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Ben Belkahla, L’ENFRANCE DE MOHAMED, Roman

BEN BELKAHLA BEN BELKAHLA est né à Toulon en 1962. Aucune réussite scolaire, ni en France, ni en Algérie où il passe son adolescence. De retour dans le Midi en 1980, il a travaillé dans le bâtiment comme manœuvre, puis macon. Il vit maintenant a Paris. Autodidacte, passionné de savoir et de voyages il a voulu faire le récit de son enfance "pour laisser une trace des joies et des peines d’un gamin pauvre, vivant sans bien le comprendre le racisme au jour le jour".

Algérie Littérature Action N° 045 - 046Une histoire vraie. Celle d’un petit Algérien, né à Toulon en 1962, l’année même de la fin d'un conflit cruel. Lui ne sait rien de tout ça, mais il se sent de trop, ici ou là-bas. Il n’est pas malheureux. Il s’est créé son monde : la nature, les fruits maraudés, la chèvre dont il boit le lait, un chien, son seul ami,, et sa cabane où il entasse ses trésors. Il n'a rien, Il voudrait tout. La famille ? Nombreuse : 1a mère, toujours enceinte, lavant, jardinant, faisant cuire l’éternelle galette; les sœurs aînées enfermées dans une chambre couverte des photos de leurs idoles; le grand frère. passionné de mécanique. Et le père- ah! le père —absent de l’aube au soir, travaillant dur... mais présent quand même : c’est lui le chef. Le père n’aime pas qu’on lui résiste. Le petit Mohamed, lui, n’aime pas qu’on lui donne des ordres injustes. Mais la famille se resserre brusquement des qu’un de ses membres est en butte au racisme, bien répandu dans ce département du Var...

 

Suivi de L'ACTUALITÉ CULTURELLE

Actualité littéraire : Salim Bachi Nina Bouraoui, etc. * Peinture : Tibouchi *  Inédits : Nasser, Adeline Olivier, Maurice Le Rouzic *  Poésie : Ahmed Bouguarche * Lecture : Rachid Boudjedra * Réflexion : Connivence et ségrégation culturelle

I Retourne dans ton Pays

Mes petits poings serrés : "Vous verrez quand je serai grand, je le défendrai mon Papa."

La première image de mon enfance?

Ce n'est pas une image mais bien plutôt une boule de haine à l'intérieur, prête à exploser.

Mon Papa, pourquoi lui disait-on quand on allait au marché : "Sale Arabe, rentre dans ton pays; tu manges notre pain."?

Et ces gens-là, ils parlaient pourtant la même langue que nous; oui, c'était en arabe qu'ils proféraient ces vilains mots.

Et mon Papa qui ne disait rien!

Lui si prompt à nous gratifier d'une bonne claque à la moindre chose.

Il faisait semblant de ne pas entendre; il tâtait les oranges, les tomates; il payait ce qu'il avait acheté; et continuait de faire son marché, avec Maman qui le suivait sans dire un mot.

Je ne comprenais pas.

J'avais honte.

Mon père était un lâche?

Pourquoi ces gens ne nous aimaient pas?

- C'est des pieds-noirs, des racistes, disait mon père.

Des racistes? C'était quoi?

- Ils veulent qu'on retourne dans notre pays.

Mais c'était pas ici à La Garde, notre pays?

Moi, je me plaisais bien ici; il y avait du soleil; je pouvais jouer dans les champs.

- Ton pays, c'est l'Algérie, disait mon père, et ces pieds-noirs, ils nous en veulent parce qu'on les a chassés de là-bas. Tu comprends?

Non je ne comprenais pas.

"Là-bas", c'était le lieu où l'on arrivait en bateau, entassés comme des moutons.

Là-bas, c'est vrai qu'on m'aimait bien; des tas de femmes — qui ne sentaient pas toujours très bon — me serraient dans leurs bras, m'embrassaient à m'étouffer, me disaient des petits mots gentils.

Mais là-bas, c'était des cailloux, pas de chemin pour courir ou pour faire du vélo, pas beaucoup à manger non plus; là-bas j'avais toujours faim.

