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Le conteur dans la cité *

Rabah BelamriPar Rabah Belamri
Algérie Littérature Action N° 15 – 16

Le retour du conte dans la cité, amorcé dans les années 70 en même temps que le mouvement écologique, est pour les uns une occasion de renouer avec une parole authentique — simple, chargée de mémoire et de poésie -, pour les autres un jeu, un comportement volontariste pour adhérer à une mode.

Si le conte connaît un regain certain, ce n’est pas au sein de la famille, son cadre naturel, qu’il retourne — d’ailleurs pourrait-il rivaliser avec le poste de télévision? — , mais il s’installe dans l’espace public et y apparaît rapidement comme une pratique culturelle, reconnue et encouragée. Le conteur, lui aussi, subit une mutation. Dire des contes devient une activité rémunérée, exercée à temps complet ou partiel, nécessitant la mobilité et requérant des qualités d’adaptation à des publics toujours différents.

A côté des conteurs professionnels, on rencontre des conteurs amateurs: des bibliohécaires, des animateurs culturels,des personnes retraitées et, dans certains établissements scolaires, les élèves des grandes classes dont le public se compose de leurs cadets. Les conteurs viennent d’horizons différents (formation, culture, géographie). Cette diversité entraîne la pluralité du dire et un répertoire largement ouvert sur le monde extérieur et les civilisations lointaines.

Le livre, l’écrit, ne faisant pas partie de l’univers où j’ai été élevé — mes parents comme la plupart des gens de leur génération et de leur condition sociale, ne savaient ni lire ni écrire — , le conte a été le musée imaginaire de mon enfance. C’est autant par tendresse envers cette période de ma vie que pour des raisons d’ordre intellectuel que j’ai ouvert dans mon écriture une clairière au conte, qui a été peu à peu relégué dans l’oubli par les rythmes, les loisirs, les préjugés de la vie moderne (développement massif de la télévision, littérature populaire tenue pour l’expression d’une pensée archaïque et puérile).

J’ai recueilli à l’intérieur de ma famille et auprès d’amis, de nombreux contes de mon enfance et d’autres que je ne connaissais pas. Traduits en français par mes soins, ces contes ont été publiés en plusieurs volumes. Ce travail ranime une part de l’imaginaire algérien et lui permet de sortir des limites géographiques de l’Algérie, d’aller à la rencontre d’un public plus vaste, de s’agréger au patrimoine culturel universel.

"… le conte a été le musée imaginaire de mon enfance… "

Mes interventions, davantage situées en milieu scolaire, associent fréquemment le conte et le livre: après avoir raconté une histoire et laissé mes auditeurs le soin d’en trouver le titre, je réponds à des questions portant sur le conte — inscrits au programme des collèges — ainsi que sur le métier d’écrivain. Il n’est pas rare, notamment dans les collèges, que mon passage ait des conséquences sur le goût des enfants pour la lecture: plus d’une fois, j’ai su, par les documentalistes et les professeurs qui m’avaient reçu, que des élèves, peu attirés par la lecture, s’étaient mis à lire, après m’avoir rencontré, mes livres de contes. Parole en premier lieu destinée à l’enfant, divertissante et optimiste, marquée par une grande liberté de l’imagination, portée par une structure simple, le conte peut être un outil pédagogique efficace. Comme il encourage à lire, il encourage à s’exprimer. Souvent, après m’avoir écouté, des enfants inventent des contes qu’ils ne manquent pas de me faire parvenir. Quant aux plus jeunes enfants, ils prolongent leur plaisir par des illustrations. Parole de la convivialité et du rêve, le conte m’a toujours permis d’instaurer avec les enfants une relation positive, ainsi dans les ateliers d’écriture que j’anime.

