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Yamina Méchakra, ARRIS, Roman

1

La mère ferme les mains en coquille autour de la bouche d’Arris. Recueille le vomi bilieux qu’elle verse dans un vieux chiffon qui lui sert de serviette. Le petit se remet à somnoler.

La mère plonge la main dans son corsage, en tire un minuscule paquet. De ses doigts fébriles, elle écarte les bouts entachés d’huile du journal et découvre un beignet doré, couvert de sucre. Le petit refuse de manger. Elle se sent moins seule. Sur une banquette, vieille de deux guerres, elle allonge Arris enveloppé dans une serviette de bain. Les malades couchés à même le sol, et dehors jusque sur les trottoirs, lui rappellent atrocement l’année du typhus : ça sent les crachats et la fièvre et le petit ne veut pas ouvrir les yeux. Les crachats verts, spumeux et couverts de mouches lui meurtrissent la vue et l’estomac.

La mère se frotte la main pour la réchauffer, soulève la serviette et la glisse doucement sur le dos d’Arris.

Le monstre est là, gros comme une orange. Elle le palpe; il est fluctuant. Le petit geint. Elle retire discrètement sa main. Puis la glisse de nouveau vers le monstre; ce n’est pas de l’os. Elle vérifie les vertèbres, une à une : toutes présentes. Le monstre, c’est quoi alors?

La mort qui commence à habiter le petit corps?

L’enfant gémit. Il veut boire. Elle le soulève avec précaution, sans toucher à la bête. Lui fait avaler quelques gorgées d’eau et le recouche. La bouteille d’eau fait le tour des patients et disparaît dans la cohue des mains.

La mère soupire et plonge sa main dans son corsage; en tire un mouchoir noué. Elle le dénoue, s’empare des quelques pièces de monnaie qui s’y nichent; les compte, les recompte. C’est bien cela : elle ne s’est pas trompée. Le lapin n’était pas gros, maigre comme un chat; pas plus d’une livre de viande. Son client lui a fait comprendre qu’il achetait de l’os… s’il lui accordait quelque valeur, c’est bien parce que le petit se mourait…

- C’est combien la visite chez le médecin?, demande-t-elle à une jeune malade.

- C’est mon père qui paye, je ne sais pas…

- Il est riche, ton père?

- Ça le regarde. Je ne sais pas…

- Il est gentil, le médecin?

- C’est mon père qui sait, moi je ne sais pas…

Il fait frais les matins au village. Le soleil commence à poindre. C’est la première fois qu’elle vient au village. Il y a du monde. Beaucoup trop de monde… et il n’est que cinq heures du matin.

Faut-il se battre pour entrer chez le médecin? Faut-il se battre? Ils sont tous malades, très faibles.

Un silence s’est abattu sur les trottoirs et dans la salle. Un individu propre, élégant, avance, un trousseau de clés à la main.

Les malades, adossés à la porte, s’écartent. La mère se met debout et ramasse contre elle Arris. Ceux des trottoirs sont à la porte d’entrée; ceux de la salle à la porte du cabinet. Un brouhaha accompagne les bousculades. Pitié pour les enfants qui étouffent! Pitié pour les vieillards cassés! L’individu réapparaît, avec, en mains, une liasse de tickets qui disparaissent dans une cohue de doigts, de cris, de pleurs. Il referme la porte et chacun va se tasser dans son coin.

La mère berce Arris sur son genou. Elle tient au creux de sa main un carton jaune portant deux traits. Elle referme la main et considère des griffures rouges sur son poignet. Elle se battra encore pour son petit. N’a-t-elle pas construit une cheminée, l’hiver passé, pour qu’il ne tremble plus le soir? Ils n’ont pas suffisamment de charbon. Ils se chauffent avec une miette de soleil. Le cèdre est un arbre sacré, disait le patriarche… Il ne pousse dans ce terroir que le cèdre. On n’y touche pas. Les gens du terroir ne connaissent pas l’usage du charbon, alors ils mélangent les quelques brindilles ramassées de-ci de-là avec la crotte de chèvre ou de mouton. Ils connaissent comment allumer le feu, loin de toute civilisation. Ils souffrent tous de maladies ophtalmologiques; leurs paupières saignent des fois et leur souffle est difficile; des fois, ils crachent du sang. Dans les pays froids, les gens crachent du sang à la suite de pneumonies… C’est l’envers de la médaille!

