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Sultana ou l’absence de soi dans L’Interdite de Malika Mokeddem

Malika MokeddemPar Layla Guenatri*
Algerie Littérature Action N° 75 - 76

Le roman L'interdite (1993) de Malika Mokeddem publié aux éditions Grasset évoque le retour de la narratrice, Sultana, au pays natal, retour suscité par le poids de l'exil et annoncé par un fait tragique: la mort de l'ami, Yacine, resté là-bas. Le récit de ce retour emblématique placé sous les auspices de la rencontre et du deuil en même temps, augure du déchirement et des drames à venir. L'aventure de ce contact avec le sol ancestral va prendre les contours de l'épreuve.

Malika Mokeddem a voulu dévoiler derrière la fiction sa propre expérience du retour au pays natal, sans complaisance, avec ses espoirs et ses désenchantements.

Ecorchée vive, Sultana la narratrice affronte la rudesse d'une société soumise à l'une des crises idéologiques les plus tragiques de son existence; happée par le tourbillon des événements: la mort de l'ami, la rencontre de Vincent, l'hostilité de certains villageois, la reconnaissance des femmes, Sultana passe des épreuves qui l'interpellent, la questionnent sur les autres et sur elle même.

Les longues réflexions qui l'absorbent marquent les moments d'une remise en question lui permettant de se définir difficilement à travers l'ambiguïté, la dualité de sa bi-culture et la complexité des autres.

Suscitée par le poids de l'exil et annoncée par la mort de l'ami, l'histoire de ce retour emblématique, raconté par d'autres écrivains algériens, sera vécu d'une manière désenchantée. Ses sentiments violents de colère et d'amour vont garder intacte l’énergie de Sultana pour affronter l'adversité du quotidien et l'inéluctable rencontre avec elle-même; Nous allons tenter de voir comment le texte traduit les questionnements de l'auteur, tant le caractère autobiographique est perceptible, et quel sens donner à cet acte du retour impulsé par la tragique menace de néantisation collec98 tive, le sentiment aigu d'un exil spatial, social, culturel, et un malaise véritablement existentiel.

L’épreuve du retour: rencontre avec soi ou déchirement ?

L'interdite, ce titre renvoie à la nomination du refus, du rejet de la transgression exprimée au féminin; cette assertion péremptoire s'applique à Sultana, la narratrice, dont la désignation onomastique est la variante du prénom Malika, en arabe.

La parenté des termes énonce clairement le projet autobiographique, complété par le parcours narratif de l’héroïne : médecin à Montpellier où elle a poursuivi ses études, de retour à Ain Nekhla, bourgade du sud-ouest algérien. Ces éléments de référence, essentiels dans le projet d'individuation de Sultana, fonctionnent comme des rappels d'ancrage identitaire. La qualification du titre énonce la double interdiction/ transgression d'un espace/temps. Le personnage en situation d'exil volontaire, s'est interdit sa présence dans son pays natal pour des raisons d'incompatibilité sociale, exprimées à la fin du roman par les femmes du village. On apprend alors qu'elle s'est exilée à cause de sa position de marginale, énoncée par son appartenance familiale : fille d'un Chambi, étranger à cette région, et d'une mère aux origines lointaines d'esclave africaine affranchie. Et aussi à cause de son éducation marquée par la fréquentation de l'école, fait rare dans ce village. Reconnue comme étrangère elle se bannit volontairement du groupe. D’étrange elle devient étrangère une fois sortie de l'enfance.

“ Je suis dans l'entre-deux, sur une ligne de fracture, dans toutes les ruptures… un entre-deux qui cherche ses jonctions entre le Nord et le Sud, ses repères entre deux cultures. ”

La fin de la migration coïncide avec un besoin de retour pressant pour atténuer le poids pesant de l'exil et le besoin de prendre contact avec le pays d'origine soumis à une situation historique d'extrême bouleversement. La présence des intégristes islamistes— représentés par Bakkar, le maire, et Ali Merbah— signifie clairement cet état. L’hostilité violente qu'ils affichent contre la présence de "l'étrangère" est la marque viscérale du rejet de l'autre : elle vient d'ailleurs et elle est femme. Elle-même tient à tracer les limites et à ne faire aucune concession. Complètement réfractaire, elle renvoie son hostilité et s'insurge contre toute régression morale et idéologique.

Marquée par la perte de l'ami, elle ressent la déchirure et la solitude. C'est pourquoi elle est parfois envahie par un sentiment de profonde lassitude. Elle plonge dans son travail comme pour exorciser les démons extérieurs et ne pas défaillir. Elle soigne, ausculte sans relâche jusqu'à l'épuisement et constate les ravages de la pauvreté, de l'ignorance et de la régression.

Elle se révolte contre tout : elle refuse de voir le ksar, l'ancien village abandonné où se trouve la maison familiale; elle regrette l'enfance à travers l'évocation de son père, le digne et tendre chambi, de sa mère, la plus belle femme du village, de son initiatrice Emna, la juive partie à l'indépendance. Le sentiment de solitude et d'exil s'aiguise et accentue la dispersion, la désintégration, le morcellement de son paysage intérieur.