Et puis, si c'était si bien l'Algérie, pourquoi mon père l'avait quittée?

Moi d'ailleurs, j'étais né à Toulon. A côté de La Garde où mes parents habitaient depuis des années.

Difficile de s'y retrouver dans ces histoires de grandes personnes.

J'avais honte.

J'avais hâte d'être grand pour défendre mon Papa. Et je les massacrerais ceux qui l'appelaient "Ben Couscous".

"Dors en paix, mon vieux Papa.

Tu es vengé maintenant.

Et bien vengé."

C'est très compliqué tout ça : on pourrait croire que j'aimais mon père, que pour moi c'était un héros, un dieu.

Pas du tout, j'avais la colère de le voir bafoué par des pauvres types, pour la plupart étrangers comme lui, Italiens, Portugais.

Mais je ne l'aimais pas.

D'ailleurs, pour aimer, il faut connaître, il faut toucher la personne, lui parler, lui sourire. De lui, je n'ai de souvenir que sa main sèche sur ma joue de gamin, ou son pied lancé rageusement au hasard pour me faire mal. Jamais un mot gentil; évidemment jamais un baiser.

Il partait très tôt le matin, je dormais encore; il revenait tard le soir; muet, le nez dans l'assiette de ragoût que ma mère lui servait, puis il allait se coucher, sans un mot.

On savait de lui, bien sûr, que c'était le chef : il avait posé des chaînes, des cadenas sur le frigidaire, sur le placard; il avait installé notre vieille télé en noir et blanc sur une étagère, près du plafond, pour qu'on ne puisse pas la faire marcher en son absence.

Et surtout, il avait la main rapide dès qu'on lui résistait : nous, les gosses, on s'échappait comme des moineaux; mais ma mère toujours avec son gros ventre, ne pouvait que mettre vite son bras devant son visage pour amortir les coups.

C'était difficile à comprendre : mon père, dans la rue, ne disait rien quand on l'injuriait; mais à la maison, il faisait régner la terreur.

C'est vrai que ma mère nous défendait, essayait de détourner les ordres du père.

Par exemple, elle avait dans sa poche les clés des cadenas et, parfois, elle ouvrait le frigidaire : on restait là, bouche bée, à saliver devant cette vraie caverne d'Ali Baba.

Et pourtant ce n'était que de la nourriture de pauvres : des portions de Vache Qui Rit, un reste de ragoût. On avançait vite nos petites mains pour attraper quelque chose pour boucher ce creux qu'on avait toujours à l'estomac.

Pour la télé, c'était pareil : ma mère faisait semblant de ne pas voir mes sœurs monter sur une chaise pour tourner le bouton.

Ma mère, qui régulièrement mettait au monde un nouveau bébé, vivait à plein, sans le savoir, son rôle maternel de protection, d'attention, de tendresse. Mon père, lui, c'était celui qui s'esquintait sur les chantiers pour rapporter des sous, juste de quoi ne pas laisser crever de faim sa famille.

L'un et l'autre ne communiquaient que dans la criaillerie, la violence, ou le silence.

Jamais un geste de tendresse, jamais un baiser. Chacun était programmé par son destin de mâle ou de femelle. Comme l'avaient été leurs pères, leurs mères, etc.

Nous, les gosses, insouciants, égoïstes, on ne s'occupait guère des états d'âme de nos parents.

On vivait notre vie, et bien intensément.

On avait la chance de ne pas être enfermés entre les quatre murs d'une HLM. On habitait en pleine campagne, au milieu d'un domaine dont mon père était une sorte de gardien.

La belle vie quoi! On jouait avec les chèvres, avec le chien; on se construisait des cabanes; on maraudait beaucoup; on se dépensait comme des fous, à courir, à inventer des jeux.

Quand je dis "on", ne croyez pas que jouaient ensemble la bonne demi-douzaine de gosses que mes parents avaient déjà mis au monde. Chacun pour soi. Les filles, d'abord, les aînées avaient leur monde à part; les posters, les romans photos, leurs petites histoires, leurs rires entre elles.

On les croisait, pas plus.

Si, de temps en temps, on leur demandait un service.