Coupés de toute information; l’électricité leur est inconnue, donc pas de radio. Ils vivent dans un monde coupé du reste des mondes. Le Patriarche est là, tout-puissant. C’est lui qui peut leur conter que dans un pays, jadis, les hommes avaient apprivoisé l’éclair et l’éclair leur permettait de sonder l’univers et c’est ainsi qu’ils firent de la terre un lieu maudit. N’a-t-elle pas défriché à mains nues une parcelle de terre abandonnée, pour y cultiver les pommes de terre les plus appréciées du terroir? N’a-t-elle pas appris à tanner le cuir pour lui confectionner des bottes en période de gel? Ne le porte-t-elle pas sur le dos tous les matins jusque chez le sorcier pour qu’il soigne ses yeux rougis, et ses paupières enflées? Sa toux aussi est sèche. Le sorcier guérira tout cela. On lui fait confiance.

Un bruit de moteur troue le silence du matin. Un bel individu, plus beau encore que le premier, arrive. La mère tressaille… Apparition blanche. Numéro un!, crie l’infirmier.

Des dizaines de tickets sont brandis.

- Un seul : le numéro un!

La porte claque derrière le moribond.

- Tu sais lire?, demande la mère à la jeune fille.

- C’est mon père qui sait, moi, je ne sais pas…

La mère écarte les doigts et laisse entrevoir le carton.

- Que les ancêtres te protègent! Ma fille, aide-moi!

- Je ne sais pas lire, j’ai peur!

- Que tous les scorpions du Sahara mordent la langue des lâches!

La mère se penche sur le petit corps et prend congé. Un patient cherche à troquer son ticket contre quelques dinars et un numéro défavorisé. La mère lui fait signe.

- Homme, sais-tu lire?

- Je vends mes services, femme!

- Que les ancêtres te bénissent… viens!

- Un dinar la syllabe, femme! Tu me dois quatre dinars, veux-tu troquer?

- Non!

La mère dénoue à nouveau le mouchoir; lui donne quatre dinars.

- Que tous les serpents d’Afrique mordent les mains des voleurs!, ajoute-t-elle. Elle compte, recompte les quelques pièces de monnaie. C’est bien cela; elle n’a perdu que quatre dinars.

Arris, les yeux mi-clos, suit les gestes de la mère. Il suit jusqu’au frémissement de ses lèvres.

La porte s’ouvre sur le moribond numéro un. Il apparaît à la mère tel qu’il est entré. Peut-être un peu plus malade.

- Que Dieu te vienne en aide, homme!

Il n’entend pas.

A chaque croassement de l’infirmier se dresse un moribond. Un vieillard se lève, emmitouflé dans une cape immaculée. La jeune fille le suit. Cinq minutes plus tard, elle revient à sa place, les joues rosies et les yeux larmoyants.

- Le médecin t’a grondée?, interroge la mère

- Non.

- Alors, c’est l’autre?

- Non.

- Tu souffres?

- Oui.

- De quoi?

- D’ennui…

- Marie-toi, ma fille!

- Mon père ne le sait pas.

- Et le médecin?

- Non plus!

- Que tous les chacals enragés mordent à leur ignorance! Va, et que ta pureté te vienne en aide!

Arris se remet à vomir. La mère le soulève et présente ses mains en coquille devant sa bouche.

Elle verse à nouveau le vomi bilieux dans le vieux pull, s’y essuie les doigts. Le petit halète. Il ne veut plus s’allonger. La mère le retient sur sa poitrine, emmailloté dans la serviette de bain. Elle juge qu’il étouffe ainsi et lui libère les bras.

Des morts vivants, des bien portants, des visages pâles, des roses, des noirs, des jaunes répondent à l’appel de l’infirmier. Arrive le tour de la mère. Elle sursaute, serre le petit contre sa poitrine et, d’un bond, rattrape l’infirmier.

Elle se retrouve dans une pièce étroite, sombre. Il lui faut un bon moment pour percevoir les objets. L’infirmier tire une fiche sur laquelle sont inscrites bon nombre de questions.

- Je sais seulement, dit la mère, qu’il s’appelle Arris et qu’il est âgé de quatre printemps. Il est né au début du printemps et il y a de cela quatre printemps.

