enfant. Et j’écris surtout pour les humbles car ma mère est ouvrière. Tous mes meilleurs amis sont des gars du peuple… ». Maintenant, Sénac ne se considère plus catholique, « tout juste à peine chrétien » ne supportant plus « le bois de la croix »… Yahia El Wahrani n’est pas loin et son cri parmi l’état-major des analphabètes « sous le soleil des armes » prendra forme avant même l’insurrection libératrice de Novembre. Edifiant aussi le « témoignage d’un Européen d’Alger », intitulé « La race des hommes », paru dans Le Monde Ouvrier du 23-30 mars 1956, où il reprend le héros de La Porte étroite d’André Gide, Jérôme, et le précipite dans la fournaise de la guerre de libération algérienne. Pathétiques, déchirantes et cependant pleines de certitudes nouvelles les réflexions de son personnage, par lequel Sénac semblait déjà répliquer à Camus : « D’autres avant lui avaient connu cette terrible condition, en France pendant la Révolution et plus tard en Russie, en Amérique du sud. Il y a parfois de l’impudeur à rester pur quand le désespoir a tout empesté. A un certain degré cette inconfortable pureté devient notre complice de l’injustice. Au sein de la violence, seule la violence des opprimés peut renverser la violence des maîtres. Gandhi est pour demain et notre travail, sans doute, est de le vouloir dès aujourd’hui ». Propos on ne peut plus actuels. Ajoutons, parmi cette première partie documentaire, un autre inédit qui s’intègre  dans le seul roman publié du poète : Ebauche du père. Autant d’écrits qui sont ainsi l’ébauche éloquente du Jean Sénac de la maturité et de ses œuvres abouties.

Il nous reste à présenter les précieuses contributions diverses et les élégantes peintures et graphismes des artistes-peintres Aksouh et Hamid Tibouchi.

Le deuxième volet du numéro spécial –Sénac de la revue Algérie Action Littérature est à la fois témoignages et méditations plurielles sur l’homme et l’œuvre. La force de Sénac est qu'en même temps qu’il est unique, il se présente ouvert à tous les compagnonnages et les lectures. D’abord, dans la vie réelle.

Le « jeune Sénac » (il est mort à 47 ans !) dont une image furtive nous est donnée par Colette Auzas, née Oran, généticienne et experte dans diverses disciplines scientifiques. Au lendemain de la guerre d’Espagne : dans la cour du lycée Lamoricière, un adolescent pose au poète et déclame une « gréco-tragédie », tout en sautant d’un banc à l’autre. La « bien veille dame » qui écrit ces lignes y voit déjà une « Algérie hybride ». Est-ce la généticienne qui parle ou une mémoire d’espérance ? Derrière le « lutin », elle devinait la question qui le taraudait : « Suis-je bien des vôtres » ?

Jean-Pierre Bénisti, médecin, fils du peintre d’Algérie Louis Bénisti, nous offre un ample témoignage sur différents moments de la vie du poète, ami de son père de longue date. Ample et précieux témoignage qui commence à l’enfance bruissant autour de la table familiale de noms de peintres et d’écrivains dont l’un, aperçu par Jean-Pierre Bénisti à 4 ans, était un futur Prix Nobel, Albert Camus, lors de « l’exposition de 1947 de l’Afrique Française ». Rencontre « assez brève », en fait, mais importante pour les parents : le père avait fait partie de l’aventure du Théâtre de l’Equipe » et la mère avait pris des leçons particulières de philosophie avec Camus. Souvenirs épars, repères aujourd’hui mythiques : exposition de Sauveur Galliéro « dans un garage d’une rue perpendiculaire à la rue Burdeau » (présentement Ahmed Boualem Khelfi, où, au 28, se trouvent le siège et la librairie de Djazaïr News  !) ; la parution du premier numéro de la revue Terrasses » où figurent « Retour à Tipasa » et des textes « d’auteurs dont le nom était de consonance arabe », tels Mohammed Dib et Mouloud Feraoun… Le jeune Bénisti en fut étonné, notant : « c’était la découverte de ma première altérité » ; rencontre avec le futur auteur de L’Incendie devant « la boutique de Monsieur Riesel, bijoutier communiste et ami des artistes dont le fils deviendra plus tard adjoint de Cohen-Bendit et José Bové »… Et enfin, celle de Sénac lors d’un vernissage en 1953 au Nombre d’or organisée par ce dernier où figuraient Baya et Enamoura aux côtés de Galliéro, de Maisonseul, Nallard, Maria Manton. « Nous semblions heureux dans ce pays qui nous avait vu naître ». Mais « entre nous », communauté un tant soit peu ouverte sur « les francophones », de «r ares amis algériens », surtout des intellectuels et des peintres où se signalait le futur islamologue Mohamed Arkoun…

Sénac, lui, exilé en France, sans attendre, s’était engagé dans le soutien du FLN au lendemain du 1er Novembre. Albert Camus, à l’initiative de Louis Miquel, de Maisonseul et Simounet, aidés par les amis du théâtre arabe fut convié à prononcer le 22 janvier 1956 une conférence pour une « Trêve civile ». Plus tard de Maisonseul fut incarcéré quinze jours à la prison de Barberousse… Le jeune Bénisti, qui prépare son Bac, lit dans L’Express du printemps 1961 un article de Sénac sur le poète Blas de Otero.