Les garçons, tous ensemble?

Non, pas du tout. Mon frère aîné me paraissait très grand, il avait quatre ans de plus que moi; lui, sa passion, c'était la mécanique, les vélos. Il m'emmenait quelquefois, pour faire le guet dans une décharge où il arrivait à trouver de vrais trésors.

Moi, en réalité, je m'amusais tout seul.

Les grandes familles, c'est comme ça. Chacun son monde.

L'entraide existait quand on allait à la maraude, ou quand on voulait obtenir quelque chose de nos parents. Et surtout, quand l'un d'entre nous était traité de "voleur" par un voisin. Alors, là, on sortait nos griffes; de vrais fauves.

Mais le reste du temps, c'était la débrouille en solo.

Malheureux? Mais non, je n'étais pas malheureux.

Evidemment, on vivait comme des pauvres (je m'en suis aperçu plus tard).

Pas d'eau à la maison; il fallait se laver dehors, à la pompe; pas de serviette pour s'essuyer; pas de brosse à dents — mais alors ça, c'était plutôt une chance — pas de vrais WC : moi je partais le matin avec un bout de papier, un morceau des romans photos des sœurs, pour aller m'accroupir vite fait, derrière un arbre de préférence; pas de lit, mais un matelas, à côté des autres matelas de mes frères.

La misère, quoi!

Mais un appétit d'exister, de respirer, de jouer.

D'ailleurs, je ne savais pas que d'autres vivaient autrement.

Bien sûr, à la télé, on voyait les feuilletons américains : des piscines, des maisons énormes, des voitures — ah! les voitures, celles-là on en rêvait, nous les garçons.

Mais c'était à la télé. Un monde imaginaire, comme les dessins animés.

Jamais je n'aurais pu penser qu'un jour je vivrais de la même façon, moi le petit avant-dernier de ma mère, Khadidja.

 

II L'école maternelle

Ne comptez pas sur moi pour vous révéler le nom de la maîtresse, la couleur de ses yeux ou de sa jupe. Ceux qui disent se rappeler ce genre de détails, ils ont grandi avec des parents qui leur répétaient : "A trois ans tu étais comme ci, comme ça". Et de leur raconter dans le détail leur première rentrée, leur première dent tombée, leur première grosse chute. Ce n'était pas le genre de la famille.

A la maison, on vivait âprement au jour le jour, on survivait; de nouveaux venus poussaient les derniers : cinq, six, sept, huit, neuf bouches d'enfants qui s'ouvrent trois fois par jour. Il fallait trouver de quoi les remplir.

Neuf paires de chaussures, mêmes les moins chères sur le marché, il faut les acheter…

Alors, dans cette ambiance de lutte contre la misère, pas question de glisser des moments où le Papa et la Maman, sur le canapé, prennent le petit contre eux pour égrener les "Tu te rappelles?".

Donc, aucun souvenir de la première école?

Si, quand même. Mais pas des images, des choses plutôt qui me sont entrées dans la peau et que je sens encore physiquement, si j'y pense : l'odeur des WC par exemple, une odeur de propre qui piquait un peu le nez; le savon! ah! le savon fixé à une tige, je le serrais fort dans mes petites mains pour en mettre le plus possible.

Quel luxe! Et ces cuvettes à notre taille, si blanches, avec des chasses d'eau. Comment ne pas les faire fonctionner à répétition jusqu'à ce qu'une surveillante surgisse, grande, grosse, me tirant hors de ces lieux enchanteurs.

Une autre sensation : on faisait la sieste à la maternelle. Et dans de vrais lits, et avec de vrais draps. Je m'allongeais bien à plat, et je m'imprégnais de toute cette nouveauté émerveillante.

A la maison, on tirait des matelas dans la chambre — si petite — réservée aux garçons et chacun de se jeter dessus, avec un vague drap chiffonné et une couverture qui sentait souvent les pieds.