L’infirmier renverse le petit, lui place un thermomètre dans l’orifice anal. La mère ne comprend rien et refuse, au fond d’elle-même, ce geste insolite.

- Il est fébrile; de quoi souffre-t-il?

- Le monstre.

Elle prend la main de l’infirmier et la pose sur la tumeur. Elle ramasse avec tendresse Arris contre sa poitrine. Dénoue à nouveau son mouchoir et met quelques pièces de monnaie dans la main de l’infirmier qui se referme, sous le regard attentif de l’enfant.

L’infirmier se lève et tire un rideau. La mère se retrouve dans une immense chambre. Sidérée, elle ne voit pas le médecin.

Ses yeux s’attardent sur un chien de marbre noir.

- Dieu! c’est un chien mort et, pourtant, il semble vivre; tout respire le respect de la vie.

Le médecin est là. Il sourit, est poli, semble bon. La mère lui confie le gosse et l’infirmier, la fiche. Il ne dit pas un mot. Il lit la fiche d’un trait. Déshabille Arris, le met sur le ventre.

Les jambes grêles et atones de l’enfant semblent retenir son attention. Il l’ausculte. La mère attend le miracle. Il palpe la tumeur et dit : “ Reprenez l’enfant ”.

La mère, à genoux, lève les bras dans un geste de prière, rassemble tout son courage et hurle :

- Le monstre, Seigneur! La mort habite le dos de mon fils!

- C’est l’affaire de l’hôpital, Madame!

Il se dirige vers le lavabo, se lave les mains. La mère reprend son enfant. Il lui tend une ordonnance et une lettre pour l’hôpital, là-bas, dans la grande ville. Là-bas, ils ont apprivoisé l’éclair et perdu le soleil comme le contait le Patriarche.

Le médecin demande alors une somme importante. La mère tend le mouchoir. L’infirmier s’en saisit et vide le contenu sur le bois luisant du bureau.

La mère s’agenouille et se met à embrasser les chaussures du médecin pour s’excuser de sa pauvreté. Il fait signe à l’infirmier de la congédier.

Dehors, elle retrouve ses sens. Elle s’assied à même le carrelage. Sa tête bourdonne. Elle pense au terroir et fait l’effort de se relever. Un fourmillement lui parcourt les jambes. Elle fait un pas, puis deux et s’arrête. Un passant lui attache l’enfant sur le dos. Arris, la tête posée entre les omoplates maternelles, s’endort.

Elle s’en va jusqu’à la place du marché où elle espère trouver un voyageur de son terroir. Elle s’assied en face de la porte d’entrée du marché, courbée pour permettre à l’enfant de mieux reposer. Elle surveille les allées et venues.

Le soleil tape fort, très fort. Les heures passent, lentement, tristement. Elle détaille les voyageurs. Ils finissent par se ressembler tous.

Arris tressaille et grogne. Elle sait que les mouches courent sur ses paupières malades et troublent son sommeil. Une douleur lancinante lui tiraille le creux de l’estomac.

D’habitude, une assiette de semoule au lait la calme. Elle est saisie de frissons, de maux de tête. Elle se relève avec peine et pénètre dans le marché. Des odeurs de légumes, de menthe, de beignets lui envahissent les narines. Elle réalise qu’elle a faim. Les cris des marchands lui frappent métalliquement les tympans et se transforment en une valse douloureuse qui va se confondre avec ses céphalées.

Une main tendue attire son regard. Ouverte, elle reste suspendue au-dessus d’un amas de grenades béantes. Elle s’éloigne en trottinant du fruit qui donne le trachome. La vue… c’est l’essence de la vie, lui apprenait sa mère. Les yeux doivent vivre.

Elle s’immobilise devant un étalage de chaussures. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Elle a rêvé, petite fille, de regarder autant de chaussures que ses yeux pouvaient en contenir…

Elle veut donner tout ça, oui, tout ça au petit. Elle l’appelle doucement. Arris geint. Puissent ses jambes grêles se redresser un jour! Elle tissera alors jusqu’à ses nattes blanches pour lui confectionner les plus belles chaussures de toute la contrée!

Un chat coule entre ses jambes. Elle sursaute. Il bondit par-dessus l’étalage et retombe en miaulant au pied du comptoir d’un gargotier du marché. La faim lui mord le creux de l’estomac. Elle rejoint le chat, ferme les yeux et tend la main…

- Au nom de Dieu.

