Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

Etude sur le roman de Rachid Boudjedra

Rachid BoudjedraPar Nicole de la Tour d'Auvergne
Algérie Littérature Action N° 57 - 58

Lila Ibrahim, dans un article consacré au roman de Rachid Boudjedra qualifie Topographie idéale pour une agression caractérisée, de "roman d'accusation" et précise : "L'auteur y fait le procès du racisme et de la condition réservée aux émigrés […] Mais le roman n'est pas seulement prétexte à une dénonciation idéologique, il est aussi l'occasion d'une réflexion esthétique, d'une recherche sur le langage et sur la forme romanesque."

C'est sur ces deux aspects du travail de Rachid Boudjedra que nous voudrions revenir pour comprendre la manière dont on peut recevoir cette oeuvre. En 250 pages, sans table des matières, le roman comprend cinq parties aux titres, dans un premier temps, sibyllins. Mais la photo reproduite sur la couverture de l'édition actuelle en folio nous donne une première interprétation.

Elle représente un couloir de métro et fait penser au film de Luc Besson, Subway, et aux mondes souterrains que le film implique : labyrinthes, couloirs sans fins, obscurité, silence et, par opposition, bruits des rames de métro, des pas des foules qui déferlent, violence des lumières artificielles; elle nous fait imaginer aussi les S.D.F., les dealers, les marginaux de toutes sortes que la société rejette de façon anonyme et implacable.

Les premiers mots du texte nous apprennent qu'une enquête a prouvé que le porteur de la valise "n'avait jamais été gaucher", prolepse qui nous plonge, peut-être, dans un policier… La suite est difficile à lire, avec des descriptions fouillées, des digressions, des figures de rhétorique. L'enchaînement chronologique est disloqué. L'accent essentiel est mis sur une progression lente vers un étouffement, une suffocation, une mise à mort qui se réalise à la sortie du métro au chapitre "Ligne 13", l'avant dernier : "assassinat à coups de chaîne de bicyclette de couteau et autres objets similaires".

Un individu dont on ignore le nom (celui qui porte une valise) a été ainsi agressé, assassiné, sans que personne ne lui soit venu en aide, par un groupe de jeunes "excités par ce pouvoir de mort qu'ils avaient sur lui…"
L'interprétation du titre peut être éclairante. Long, ambigu, il révèle une cacophonie parodique grâce aux allitérations en p et en r. Les consonnes en s sifflent aux oreilles. Ce n'est pas un titre aux consonances fluides, mais plutôt lourdes et pesantes, conductrices d'écrasement et de violence. La juxtaposition inattendue entre topographie idéale et agression renforcent le poids de ces premiers mots du texte.

Notons également que la topographie appartient au champ lexical du géographe et renvoie à la configuration d'un lieu, d'un terrain ou d'un pays. Ici, la topographie idéale est le métro avec ses couloirs, ses nœuds de correspondances qui permettent de se retrouver d'un quai à l'autre, exactement semblable, avec ses voyageurs, ses publicités, ses possibilités de retour vers un point de départ : lieu de bruits, d'interprétations erronées, d'évocations trompeuses, de publicité fallacieuse pour un esprit naïf. Pour une agression caractérisée est l'autre partie d'un équation dont le résultat serait la mort. Mort par épuisement dans ce dédale d'une Mégalopolis, mort par un achèvement brutal : un assassinat, mais aussi retour vers la case départ comme au jeu de l'oie. L'individu à la valise venu en France, vers le centre économique, par nécessité de survie, lui qui venait d'une périphérie où il n'espérait plus rien, est rejeté vers le no man's land de la mort.

La brièveté des titres des chapitres, qui désignent des lignes de métro, contraste avec la longueur des phrases, la première phrase étant particulièrement "dédaléenne", nous mettant plus dans la mouvance du Nouveau Roman que dans une oeuvre "engagée" au style réaliste plus attendu et plus accessible à tous. Comme dans d'autres œuvres de ce courant littéraire d'avant-garde dans les années 60, l'enchaînement des phrases longues, l'absence de sujet bien défini participent à une déconstruction du texte . Roger-Michel Allemand dans un texte consacré à Rachid Boudjedra, explique : "Non, le monde n'est pas familier; il est étrange. Non, sa signification n'est pas évidente; il n'en a pas en soi."