Les enfants, dont les parents sont originaires du Maghreb, éprouvent, à mon écoute, un sentiment mêlé de plaisir et de fierté; ils assimilent sans doute ma présence dans l’enceinte de leur école à une prise en compte, par l’institution scolaire, de la partie maghrébine de leur monde. Il me semble, en outre, que ma personne, reconnue et considérée par leurs maîtres, leur offre une possibilité d‘identification. Un jour, une fillette qui connaissait des difficultés d’expression et de relation s’est subitement mise à parler, essayant de raconter à ses camarades une histoire entendue chez elle, proche de celle que je venais de dire.Que mon public se compose d’enfants ou d’adultes, j’ai l’impression que chacune de mes interventions est une nouvelle passerelle entre les cultures et entre les coeurs.

Mon attitude d’écrivain envers le conte est soit celle du traducteur soucieux de ne pas trahir un imaginaire, une parole qu’il cherche à sauver de l’oubli, soit celle du romancier libre de puiser, dans l’univers du conte, des images, des symboles, des rythmes de langage, des modes de narration pour nourrir son écriture, la rendre plus signifiante. Il m’arrive d’introduire, dans mes fictions, des contes, empruntés à la mémoire collective ou élaborés par moi-même, car je ressens cette forme d’expression, à cause de sa charge poétique, comme capable de capter et de transmettre les manifestations de l’inconcient. On peut dire du conte ce qu’on dit du mythe : une pensée qui a des ailes.

(*) Conférence donnée en Ardèche en mars 1993

 

Rabah Belamri a donné de nomreux entretiens radiodiffusés, en particulier à France-Culture. Il a également répondu aux questions de chercheurs, avec les grandes disponibilités et gentillesse qui le caractérisaient. La presse écrite s’est fait l’écho de ses publications dans tous les genres littéraires (contes, bien sûr, mais aussi romans, récits autobiographiques, théâtre et poésie). Ecoutons-le s'exprimer sur quelques thèmes importants : l'écriture, la mémoire, la religion, la poésie, l'enfance…

“Mon rapport à l’écriture est tissé d’amour et d’angoisse. Comme j’aime la langue que m’a donnée ma mère, j’aime celle que m’a imposée l’histoire et qui a fait non seulement mon esprit critique mais aussi un peu mon âme. Je l’utilise sans honte, sans culpabilité, sans tourments. Je ne veux ni la saccager, ni la violer. Je laisse à d’autres cette amabilité soldatesque ou cette prétention — la langue française ne nous a pas attendus pour connaître la turbulence. J’aime la langue qui me dit. Je la découvre continuellement,toujours plus éblouissante. J’ai choisi de l’aborder, d’entrer en elle par la caresse et la séduction. Je vis l’acte d’écrire comme un moment de désir, certes, mais aussi d’angoisse. Angoisse de l’incertitude. Tout se passe comme si le geste d’écrire menaçait à tout instant de m’abandonner en cours de route ou alors de me conduire vers je ne sais quelle impasse. Et bien au-delà du texte achevé, l’angoisse me poursuit, sous d’autres formes: peur de n’avoir pas su maîtriser mon propos, peur de lasser le lecteur”.

“Ma première oeuvre de fiction, Le Soleil sous le tamis (Publisud, 1982) est centrée sur mon enfance. C’est tout naturellement que je suis allé vers ce thème, comme bon nombre d’écrivains débutants. Il faut dire que l’enfance offre une matière d’écriture abondante, fortement chargée d’affectivité, facile à orga-niser. Et puis cette option autorise le “je”. Dire “il”, dès le début, me paraissait lourd de conséquences, de périls. Comme pour signifier l’émancipation de l’imaginaire, “il” prendra le relais de “je” dans Regard Blessé (Gallimard, 1987) (...) Pour entreprendre ce voyage, j’ai préféré la compagnie du rire à celle du cri et de l’anathème.”

“La poésie me fascine par sa concentration d’énergie, l’économie de ses moyens et sa capacité à surprendre. La poésie ouvre au langage le champ des métamorphoses. Si les thèmes et les questions demeurent les mêmes, la voix qui les porte change continuellement de registre et de modulation. La poésie rend possible l’aventure du verbe. Elle est le contraire de la rhétorique. Là, je me sens libre”.