La douleur tourne, tourne dans sa tête et lui cisaille les yeux. Une main s’empare de la sienne et, avec force, la lui referme sur un petit quelque chose.

La mère retire sa main et s’en va à la recherche d’un coin tranquille pour prendre connaissance du fruit de sa première mendicité… Elle part se tasser au pied de l’enceinte qui entoure le marché. Là, elle ose ouvrir, écarter les doigts. Elle considère le prix de la mendicité : une noix de viande sèche. Elle la glisse dans sa bouche. La tourne, la retourne entre ses dents avant de la mâcher.

Arris n’a toujours pas faim. Cela l’inquiète, la mère. Elle cesse de mastiquer et porte toute son attention vers Arris. Il vit… Sa respiration lui caresse chaudement l’omoplate. Elle passe la main sur les jambes grêles. Elles sont mouillées. Rassurée, la mère se remet à la recherche, dans la foule, d’un enfant de la tribu. Il doit bien y en avoir quelques-uns… Ils étaient nombreux à avoir quitté le terroir ce matin-là : Daas, Douga, Chou’ib, en même temps qu’elle. Ils ont cheminé ensemble. Daas lui a transporté le gosse. Ils sont tous ses enfants.

Elle a chanté, elle a dansé le jour de la circoncision de chacun. Elle est toujours parmi le cortège de femmes qui vont enterrer, au pied du cèdre, le tout petit bout de chair du fils circoncis.

Elle a enterré un bracelet d’argent au pied du cèdre, pour Chou’ib, l’orphelin du terroir. Ils sont tous ses enfants.

Chou’ib craint les aubes fraîches et raconte, à qui veut, l’histoire d’un bouc qu’il rencontre tous les matins froids. Il vient à lui en bêlant. D’abord, il apparaît tout petit et présente, dans le regard, une lueur humaine. Chou’ib le ramasse et le charge sur ses épaules. Il ferait l’affaire au marché… Mais le bouc grossit à perte de vue; ses jambes s’allongent jusqu’à toucher le sol. Alors, Chou’ib s’en décharge et s’enfuit!

Durant les jours chauds du mois d’août, il rencontre, dans la plaine, un revenant qui, roulade par roulade, progresse vers lui. Chou’ib se cache. Le revenant se relève alors et le poursuit. Les hommes ont organisé une battue à la recherche du monstre. Ils l’ont aperçu au milieu de la plaine. Chou’ib lui tire dessus. Le revenant blanc s’évanouit. Accourent les hommes de tous les coins de la plaine. C’est un crapaud blessé!

La mère se courbe pour permettre à l’enfant qui dort d’avoir meilleur oreiller et plonge son regard las dans la foule. Le soleil commence à se faire clément. Le marché se vide. Elle se relève et s’engage dans la foule. Une main lui saisit le bras… elle relève les yeux et rencontre le visage de Daas.

- Je vous cherche, dit-elle.

- Nous ne serions pas repartis sans toi. Donne-moi le petit.

Elle s’en décharge. Il le prend dans ses bras. La mère lui emboîte le pas. Libérée du poids du gosse, elle retrouve l’agilité de ses jambes. Daas avance à grandes enjambées et prend souvent de la distance. Il s’arrête alors et l’attend. Daas n’a pas prononcé un mot. L’enfant somnole, la tête pendante.

Ils empruntent des ruelles étroites. Ils traversent des flaques d’eau boueuse. Ils croisent des enfants jouant à la marelle. Ils évitent des véhicules ronflants. Ils aboutissent au dépôt du village. On fait glisser le petit sur le sol. Là, il se trouve au même niveau qu’une nichée de chiots. La mère chasse les chiens à coups de crottes. Elle passe les doigts sur les jambes du moribond.

La mort n’est qu’une suite d’expressions du corps et de l’esprit, qui surviennent nécessairement à la suite de mutations de tous ordres… mutations d’ordre individuel ou collectif, marquant la vie d’un être jusqu’au-delà du tombeau. La mort étant un perpétuel recommencement, la vie se multiplie et continue éternellement. Des hommes, des plantes, des animaux se rencontrent, se confondent, se transforment… Ainsi parle le Patriarche.