Un souvenir, plus visuel, celui-là : devant la porte de l'école, beaucoup de monde, des femmes surtout, avec du rouge à lèvres, des cheveux courts, tenant un enfant par la main. Et nous, un peu à l'écart de ce beau monde parlant français, et mieux habillé, ma mère avec son éternel foulard sur la tête et une jupe longue bariolée, entourée de deux ou trois petits car nous habitions à un bon kilomètre de l'école et elle ne voulait pas laisser à la maison les derniers nés. On ne participait pas, nous, au joyeux remue-ménage de la rentrée, on restait dans notre secteur, côté basané!

Même cas de figure dans la cour de récréation : nous, les petits Arabes comme par hasard, on occupait un coin, toujours le même; et il y avait une sorte de frontière invisible entre nous et les autres élèves qui avaient leurs jeux, leurs copains. On ne protestait pas, c'était comme ça.

Pas de cantine pour nous non plus car il y avait parfois du jambon, cette viande maudite. Alors, les pères avaient tranché : ils rentreront manger à la maison.

Moi, pourtant, j'aurais bien aimé rester à l'école; j'apercevais les plats. Avec des desserts, de la viande aussi, des jus d'orange. Et surtout, cela changeait souvent. Je restais cloué au sol de désir devant le papier où était griffonné le menu du jour.

Nous, à la maison, c'était toujours la même chose : des légumes, encore des légumes que ma mère faisait pousser dans le jardin; et un peu de viande, des morceaux avec de l'os et beaucoup de gras. Vite versé dans une assiette ébréchée, ce ragoût, mon père servi le premier.

Et le hors-d'œuvre? Le mot, comme la chose, était ignoré. Et le dessert? L'été, des fruits cueillis ou maraudés. L'hiver, rien. J'en rêvais, moi, des plateaux de la cantine avec toutes sortes de plats mystérieux, et une serviette avec des fourchettes et des cuillères bien brillantes. Je ne comprenais pas pourquoi on était privé de tout cela à cause du jambon.

Ma mère expliquait :

- Le jambon, c'est du cochon; et le cochon, c'est sale, c'est interdit.

Alors, si c'était si sale, pourquoi en distribuer de belles tranches si appétissantes aux petits Français? On voulait qu'ils tombent malades?

Comme c'était compliqué tout ça! J'aurais bien aimé avoir des parents qui ne roulent pas des yeux effrayés au seul mot de cochon.

Je sentais qu'il y avait tout autour de nous une autre façon de vivre que la nôtre, plus amusante, avec de bonnes choses à manger.

Et moi, j'aimais surtout m'amuser et avoir l'estomac bien plein.

Alors le jambon interdit… Je m'en fichais un peu. Et dès que j'eus l'occasion d'y goûter, un peu plus tard, je m'en gavai, avec délectation.

Tant pis pour le Prophète! Car j'avais appris entre temps que c'était lui qui avait interdit le cochon.

Il avait aussi interdit de fumer, de boire. Et pourtant, je croisais souvent de vieux Arabes usés par le travail, une cigarette à la bouche; ou je les apercevais dans les bars; et ce n'était pas de l'eau du robinet qu'ils buvaient, mais de la bière, du pastis.

Le Prophète, qui était un vrai modèle, avait eu quatre femmes; alors, pourquoi mon père qui se disait un bon Musulman, n'en avait-il qu'une?

Décidément, c'était pas facile à comprendre le monde des grandes personnes.

A l'école maternelle, je me rappelle, il y avait aussi des tables toutes neuves, de petites tables en formica, à notre taille; et des chaises rouges, jaunes, bleues.

Au mur, la maîtresse accrochait les dessins.

Et un jour :

- Elle est très belle, ta chèvre, Mohamed. Bravo. Et tu l'as faite sans modèle. Va l'épingler sur le mur. Tiens, voilà une punaise.

J'étais devenu tout rouge.

Ma feuille au mur, à côté de celle de François, le meilleur élève de la classe, le fils du médecin qui s'occupait de ma mère quand un nouveau venu s'annonçait dans la famille.

Quelle fierté!

- Allons, mon petit, décide-toi.