L’OAS sévit atrocement… Bénisti rejoint la métropole pour achever ses études, « l’atmosphère à Alger était tellement irrespirable ». C’est l’occasion de retrouvailles avec Sénac lors d’un récital de « la poésie algérienne de combat » à la Sorbonne, initié par ce dernier.

1er Novembre 1962, retour de Sénac à Alger. Une nouvelle page de sa vie ardente s’ouvre. Ne déflorons pas davantage ce témoignage émouvant et lucide. Juste un épisode de l’Algérie indépendante : en mai 1963, au lendemain de la mort de Mohamed Khémisti, jeune ministre des affaires étrangères à l’époque. Bénitsi rapporte les propos de Sénac tenus lors d’un déjeuner amical disant qu’il avait bien connu Khémisti, précisant qu’il avait fait partie des étudiants —parmi lesquels, Ahmed Taleb Ibrahimi et Layachi Yaker — qu’il avait présentés à Camus. Ce dernier aurait été impressionné par la maturité politique des Algériens, « mais ils n’avaient pas réussi à se mettre d’accord avec lui ». Ou est-ce l’inverse ?

Amertume de Sénac à la fois de n’avoir pas eu le temps de se réconcilier avec Camus (disparu en 1960) et reproche durable sur « l‘incident de Stockholm », « pour lui, il n’y avait pas à défendre sa mère avant la justice, mais faire en sorte que sa mère soit du côté de la justice ». Jean-Pierre Bénisti, qui trouve que cela est une « vision théorique », nous apprend que Sénac projetait d’écrire un livre sur Camus. Projet resté dans les limbes « comme tant de ses symphonies inachevées ».

Au galop, hélas, signalons les autres contributions dont l’importance n’est pas des moindres (que lecteur découvrira dans leur intégralité) : « Le mortier de braise ou quelques gloses sur “La patrie” de Jean Sénac (mars 1954 - Juillet 1956) » de Guy Meyra, professeur honoraire des Lettres modernes. Ce girondin ami a habité les hauteurs de Médéa au début des années soixante-dix ( et avec lui, j’ai personnellement, initié des publications au stencil sur Jean Sénac et Bachir Hadj Ali, et autres poètes “pestiférés” dont les noms et les œuvres étaient à peine cités…). Aujourd’hui Guy Meyra, né à Fontet, s’intéresse à la rédaction de monographies de sa région. Dès août 1972, il avait publié des articles remarquables sur la littérature maghrébine, notamment dans Les Nouvelles Littéraires.

Autre étude à consulter avec intérêt : « L’ardent mal de contact : Les paroles avec Walt Whitman de Jean Sénac » par Katia Sainson, professeur de littérature française à Towson University, aux Etats-Unis, traductrice de la première anthologie en langue anglaise des poèmes de J. Sénac (à paraître chez Sheep Meadow Press, au printemps 2010).

Il fallait bien un poète pour évoquer « Jean Sénac, le réfractaire ». L’exercice a été réalisé avec dextérité et profondeur par un grand poète contemporain, Bernard Mazo, membre de l’Académie Mallarmé et secrétaire général du Prix Apollinaire qui dirige le mensuel « Aujourd’hui poème ».

Heureuse conjonction, Hamid Tibouchi avec le peintre Mohamed Aksouh — l’un des pères fondateurs de la peinture algérienne moderne — ont donné figures, couleurs et mouvements, autant de correspondances et suggestions picturales et graphiques, au Spécial Sénac.

L'élégante maison d’édition Voix d’encre nous a fait parvenir le dernier recueil de Bernard Mazo La cendre des jours. Hamid Tibouchi, poète lui-même, en tant que peintre accompagne au large ce recueil. Ce sera l’occasion de découvrir une poésie d’aujourd’hui ancrée dans l’exigence et la transparence. Dans un patient exorcisme au corps à corps avec le désespoir contemporain- assumé comme un « frère ennemi ». Nous y reviendrons. Promis juré.

Sans oublier d’autres qui nous ont fait parvenir des recueils, tel Les Amulettes (éditions encre et lumière) de Josyane De Jesus-Bergey, dans la maturité de son expression poétique, accompagnée par des peintures de Hamid Tibouchi ; ou le premier recueil, Ayesha (éditions Dalimen) de Téric Boucebci qui arrive d’Alger, porté par une foi chevillée au corps dans les pouvoirs de la poésie.

Pour clore, provisoirement, cette chronique : tout simplement, merci à Marie Virolle et Hamid Nacer-Khodja. En espérant que l’ouvrage soit effectivement présent dans les rayonnages des bonnes librairies algériennes.

Toute modestie signalée, cette chronique risque de connaître le même sort que les symphonies sénaquiennes… Mais qui sait ? Après tout, comme disait Anatole France (qui fait partie du patrimoine algérien, depuis son arabisation, lors d’une fameuse campagne d’intérêt national), en art comme en amour, l’instinct suffit.


(*) Chronique parue dans Algérie News Week, février 2010, Alger

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ISSN : 1270-9131