Après L’Asile de pierre : “J’ai noté dans les comptes rendus de la presse algérienne relatifs à mes romans un comportement récurrent qui m’a donné à réfléchir. Cette critique écarte, en effet, systémati-quement de son propos, telle une incongruité, les situations où appa-raissent des personnages français animés de tendresse et de générosité, porteurs de désirs de vie. Il y a comme une volonté de gommer, dans la représentation algérienne des Français, tout ce qui ne va pas dans le sens de la blessure et de la rancoeur héritées du passé colonial. Que recouvre donc cette occultation? A quelles motivations obscures ou conscientes obéit-elle?”

“Quand on est écrivain, qu’on vive ou non dans son pays, on entretient un rapport particulier avec la mémoire. La littérature est autant alimentée par le réel et l’imaginaire que par la mémoire. L’un de mes livres a pour titre : Mémoire en archipel. Le travail de la mémoire dans mon écriture concerne essentiellement l’univers de l’enfance. Il se présente comme une exploration des soubas-sements de mon être et comme une archéologie de la mémoire collective. Il n’y a dans cette évocation de l’enfance ni nostalgie ni penchant à l’idéalisation, mais seulement un désir à la fois de comprendre ce moment de ma vie et de capter mon énergie poétique."

“Je prends mes outils de travail où je les trouve. Je puise dans mon enfance, dans la réalité algérienne et dans mon imaginaire. J’aime jouer avec les légendes et les contes, car ils m’ont beaucoup marqué. Vous savez, cette petite mosquée sans toit qui se trouve dans Femmes sans visage, c’est une mosquée qui a existé et qui existe encore. A vrai dire, je ne l’ai jamais vue, mais ma mère m’en parlait souvent. Cette mosquée symbolise ma façon de concevoir la religion : pour moi, elle est un lien entre un individu et le mystère de la création. C’est un cheminement spirituel. La religion ne doit pas sortir des coeurs, elle doit nous apporter une sorte de sérénité. C’est pourquoi mon personnage, Hab Hab Roumane (qui porte lui aussi un prénom que l’on ne rencontre guère que dans les contes) se trouve chaque soir dans cette mosquée, pour se reposer. Ce n’est pas du tout un homme qui prie, mais l’endroit lui procure calme et sérénité.”

“J’ai trouvé dans le roman un moyen efficace et magique pour accéder au réel. Le roman tient ce pouvoir de sa capacité d’enchevêtrer, dans une même narration, histoire et imaginaire, rêve et réflexion. J’écris et publie des poèmes, mais la poésie est une énergie psychique qui sous-tend tout acte de création. Toute écriture romanesque aboutie est nécessairement poétique. Il y a poésie dans un roman quand ce roman nous emplit de musique, de lumière, d’émotion, d’interrogations, quand il nous procure un maximum de cosncience pour saisir notre plénitude ou manifester notre échec.”

Dans Ruptures, la première semaine de juin 1993, Rabah a rendu ainsi hommage à Tahar Djaout : "En homme de raison, habité par l’amour de sa terre et de sa culture, ouvert aux valeurs universelles, Tahar Djaout avait mal à l’Algérie, meurtrie, défigurée par des pratiques fascistes. Poète et journaliste, il opposait aux forces de mort la clarté de son verbe. Il commentait, analysait, traquait le “prêt-à-penser”, soucieux de réveiller les consciences, de provoquer l’insurrection de l’intelligence. Notre ami et confrère Tahar est tombé sous les balles des ennemis de la vie, séides d’une doctrine trompeuse qui conduit à l’immobilisme de la pensée et à la paralysie de l’économie. Afin de ne pas trahir Tahar Djaout et tous ceux qui ont été assassinés pour avoir voulu un pays accordé à la modernité, nous devons poursuivre le combat pour une société algérienne démocratique et laïque.”


Nous remercions vivement la femme de Rabah Belamri, Yvonne, de nous avoir confié les documents dont sont extraits ces propos, ainsi que le texte inédit de la conférence sur le conte.

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ISSN : 1270-9131