Je m'étais levé, avec tous les yeux braqués sur moi. J'aurais dû dire à la maîtresse que je n'avais pas tellement de mérite à bien la dessiner, cette chèvre, car je la voyais tous les jours brouter dans notre champ. C'était l'animal que je connaissais le mieux. Je buvais son lait le matin. Les jours de fête, je me mettais à pleurer quand on m'obligeait à manger son dernier petit; là, c'était le drame : ces morceaux dans mon assiette, c'était Fartassa que j'avais vu tituber le jour de sa naissance et qui me suivait partout. Mais la main menaçante de mon père m'obligeait à mastiquer ce morceau d'un ami; parfois, c'était plus fort que moi : un haut le cœur, et je sortais en courant pour rejeter toute cette bonne nourriture. Au retour, je savais que la main sèche de Tayeb ne manquerait pas de s'abattre sur moi.

Quand la maîtresse nous distribuait des images de coq, de vache, de cochon, là je n'étais plus en pays de connaissance. Jamais vu ces animaux. Le coq, ah! celui-là me paraissait extraordinaire avec ses plumes de toutes les couleurs; et le cochon alors. Si rose, et avec une queue qui se tortillait. "A la queue en tire-bouchon", nous disait une chanson de dessin animé.

Vrai mystère pour moi. Un tire-bouchon.

A cause du Prophète, jamais de bouteille de vin chez nous, donc pas de bouchon.

La vraie école, celle qui pourrait accrocher les enfants, c'est celle qui partirait du petit monde de chaque élève au lieu de lui imposer des mots, des habitudes qu'il ne connaît pas.

Ah! j'en ai vu des images bizarres qui ne me disaient rien du tout : une petite fille avec des nattes blondes, par exemple, assise devant un piano; ou un Papa installé dans un beau fauteuil lisant le journal. Jamais vu rien de tout ça. Le même étonnement que les habitants de l'Afrique quand ils virent débarquer des gens habillés de fer ou de velours montés sur des chevaux et lançant des sortes de flèches qui faisaient le bruit du tonnerre.

A l'école, parlez-nous de ce qu'on connaît, d'abord. Pour nous aider à continuer le voyage de la connaissance, sans complexe.

 

III Mon chien Dick

Je n'étais pas un enfant malheureux.

D'abord, je pensais que tous les enfants étaient comme moi. A La Garde où nous habitions, et surtout dans notre quartier où poussaient les premières HLM, les familles ressemblaient à la nôtre, qu'elles soient arabes, portugaises, espagnoles, italiennes et même françaises parfois. Beaucoup de gosses et pas beaucoup de sous. Des pauvres, quoi. C’est beaucoup plus tard que j'ai rencontré de vrais riches, avec des maisons inimaginables, des costumes qui coûtaient des mois de salaire d'un ouvrier. Mais j'avais dix-huit ans et j'avais eu le temps de me résigner à ne pas être un "fils à Papa".

Non, je n'étais pas malheureux.

J'avais de l'espace. De la liberté.

Qu'y a-t-il de plus beau?

Mes parents logeaient dans une sorte de cabanon au milieu de la campagne. Pas d'eau courante, pas de WC; pas de ceci, pas de cela. Trois petites pièces pour une famille qui s'augmentait d'un enfant chaque année ou à peu près, ce n'était pas grand grand.

Tout à côté, immense, la maison de la propriétaire qui vivait seule dans ses trois étages pleins de chambres, de salles de bains, de cabinets.

Mais ma maison à moi, c'était dehors, dans les champs. J'allais m'allonger dans l'herbe bien épaisse. Je regardais les nuages glisser dans le ciel; je respirais les bonnes odeurs, surtout quand venait le printemps.

Je l'attendais avec impatience, le printemps : enfin, je pouvais vivre dehors, loin des chicanes de mes sœurs, des criailleries de ma mère et des menaces de mon père toujours en colère, sous pression quand il rentrait du travail. J'avais mon coin. Mes frères et sœurs le savaient — ils avaient aussi leur territoire.

Vite avalé un morceau de pain et bu un grand verre d'eau en revenant de l'école, je me glissais hors de la maison.

- Mohamed, criait ma mère à qui rien n'échappait, Mohamed, j'ai besoin de toi, surveille ta sœur, apporte-moi le lait; on va faire de la galette.