La mère crache avec difficulté la viande, broyée à force de mastication, dans le creux de sa main. Elle la présente, par-dessus son épaule, avec l’espoir de voir l’enfant y passer la langue. Elle attend en vain… Elle secoue son bras et se met à sangloter. Elle n’entend plus les gémissements de son enfant. Ils gémissent ensemble, secoués par une même souffrance : la douleur physique et la solitude. Elle pleure comme quand elle était petite fille. Mais les larmes ne coulent plus. La source est tarie, ses sanglots n’engendrent plus d’eau. Il lui arrive parfois de réaliser qu’elle s’est desséchée au fil des années et des misères et qu’elle n’est plus qu’une ombre que plus rien n’atteint.

Même plus la prière des croyants. “ C’est ridicule ce que je fais là ”, pense-t-elle et elle change la position de son corps pour calmer l’enfant. Le médecin a parlé d’une grande ville, d’hôpital, de séparation…

Elle paye cher, très cher pour la santé du petit. Le laisser à la ville? Le lui céder avec une facilité qu’elle ne se reconnaît pas, est-ce cela aimer?

- Seigneur, que de fois j’ai hésité avant de te nommer. Pour la première fois j’implore Ton secours, Ton pardon. Viens, pardonne!

Je suis semblable à ce vieil Arak, accroupi là-bas dans le Hoggar regardant du matin au soir un horizon qui n’existe plus depuis bien des années… Il avait perdu la vue, Arak, lentement, comme l’on perd sa vie. Avec l’âge, ses forces le fuient et l’horizon se retire traîtreusement, silencieusement, tandis que sa mémoire des choses immobiles se précise. Il sait tout, mon ami Arak… Les choses qui viennent. Les choses qui s’en vont, jusqu’aux morts. Il sent la présence. Comme ces arbres desséchés qui peuplent sa terre et qui survivent à toutes les calamités naturelles. Arak ne connaît pas le déracinement. Pareil à sa terre, il n’a pas besoin de se recommencer.

Seigneur, son pays ne connaît pas la tourmente. Le Hoggar est apaisé depuis bien des siècles. Plus de tempêtes, ni de saisons. Tout est silence. Paix. Un monde sans commencement, ni fin. Un monde où l’homme ne sait plus ni d’où il vient, ni où il va, comme nous le racontait le Patriarche.

Est-ce cela l’éternité?

Elle se parle comme si déjà sa tribu était partie à la recherche d’une terre meilleure. Ici, la terre est aride et rien ne pousse depuis longtemps! Les puits sont vides et la pluie ne vient pas. Dieu aurait-Il retenu ses larmes face aux larmes qui coulent ici-bas?

Pourtant le Patriarche parlant d’Araki, notre mère à tous, disait qu’elle était en l’animal comme en l’homme. Je suis en vous comme vous êtes en moi, disait-elle…

La mère se mord la main. N’est-ce pas vrai?, dit-elle tout bas à Arris. Le petit corps ramolli par le sommeil bat des cils. Il aime l’histoire d’Araki, la mère de tous.

- Alors pourquoi l’homme mange les animaux, Maman?

La mère se tait. Cette réalité tourmente déjà le petit qui refuse de manger tout ce qui est viande et tout ce qui est végétation.

- Moi aussi, je vais mourir, dit-il. Je redeviendrai oiseau. Et toi, que deviendras-tu?

- Un arbre.

- Oh, j’y construirai un nid. J’y pondrai des oeufs de toutes les couleurs, comme l’arc-en-ciel. C’est la ceinture de fête d’Araki. Comme je l’aime, cette Araki, notre mère à tous! Elle est belle. Elle est grande comme le ciel, tu sais…

La mère écoute et l’enfant raconte.

- Un jour, reprend l’enfant, son ventre se fendit et des montagnes de fourmis en sont sorties.

- C’est tout, dit la mère.

- C’est tout, dit l’enfant.

Les fourmis. En temps de disette, la mère a pillé les réserves de graines des fourmilières.

- Son ventre se fendit et des montagnes de fourmis en sortirent, répète la mère.

- Oui, dit l’enfant.

La mère lui prend la main et ils se taisent.

Chou’ib réapparaît à la nuit tombante. Il prend place à côté d’Arris. Il lui couvre les épaules de sa main tiède et molle.