Il est donc vain et malhonnête de prétendre reproduire le réel, à moins d'accéder à un nouveau réalisme, qui prenne en compte la faiblesse de l'homme : comme nous vivons en mauvaise intelligence avec le monde, il faut "non plus démontrer, mais montrer, non plus reproduire, mais produire, non plus exprimer, mais découvrir" . Autant dire que la personne est noyée dans une société de masse où l'anonymat est généralisé.

Il n'est pas utile de s'attarder sur ce que fut le Nouveau Roman. Il convient de remarquer que certaines lignes écrites par Claude Simon, par exemple, s'inscrivent dans un processus d'écriture qui rappelle celui de Rachid Boudjedra, Claude Simon étant une des admirations déclarées du romancier algérien :

"L'écrivain est un voyageur solitaire qui tâtonne en aveugle, s'engage dans des impasses, s'embourbe, repart […] la vie reprend sa superbe et altière indépendance, redevient ce foisonnement désordonné sans commencement ni fin, ni ordre."

Nathalie Sarraute, pour sa part, décrit dans L'Ere du soupçon : "[Un] foisonnement de sensations, d'images, de sentiments, de souvenirs, d'impulsions, de petits actes larvés qu'aucun langage intérieur n'exprime, qui se bousculent aux portes de la conscience, s'assemblent en groupes compacts et surgissent tout à coup, se défont aussitôt, se combinent autrement et réapparaissent sous une autre forme." Comme le dit Roger Pinget : "En somme, l'évocation du héros devient donc bien le portrait d'un inconnu ou d'un indéfinissable Quelqu'un."

Comme l'indique Boudjedra à divers moments du roman, un quelqu'un immergé au milieu d'un océan de sensations qu'il n'arrive absolument pas à filtrer. Il ne parvient pas à émettre un jugement sur ce qu'il voit, sur ce qu'il entend. Il est floué, il subit, son crâne est plein de trous, des signes intermittents qui le guettent pour l'envahir, l'éblouir et le rendre fou.

L'idée de labyrinthe peut aussi suggérer une parenté avec Alain Robbe-Grillet. Dans le labyrinthe, œuvre écrite en 1959, évoque un homme qui erre sans fin : "Le soldat est en effet perdu au sein d'un univers dénué de sens, dans un labyrinthe qui unit les figures de l'arborescence et de la circularité aporétique de l'univers[…] La circularité du parcours se traduit par une déchronologisation du récit : inachevé et indéterminé…"

Une sorte de vertige s'empare de l'homme et du lecteur qui a l'impression de revenir sur ses pas comme le fait l'homme à la valise chez Boudjedra. L'œil filme tout sans discontinuer jusqu'à en avoir la nausée :

"Les yeux mobiles peuvent découvrir une sorte de symétrie strictement routinière et affligeante : l'autre côté du quai, semblable en tout point à celui sur lequel ils regardaient passer la valise d'abord, puis l'homme à la valise…"

Ces parentés avec les nouveaux romanciers pourraient être systématisées et elles l'ont été dans des études plus approfondies. Mais nous voudrions regarder maintenant du côté des constantes de l'écriture de Boudjedra.
Ces constantes dessinent des figures du retour symboliques de la nostalgie du pays qu'il a fallu quitter. Les retours en arrière (par rapport à l'histoire racontée) sont très nombreux : il y est question du Piton, lieu d'origine, le village, avec le magasin aux odeurs de plantes. Un là-bas où il nettoyait "à l'huile d'olive ses chaussures craquelées". Dans ces passages, s'accumulent tous les mots référant au pays d'origine : le Coran, le douar, le muezzin qui psalmodie, les couleurs, les "laskars" dont il donne une étymologie modifiée en 1830 (colonisation)… En opposition, le narrateur évoque les bidonvilles et leurs conditions d'existence, les propos de l'enquêteur qui parle d'un dialecte : le porteur de la valise baragouine (connotation péjorative) et ne comprend rien. L'axe du présent n'est ni plus ni moins réel pour l'errant que ce passé proche ou cet avenir qu'il espère. Dans cette déchronologisation, la métaphore du cercle s'impose de même que la métaphore de la blessure qui se fait sentir dans le lieu étranger où l'on n'a pas sa place. Il est bien souvent question d'une cicatrice qui persiste. Mais cette circularité du texte correspond aussi à l'enfermement de l'homme dans un univers de signes dépourvus de sens dont il sort brisé ou mort.