Je faisais la sourde oreille. Et c'était une de mes sœurs qui écopait de la corvée.

Moi, j'étais déjà "ailleurs", "chez moi". Des arbres, deux platanes, deux palmiers, un morceau de pré. Et une cabane bricolée avec des branches, de vieilles planches, où j'entassais tout ce que je pouvais trouver, un verre, une assiette, un vieux matelas, et des allumettes évidemment.

J'étais peut-être nul à l'école, du moins j'allais le devenir rapidement, franchie la porte de la "grande école". Mais je sentais, sans savoir l'exprimer, la beauté de la nature; je reconnaissais le chant des oiseaux; je m'imprégnais des odeurs de la campagne; et je pouvais rester des heures immobile à regarder le ciel, surtout la nuit quand brillaient les premières étoiles. Il y avait en moi une sorte d'excitation à être là, à respirer, à bouger, à vivre quoi.

J'ai dit que j'étais un fils de pauvre.

Mais ce n'était pas tout à fait vrai.

Je n'avais pas de chambre, pas de lit, pas de table où faire mes devoirs; les vêtements, les chaussures, j'en héritais d'Ahmed, mon frère aîné.

Je possédais pourtant un vrai trésor, moi Mohamed, le gamin de La Garde dans le Var.

J'avais un chien!

Il s'appelait Dick. C'était une sorte de berger allemand, mais avec des oreilles qui n'arrivaient pas à se tenir droites.

C'est moi qui l'avais trouvé dans une décharge; j'avais entendu un cri très faible, quelque chose qui bougeait. C'était toi, mon Dick, mon ami.

Le père avait grogné quand il avait vu cet éclopé qui boitait d'une patte.

- Jamais à la maison, avait-il tranché, et tu t'occuperas de lui trouver à manger.

Vite, je l'avais emmené dans ma cabane, bien serré contre moi. Nos cœurs devaient battre aussi vite l'un que l'autre, lui de peur, moi de joie. Une petite boule de chair bien vivante! Un chien! Et rien que pour moi.

La belle vie avait commencé.

Je raflais tout ce que je pouvais, sous l'œil complice de ma mère. Et en deux mois il était devenu un beau chien, mon Dick, jappant, remuant la queue, courant comme un fou. Et surtout me suivant partout. Le plus dur, c'était quand je partais à l'école, le matin; il n'aboyait pas parce qu'il savait que c'était défendu — ce n'était pas un chien de riche, capricieux, exigeant — mais il avait une façon de rester immobile derrière la barrière, la tête un peu penchée sur le côté qui me donnait une envie folle de revenir, de le prendre dans mes bras pour le consoler. Le temps passerait plus vite si l'on pouvait emmener son chien à l'école.

Un ami, ce Dick. Attentif à mes moindres mouvements. Et ce regard! Patient, plein d'amitié! Mon seul ami, dans une famille où les parents se levaient énervés, épuisés, et où, du côté des enfants, c'était le sauve qui peut et le chacun pour soi.

Mais un jour, un matin, Dick ne put résister. Il profita d'un trou dans le grillage pour se glisser; et partit comme un fou sur la route pour me rejoindre.

Un bruit de freins. Je me retourne. Je cours, je cours. Comment, c'est toi, mon Dick, allongé sur le bas côté de la route? Immobile. Du sang partout. Mort.

Sanglots.

Le fond du désespoir.

Mon Dick.

Ma mère, qui me voyait triste comme on ne doit pas l'être à cinq ans, me donnait en cachette des carrés de chocolat, du lait, quelques pièces même — où pouvait-elle les trouver, elle qui n'avais jamais de sous?

Inconsolable, je restais.

Elle eut une idée — il n'y a que les mères pour en avoir des comme ça :

- Biquette va avoir un petit. Il sera pour toi tout seul. Et on ne le tuera pas.

Un petit sourire. La vie l'emportait.

Dick allait devenir un souvenir, Mohamed.

LA SUITE DE CE ROMAN est à découvrir dans le volume Algérie Littérature / Action n° 45 - 46

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ISSN : 1270-9131