La dispersion / désintégration, ou comment apprendre à se déshabiter

La dispersion spatiale et affective, Sultana la vit dès l'enfance. Son éducation, son exil forgent sa différence, son étrangeté. L'histoire de ses origines familiales est marquée par l'errance, par la rupture : le père, fils de Chamba, tribu révoltée et combattant la colonisation, est étranger au village; les origines lointaines de sa mère, une fille de Doui-Mnii, accentuent cette altérité sociale et culturelle. L'amour profond du père achève la non-intégration au village dont les moeurs sont déjà bien archaïques. La rupture sera complétée par le départ en France. La dispersion spatiale et sociale amorce un exil intérieur :

“ Pourquoi cette envie soudaine de reprendre contact? Est-ce à cause de ma nausée du monde ? une nausée ressortie des oublis par le désenchantement des ailleurs et des là-bas, dans le cru de la lucidité ? Toujours est-il que je me trouvais de nouveau défaite de tout. Mon détachement avait de nouveau gommé mes contours, piqué à ma bouche un sourire griffé, répudié mes yeux dans les lointains de la méditation. ”

La désintégration c'est encore l'absence et la mort de l'être cher, la désolation de l'espace d'origine. Dès son arrivée Sultana constate la curiosité malsaine et suspicieuse du taxieur. Elle renoue avec l'hostilité et durcit sa révolte. L'arrivée de cette étrangère suscite une haine réactivée par la reconnaissance. L'ici-maintenant se construit sur un vécu pesant de souvenirs funestes et d'affrontements latents.

Le sentiment d'exil annoncé par la nausée de départ s'accentue paradoxalement dans cet espace du même. La présence de Sultana amorce une dangereuse fracture contre les moeurs, le diktat intégriste, l'ordre séculaire de domination des femmes…

Cette situation aggrave la dispersion, l'éclatement d'un moi tourmenté par les affres de l'exil géographique :

“ Partir ou rester, qu'importe, je n'ai pour véritable communauté que celle des idées. Je n'ai jamais eu d'affection que pour les bâtards, les paumés, les tourmentés et les juifs errants comme moi. Et ceux-ci n'ont jamais eu pour patrie qu'un rêve introuvable ou tôt perdu. ”

Parallèlement sa révolte, sa ténacité, son intransigeance se reconnaissent dans d'autres personnages. Sultana transparaît dans la petite Dalila, elle-même étrange et exilée, dans Vincent, le Français ayant subi une greffe du rein grâce au don d'une algérienne, dans Salah, l'ami de Yacine, dans les femmes révoltées contre leur condition. Un état d'esprit règne et annonce par son extrême vivacité le ferment d'une révolution des consciences. Les femmes vont l'amorcer en fin de texte, incluant Sultana dans leur projet de combat, gage de sa reconnaissance comme leur :

“ Ta mère était des miens, des Doui-Mnii, des esclaves affranchis, enlevés au coeur de l'Afrique, me dit l'ancienne du maquis. ”

L’état de dispersion et d'éclatement se lit à différents niveaux de structure. Il est produit par ce sentiment aigu de désintégration psychique chez Sultana. Dans ce monde mouvant et explosif il se densifie. Seule l'écriture devenue exutoire salvateur pourra canaliser, un temps, l'extrême tension intérieure.

La mort inexplicable de Yacine serait-elle l'expression tragique de ce cataclysme profond ? La situation de déréliction du pays est dévastatrice. C'est par la vigilance permanente que Sultana s'empêche d'être balayée par la néantisation. Et comme elle envie les Algériennes "résistantes" qui n'ont pas de problèmes avec leur être!

“ Elles sont d'une époque, d'une terre. Moi je suis multiple et écartelée, depuis l'enfance. Avec l'âge et l'exil, cela ne fait que s'aggraver. ”

L'étrangeté est donc inscrite génétiquement dans le corps et l'âme de la jeune femme; elle trace dans son être et son histoire la fêlure fatidique. Sultana apprend l'altérité dans la souffrance et l'abandon de soi. Elle est à l'image du vieux ksar abandonné qui est lieu des origines et de leur perte. Aujourd'hui il s'effrite, tombe en ruines, se désintègre. Ce n'est donc plus un espace de ressourcement.

Le monde extérieur est violent et dysphorique où qu’il s'inscrive. Il ne peut être lieu de ressourcement, de reconstruction d'un moi tourmenté. Le refuge sera pour Sultana dans la fuite permanente d'un espace inaccessible et absent, seul à même de permettre une libération hypothétique.

“ Mon corps ponctuel s'est évaporé. Les autres, dispersés dans mes diverses étrangetés ne me sont plus que des songes lointains, comme irréalisables. Insidieuse, cette sensation d'impossible retour, malgré le retour. L'incapacité de retrouver cet "espace perdu" vous expulse du présent et de vous-même. J'aimerais essayer de décortiquer ce sentiment de perte pour l'anéantir. ”


* Enseignant-chercheur à l’Université d’Alger.

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ISSN : 1270-9131