Boudjedra retrouve alors les anciens mythes : ceux de Dédale et du labyrinthe; de l'Odyssée avec les Lotophages servant du lotus aux compagnons d'Ulysse qui en oublièrent leur patrie. Avec un sens de l'humour très présent, le romancier introduit ce clin d'oeil culturel par la "sous-culture" médiatique, celle d'une publicité, dans le métro, du papier toilette Lotus.
Le regard de l'homme à la valise n'est pas seulement sollicitée par la publicité. Les références à la vue sont multiples : caméra, œil, zoom, oculaire, microfilmiquement, prisme, images, miroir aux alouettes, œil aux aguets, gélatine, collodion, bromure d'argent, photographe, émulsion, chromatique, champ de vision figurent parmi les mots relevés dans le texte… Le roman fait allusion à la souffrance que ressent cet étranger :

"Et lui pensant, confusément comment se retrouver dans cet agglomérat vertigineux et cette confusion coloriée comme un gribouillis d'enfant capricieux, indifférent à la douleur des yeux."

Un autre sens n'est pas en reste, c'est l'odorat, ce qui n'est pas pour étonner dans le métro! On peut lire : "Lotions après rasage, brillantines et gominas diverses, cigarettes, mégots, tabacs, pipes, déodorants, parfums, sueur, tissus neufs, imperméables mouillés, odeurs de pieds, de cuisine, d'haleine… et l'odeur rance du foulage de la laine dans son village avec les traditions du mariage, les senteurs de cannelle, d'orangers, en somme de toutes les plantes qui emmagasinent le soleil le jour pour à la tombée de la nuit répandre encore leurs odeurs pleines d'attraits."

La conclusion thématique de l'ouvrage n'est pas à la place qui lui est habituellement dévolue, en fin de texte. La dernière ligne : "Il n'a pas fini d'en baver, çui-là…" reprend l'errance du débarqué comme si sa mort n'était qu'un événement secondaire au regard de ce que l'écrivain souhaite transmettre. Il apparaît alors que le souci premier de Boudjedra n'est pas la dénonciation directement politique du sort fait à un homme fraîchement débarqué dans le monde de l'émigration en France mais plutôt la mise en avant de l'absurdité du monde moderne, de ses pièges et de ses embûches.
L'engagement que revendique l'écrivain est plus fondamental, comme il l'explique dans son entretien avec Hafid Gafaïti :

"Tout acte est politique. Il faudrait pourtant faire une petite réserve. Si ma littérature est un regard sur la société algérienne et sur l'homme algérien, cela est vrai. Je crois que c'est à partir de ce particularisme, c'est-à-dire, c'est à partir du particulier, du local je dirai, du régional, qu'une œuvre, qu'un travail littéraire peut accéder à une certaine qualité. Je pense ici au cas de Faulkner qui à partir de Jefferson, cette petite ville du Mississipi qui se retrouve dans tous ses romans - à partir donc d'un cas particulier - a pu accéder à l'universel ; parce que sa littérature a toujours été un cas particulier, toujours un localisme, si l'on veut, mais ce qui la fait déborder, c'est assurément sa technique ou ses techniques. On peut donc dire que l'œuvre de Faulkner est politique mais dans un sens restrictif et très particulier. Certes, il y a une thématique politique dans mes romans et il ne pouvait pas en être autrement. Parce que, au fond, la littérature peut être définie comme une passion des autres, comme une passion des gens, du monde. Et une littérature algérienne ne peut être qu'une littérature politique dans le sens subversif du terme ; c'est-à-dire une littérature de la remise en question, une littérature du subvertissement, du renversement."

Néanmoins la forte complexité de l'écriture pour une thématique d'actualité risque de faire rater son objet au projet. La présentation au verso de la couverture de la récente édition "Folio" universalise l'aventure, neutralisant par là les responsabilités et le hic et nunc du racisme et de l'exclusion :

"Voici l'odyssée pathétique d'un émigré qui se retrouve piégé dans les boyaux dédaléens du métro. Cette descente aux enfers prend ici un relief saisissant grâce à un style superbe et à une technique romanesque parfaitement appropriés aux lieux où se déroule - à huis clos - la mise à mort de l'étranger."

C'est peut-être ce décalage entre technique romanesque et thématique choisie qui pose question.

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131