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Les montagnes immobiles

Monseigneur DuvalPar Jean Pélégri
Algérie Littérature Action N° 2

Malheur à ceux qui écrivent l’Ecriture de leurs mains, puis qui disent : “Ceci vient d’Allah”. Coran, II

Jean PélégriJ’ai fait la connaissance du cardinal Duval il y a déjà longtemps. Pendant ce que les uns appelaient des “événements” et les autres la guerre de l’Indépendance. Sans en parler, mais avec entêtement, il luttait sans partage et sans exclusion contre la torture appliquée aux uns et contre les arrestations arbitraires des autres.

Au milieu des troubles et des bruits d’explosions il tentait d’apporter un peu de paix et cette exigence ferme et intérieure ne s’accompagnait jamais d’un visage revêche. Il faisait cela simplement, discrètement, et il n’était point besoin de discours pour comprendre qu’il aimait d’un même amour tous ceux qui vivaient alors en Algérie. “La prière console, disait-il. Mais pour qu’elle vous apporte la sérénité, il faut avoir déjà fait tout ce qu’il convient de faire.”

Depuis lors, je l’ai revu souvent. Sous le visage du Christ souffrant qu’Issiakhem avait peint pour lui, il me montrait chaque fois, avec le même sourire et les gestes de quelqu’un qui ne voit plus très bien, des objets qui avaient rapport à l’Algérie. Un livre, un plateau en cuivre, une lettre d’Albert Camus, une commode berbère, des dessins d’enfants.

De passage à Paris il est venu dîner à la maison et je l’ai raccompagné en voiture jusqu’à la porte de la maison religieuse où il séjournait en face de l’hôpital des enfants malades. Il regardait d’un air un peu étonné les rues illuminées, les immeubles, les petits arbres du boulevard Montparnasse et je lui ai demandé si son séjour s’était bien passé. Il m’a répondu : “très bien.

J’ai rencontré les personnes que je voulais voir mais il me tarde vraiment de rentrer chez moi.”

Une autre fois je lui ai raconté que lorsque j’avais dix-sept ou dix-huit ans j’avais fait une retraite au monastère de Tibahirine. En suivant les offices et les chants qui résonnaient sous les voûtes de la chapelle depuis les Matines d’avant l’aube jusqu’aux complies nocturnes. Je lui avais aussi parlé de ma cellule, du réfectoire avec son lecteur lisant dans le silence, et de la colline dominant le monastère qui me rappelait la colline de la tentation dont parlent les Evangiles. Et vous aussi, vous avez été tenté, me demanda-t-il en souriant. Tenté, non — mais émerveillé. Emerveillé du paysage.

En contrebas je voyais le monastère avec ses murs, ses tombes, son jardin; à des centaines de mètres plus bas l’immense vallée du Chélif; et audelà, un peu perdues dans la brume e l’été, des montagnes hautes comme le mont Nebo.

Il avait approuvé : C’est aussi pour cela que j’aime l’Algérie. Qu’il s’agisse des musulmans, des juifs ou des chrétiens, l’Algérie est, plus que la France, pleine de signes, de références, et chacun peut y retrouver les paysages du Coran ou de la Bible. Des oliviers, des oueds, des montagnes, des déserts.

Des noms aussi, comme celui de votre village natal : Sidi Moussa — Sidi Moïse. Et nous en étions revenus au monastère de Tibahirine et à sa règle cistercienne.

A tous ces signes s’en est récemment ajouté un autre : l’annonce de sa mort quelques heures après l’annonce de l’assassinat des frères du monastère de Tibahirine. Comme si par une volonté qui le dépassait, et pour un dernier pèlerinage, il avait attendu la mort de ces frères pour les rejoindre et les accompagner là où Dieu — ou Allah — reçoit les justes.

Dans une de ces montagnes immobiles où Moïse frappait les rochers pour en faire jaillir de l’eau et où Allah, selon le Coran, avait prévu les passages et les chemins.

Monseigneur Duval, décédé en ce printemps 1996, avait la nationalité algérienne depuis de longues années. Il était, entre autres, un grand ami des arts et des lettres. Il s’entretenait volontiers avec les écrivains, de Kateb Yacine à Tahar Djaout. Il nous reste de lui un portrait saisissant par Issiakhem.

Fervent lecteur de Saint-Augustin, celui que d’aucuns appelaient “Mohamed Duval” fut ravi que dans un article de Ruptures Tahar Djaout qualifiât le père fondateur de l’Eglise de “bicot”. “C’est sans doute le plus beau compliment qu’on lui ait jamais fait”, déclara-t-il!


Que Jean Pélégri soit remercié d’avoir rendu un hommage d’écrivain et d‘humaniste à son ami dans nos colonnes.

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ISSN : 1270-9131