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Mouloud Mammeri ou La Colline retrouvée

Mouloud MammeriPar Pierre Bourdieu
Algérie Littérature Action N° 7 - 8

Comme tous ceux qui ont réalisé, en l’espace d’une vie, l’extraordinaire passage d’une culture à une autre, du village de forgerons berbères aux sommets de l'enseignement, de l’enseignement à la française, Mouloud Mammeri était un être dédoublé, divisé contre lui-même, qui aurait pu, comme tant d’autres, gérer tant bien que mal sa contradiction, dans le double jeu et le mensonge à soi-même. En fait, toute sa vie aura été une sorte de voyage initiatique qui, tel celui d’Ulysse, reconduit, par de longs détours, au monde natal, au terme d’une longue recherche de la réconciliation avec soi-même, c'est-à-dire avec les origines; un difficile travail d’anamnèse qui, commencé avec son premier, significativement intitulé La Colline oubliée, mène aux derniers travaux consacrés aux poètes et aux poèmes berbères anciens, ces chefs-d’oeuvre qu’il avait patiemment recueillis, transcrits et traduits.

Le romancier de La Colline oubliée parlait de la société kabyle, mais à la façon d’un jeune agrégé de lettres plein de talent; le fils du poète démiurge — le poète homérique, on le sait aujourd’hui, était un demiougos, c’est-à-dire un artisan, et sans doute en lui la culture berbère, il se fait le porte-parole de toute une civilisation aujourd’hui menacée de disparition.

En se retrouvant, il retrouve son peuple; en reconnaissant pleinement le lien de filiation spirituelle qui l’unit à ces poètes “barbares” (du point de vue de la culture d’école) et à la forge kabyle où, étrange cénacle, les armuriers des Aït Yenni forgeraient des vers ciselés comme des bijoux anciens et aussi subtils, raffinés et complexes que les plus ésotériques compositions de poètes symbolistes, il renoue avec lui-même, mais aussi avec les croyances, les valeurs, les convictions, les aspirations de tous ces gens qui, en Kabylie ou en France, sur leur terre natale ou en terre d’exil, portent dans leur mémoire et dans leurs mots tout un héritage oublié ou refoulé. Et le transfuge, à mesure qu’il redécouvre le sol originaire, devient naturellement, sans avoir besoin de le vouloir, le porte-parole de tous les exilés, de l’intérieur et de l’extérieur.

Porte-parole en un sens très singulier, et très rare, il n’est pas celui qui prend la parole en faveur de ceux qu’il est censé exprimer, mais aussi à leur place.

Il est celui qui donne la parole, qui rend la parole, awal (titre de la revue d’études berbères que M. Mammeri avait fondée en 1985 à la Maison des sciences de l’homme), celui qui se fait le porteur, le rapporteur, le colporteur de la parole, de tous ceux qui sont condamnés au silence jusque dans leur propre pays. En se faisant l’ethnologue de sa propre société, il met la culture qui l’avait un moment séparé de sa culture. Ce faisant, il retrouve le rôle traditionnellement imparti à l’amusnaw, dont il avait redécouvert la figure : poète qui est aussi le dépositaire de la sagesse de tout un peuple, tamusni, l’amusnaw est celui qui, parce qu’il sait “donner un sens plus pur aux mots de la tribu”, mobilise son peuple en mobilisant les mots dans lesquels celui-ci se reconnaît.

Mouloud Mammeri s’est ainsi trouvé investi, en plusieurs occasions critiques, de la confiance de tout un peuple qui se connaissait et se reconnaissait en se reconnaissant en lui. Le poète, disait Mouloud Mammeri, est celui qui mobilise le peuple, il est celui qui l’éclaire. Et il citait un poème de Yusef u Kaci, qui commence ainsi :

Au nom de Dieu, je vais commencer,

Hommes avisés, écoutez-moi.

Je chante les paraboles avec art,

J’éveille le peuple.

En défendant cette sagesse profane qui s’est toujours maintenue, envers et contre toutes les dominations, et en particulier contre la censure du discours religieux, Mouloud Mammeri était loin de sacrifier à une forme quelconque de nostalgie passéiste et régressive. Il avait la conviction de travailler à l’avènement, en Algérie, d’une démocratie pluraliste, ouverte aux différences et capable de faire triompher la parole de l’échange rationnel contre le silence buté ou la parole meurtrière des fanatismes politiques et religieux.

Texte publié dans Le Monde du 3 mars 1989

 

 


 

Biographie

Mouloud Mammeri est né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, un petit village de la Grande Kabylie, coupé du monde extérieur, dont son père était l’amin (maire). Il grandit dans la compagnie des imousnawen (sing. amusnaw), les sages au verbe poétique, dont il devient un admirateur fervent et nostalgique. Ses études primaires, secondaires et supérieures (au village natal, au Maroc puis à Alger et à Paris, où il passe avec succès le concours du professorat de lettres classiques) lui donnent l’occasion, par la médiation de la langue française, de rencontres multiples avec un monde dont l’étrangeté linguistiques et culturelle (particulièrement sensible à l’école primaire) le choque d’abord avant de le séduire. Il a connu l’exil en se réfugiant au Maroc pour échapper à la répression coloniale. Il a été tour à tour professeur de l’enseignement secondaire et supérieur, directeur du Centre de Recherche Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnologiques du Musée du Bardo à Alger, premier président de l’Union des Ecrivains Algériens, écrivain et chercheur. Il a trouvé une mort brutale, au volant de sa voiture, le 25 février 1989, alors qu’il rentrait d’une conférence donnée au Maroc.