Main de mariée, disent d’elle les bûcherons du terroir. Il n’ose montrer ses mains que devant les femmes et les enfants. Jamais ils ne rient de lui.

Il fixe la mère, puis, gêné, il dit :

- Les médicaments coûtent cher! Tous les gars ont cotisé pour toi, petite mère. Nous sommes vraiment désolés…

La mère se tait.

- Si tu veux, nous irons voir Aïda. Elle connaît toutes les plantes de la terre. Elle saura guérir Arris. Je te le jure.

Il prend le petit dans ses bras et se lève. Il va vers les autres.

La mère le suit. Les autres attendent à la sortie du village. La mère leur emboîte le pas. Ils rentrent au bercail. Les derniers rayons du soleil tremblent à l’horizon. Le soleil fend la terre et disparaît dans ses pourpres haillons.

Les hommes marchent vite. La mère trottine. La terre noircit et prend imperceptiblement la couleur de la nuit.

La mère se rapproche de Chou’ib. Le petit dort dans les bras du géant. Le bruit insolite des insectes de nuit emplit l’espace. Au loin, entre deux immenses rochers, des feux scintillent. Le terroir n’est plus loin. Les hommes rassurés sont heureux d’arriver chez eux. Ils rompent le silence. Des éclats de voix et de rires brisent les cris et les chuchotements qui montent de la terre. La mère, réconfortée, marche plus vite encore. Elle ne sent plus ni les cailloux, ni les ronces qui lui meurtrissent les pieds. Les aboiements des chiens leur parviennent et apportent à chacun une joie pareille à celle qu’ils connaissaient, jadis, à l’arrivée du père, les soirs de marché… Les visages de leurs enfants et de leurs femmes, les objets familiers inondent leur mémoire.

Au terroir, les enfants ne dorment pas; les femmes et les vieillards attendent; chaque foyer a pris l’aspect des jours de marché. Dans chaque maisonnée, la distribution des cadeaux rapportés fait la joie de tous!

Chou’ib accompagne petite mère chez elle et partage avec elle les dattes qu’il a troquées contre une peau de chèvre. La mère les place devant Arris. La fumée s’échappe des cheminées et voile les étoiles. Les chiens, heureux, partagent les restes de repas des maîtres et n’aboient plus.

Puis le silence et la nuit sont interrompus par des visites furtives, de maisonnée en maisonnée. Les femmes et les hommes se font des offrandes.

La mère est bientôt arrachée à l’oubli. Elle reçoit la visite de toutes les voisines, tandis que les hommes dégustent un thé sur la place des sages, sous le regard attentif du Patriarche.

Les femmes déposent toutes des petites choses devant la mère et boivent les paroles relatant son séjour au village.

La ville, leur dit-elle, c’est la faim, la solitude. J’ai tendu la main ce matin… Les femmes, révoltées, puis attendries, se rapprochent encore plus et, silencieusement, respectent son récit. N’a-t-elle pas l’habitude de conter aux enfants l’histoire d’Araki, notre mère à tous, qui a légué à nos pères le secret de la vie éternelle? Araki dit que chacun de nous est une somme de tous. Elle dit aussi : Je suis en vous comme vous êtes en moi. N’est-elle pas, la mère d’Arris, cette part de la mère de tous, que chacun porte en soi? N’est-elle pas ce grain de vie, semé dans la mémoire des enfants? N’est-elle pas cet arbre qui a poussé dans les coeurs de ces grands enfants?

La ville, reprend-elle, est une malédiction…

Arris écoute l’histoire, la sienne. Il n’a rien vu de tout cela et, pourtant, c’est bien de lui que mère parle.

Les femmes parties, elle se fait une petite bouillie et, lassée de la journée, elle enlace avec douceur le corps du petit et s’endort…

Demain, elle verra plus clair et demandera à Daas de l’accompagner en ville. Elle en parlera au Patriarche. Ils feront une collecte qui, ajoutée au prix des bijoux, lui donnera la possibilité d’hospitaliser son petit. Elle lui achètera des habits et des chaussures.

Le Patriarche a parlé; tous l’ont écouté : demain, Daas accompagnera la mère et l’enfant à l’hôpital!

 

LA SUITE DE CE ROMAN est à découvrir dans le volume Trois romans algériens au féminin

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ISSN : 1270-9131