Son oeuvre littéraire compte quatre grands romans :

La Colline oubliée (Paris, Plon, 1952; Prix des quatre jurys),  Le Sommeil du juste (Paris, Plon, 1955),  L’Opium et le bâton (Paris, Plon, 1965), qui a été porté à l’écran, La Traversée (Paris, Plon, 1982).  Il a aussi écrit pour le théâtre Le Banquet, précédé de La Mort absurde des Aztèques (Paris, librairie Académique Perrin, 1973), Le Foehn ou la Preuve par neuf (Paris, Publisud, 1982) ainsi que des nouvelles : Escales (Paris, La Découverte, 1991) et deux recueils de contes berbères : Machacho et Tellem Chaho, (Paris, Bordas, 1980).

Il est également l’auteur de deux recueils commentés de poèmes kabyles, dont il a établi le texte berbère et qu'il a traduits en français : Les Isefra de Si Mohand ou M’hand (Paris, Maspero, 1969) et Poèmes kabyles anciens (Paris, Maspéro, 1980), et d’une Grammaire berbère (en berbère). Il souhaitait ainsi sortir de l’oubli sa langue et sa culture d’origine et leur donner “les moyens d’un plein développement” pour “qu’un jour la culture de (ses) pères vole d’elle-même”, car il refusait qu’elle continuât d’être “une culture de réserve indienne ou une activité marginale, plus tolérée qu’admise”. C'est en ce sens il a aussi publié L'ahellil du Gourara (Paris, Maspéro, 1982), recueil de chants religieux en berbère du sud algérien

(...) La Colline oubliée se présente, selon les termes de l’auteur lui-même,comme “le roman de la vie heureuse dans le groupe”. Les jeunes du villagese rassemblent en deux groupes rivaux : “ceux de Taasast”, de condition aisée, qui se réunissent dans “la chambre haute”, symbole de la vigilance du groupe, et “la bande”, groupe de démunis “passés maîtres dans l’art d’exécuter des sehjas” (choeur des jeunes gens), au cours desquelles ils oublient leurs misères. Cette vie heureuse est bouleversée par la mobilisation des hommes valides pour la deuxième guerre mondiale et par la misère généralisée qui en découle, à quoi s’ajoutent quelques drames personnels (stérilité d’Aazi, l’épouse de Mokrane; amour impossible de Menach pour Davda; etc.). A la suite de ces bouleversements, les personnages sont entraînés dans la quête inassouvie de l’Eden perdu.

La Kabylie, décrite dans sa misère matérielle, reste pourtant très attachante : la pérennité des coutumes ancestrales permet d’exorciser le malheur des temps. Comme dans la description du pélerinage d’Aazi au tombeau du marabout du village et de la danse orgiaque à laquelle l’épouse stérile a dû se résigner pour vaincre son mal et bénéficier de la baraka du saint visité :

Une atmosphère lourde, rendue opaque par la fumée des pipes de haschisch, dont le petits feux rouges piquetaient l’ombre partout, noyait des groupes d’hommes et de femmes accroupis en rond. (...) La musique (...) était sauvage, monotone, martelante, déchaînée ou au contraire caressante et douce comme un baiser. Dans chaque coin, des hommes, des femmes étaient secoués de frissons, ils gloussaient de partout, remuaient convulsivement les épaules au rythme du violon. Un second coup d’archet prolongé et plusieurs à la fois, rejetant leurs burnous, poussèrent un cri de bête fauve et sautèrent au milieu de la pièce, ils se tenaient par les bras et dansaient. On entendait par intervalle les craquements de leurs os. Des femmes, des hommes enivrés, des jeunes gens fougueux, des vieillards, dont le délire orgiaque décuplait les forces, sautèrent à leur tour et, se tenant aussi par les bras, formèrent autour du tas immobile des jeunes femmes stériles un cercle délirant. Pelotonnée sur elle-même, la tête sur les genoux de Davda et couverte d’un foulard noir, Aazi laissait déferler sur elle ce déchaînement de rythmes démoniaques et de râles extatiques dans l’espoir qu’un pareil déploiement de force bestiale allait éveiller dans son sein un souffle de vie.

L’évocation se fait très poétique, quand Mokrane, le narrateur, remonte vers le temps lointain du “groupe de Taasast”, lorsqu’Aazi n’était pas encore son épouse, mais “la fiancée du soir”, en communion avec les éléments naturels, auréolée de sa beauté magique :

Aazi foulait doucement devant nous le sable de la grève, elle évoluait dans ses voiles, suivait lentement le cours de l’eau, appelant ses compagnes, leur tendait les doigts effilés de sa main où la lune se jouait, continuait de garder dans la nuit la procession de ses blanches compagnes, suivait des yeux la lune qui tombait derrière les rochers; elle faisait descendre l’obscurité en poussant les deux battants de sa fenêtre, c’est à peine si, par la fente, un mince filet de lumière venait dessiner largement dans l’ombre nos silhouettes et Aazi passant tour à tour et par partie de l’ombre à la lumière, avait l’air d’une magicienne, ses bracelets d’or faisaient dans l’obscurité comme des soleils blafards et son profil, blêmi par cette pâle lumière, avait l’immobile sérénité des momies des dieux morts.

Rompant avec l’atmosphère d’angoisse suscitée par la guerre et ses conséquences sur les destins individuels, ces scènes permettent un ressourcement ontologiquement salvateur.

Malika Hadj-Naceur (in Littérature maghrébine d’expression française, EDICEF/AUPELF, 1996)

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ISSN : 1270-9131