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Des noms et des lieux : Mémoires de l’Algérie oubliée

Par Mostefa Lacheraf
Algérie Littérature Action N° 22 - 23

Dans son numéro précédent, Algérie Littérature/Action a proposé, dans la rubrique "Les introuvables", la republication des Chansons des jeunes filles algériennes (Seghers, 1953) que Mostefa Lacheraf a accompagnée d'une "note" réactualisant cette recherche et cette traduction. Ici, nous publions quelques pages de ses Mémoires inédites (premier tome : "Souvenirs d'enfance et de jeunesse", plus de 300 pages), portant sur l'onomastique, pages que nous reproduisons en exclusivité.

Des noms et des lieux! Revenons-y alors que l'ignorance chez nous bat son plein au sujet de ce pays, de ses noms, et pas seulement au niveau d'un état civil désastreux, mais aussi à travers les choix des parents saisis par des mimétismes orientaux, occidentaux et rarement maghrébins. Des modes onomastiques aberrantes qui ont la vie dure et indiquent, à la fois, le peu de cas que l’on fait du prénom d'un enfant et le grave malentendu issu d'une arabisation scolaire au rabais, mal assimilée par les maîtres et les élèves et leurs parents et conçue comme un snobisme levantin ne tenant aucun compte de la géographie, de l'esthétique, du caractère affectif de la transmission identitaire propre à notre pays depuis la plus haute antiquité.

 

Noms berbères anciens et berbères punicisés par l'attrait culturel de Carthage. Noms arabes berbérisés ou greffés d'amazigh. Noms araboberbères de la vieille tradition des patronymes ethniques partagés, confondus depuis les débuts de l'Islam en terre africaine et le souvenir fervent des premiers compagnons du Prophète, sahàba et tà-bi'in. Noms des turbulentes et valeureuses bédouinités chamelières zenata berbères et hilaliennes arabes qui font encore rêver par le détour de leurs étranges généalogies. N'est-ce pas chez leurs survivances humaines intimement brassées dès le XIIème siècle que l'on parle encore du mot magique de “sajàra”, l'arbre généalogique du mythe, de l'épopée et de la sainteté mêlés? Et l'espace vertigineux du sous-continent nord-africain littéralement tapissé, dans ses moindres recoins, de Siwah en Egypte au fleuve Sénégal, des lieux dits s'exprimant à perte de vue, à perte de mémoire, en tamazight et un peu en arabe avec leurs pierres, leurs plantes bilingues ou trilingues, leurs sources et la couleur géologique des terres sur lesquelles elles coulent ou suintent au pied des rochers depuis des millénaires? Je ne sais pas si l'Algérien moyen, surtout dans les villes, ressent avec la même acuité, une égale brûlure, cette frustration qui le prive de la connaissance tellurique de cet espace, de son adhésion sensuelle, sensitive, charnelle à cette géographie natale qu'on ne lui enseigne plus et dont il ne peut avoir un “contact” direct, un lien ombilical même furtif (mais conscient) durant toute sa vie, ou presque.

"… le lyrisme de son nom… "

C'est, très jeune, ou à peu près, que des noms de femmes connues dans la poésie arabe classique frappèrent mon attention. J'avais dix ans environ quand une visiteuse, amie de ma mère et venue de Sour el Ghozlane avec son mari fit, pour ainsi dire, irruption dans mon imaginaire par un nom qui m'était familier grâce à Si Ahmed le taleb et à mes premières lectures. Elle s'appelait Daâd, nom que je n'ai plus retrouvé depuis, sauf dans les recueils de poèmes anciens. Cette femme, je ne l'ai jamais vue et je ne me souviens donc pas de son visage pour savoir s'il reflétait vraiment le lyrisme de son nom. Plus tard, d'autres noms de la même veine ou de la même ancienneté et toujours féminins (c'est-à-dire plus typiques et mieux conservés) se trouvèrent sur mon chemin — c'est une façon de parler! — Ainsi, des petits camarades de jeux à Sidi Aïssa avaient pour mère une Asmà. Ce n'était sûrement pas là un emprunt à certains journaux arabes (qui n'existaient pas encore à l'époque) ni même à la poésie arabe ancienne dont les parents de la Daâd de mon enfance ne connaissaient, de toute évidence, pas un seul vers.

C'était peut-être le fait d'une esthétique (au sens le plus large possible du terme) pas encore disparue de la société algérienne traditionnelle, et restant vivante sans se proclamer comme telle avec des gestes et des affirmations démonstratives de “ m'as-tu vu ”. Puis, deux noms entendus dans mon milieu familial semi-bédouin de l'enfance aux Adhaoura (grande et ancienne confédération de collectivités à cheval sur le sud du Titteri et les abords du Hodna), deux noms de femmes plus jamais retrouvés : El Katlà et Wargou, le premier (celui d'une cousine) difficile à identifier; le second pouvant être la contraction de [ ], Warqà, colombe, en arabe, ou tourterelle. C'était le nom de la première femme de mon oncle El Abed dont le père, un caïd révolté de la région de Sour el Ghozlane, rejoignit en 1912 les combattants marocains contre la pénétration française et ne reparut plus ni ne donna signe de vie. D'autres noms qui sortaient de l'ordinaire par leur originalité même et qui n'ont pas tous disparus : Rebhel-Màchi, Rahwàdja, Zakhroufa, surtout. Ce dernier nom que j'avais cité à Ahmed Ben Salah dans les années 1940 l'avait tellement intéressé qu'il y découvrit, précisément, un lien étroit avec cette esthétique toujours vivante dans ce domaine et d'autres malgré l'occupation coloniale. Curieusement, Ahmed Ben Salah, se déplaçant clandestinement, et que j'avais revu l'espace d'une demi-heure entre deux avions, en Europe, dans l'été 1986, prononça, lors de notre brève entrevue, ce nom de Zakhroufa pour me le rappeler en souriant, comme un érudit. Ce rappel qui l'intéressait philologiquement et culturellement parlant, il me le faisait plus de 40 ans après que je lui eu appris l'usage de ce nom propre de femme dans notre région, un nom auquel il ne cessa de rêver du double point de vue de l'originalité et du goût comme un signe révélateur dans notre Maghreb oublié.

D'ordinaire, les noms propres les plus répandus étaient ceux que portaient nos mères, nos tantes et nos soeurs et cousines et qui furent en honneur jusqu'après 1962. Des noms circulant en général à travers tout le pays parce qu'étant ceux d'épouses et de filles du Prophète, y compris ceux de sa mère et de sa nourrice, sans oublier les noms, parfois, de mères de ses compagnons ou de saints postérieurs de l'ère missionnaire soufie nord africaine.

Des noms de femmes dotés de variantes plus affectueuses et familières que linguistiques : Khadidja (avec ses modalités de Doudja, Khdàwedj, etc.), 'Aïcha ('Aïchouch, 'Aouaouche), Fatma (Fattoum, Fattouma, Toma au Maroc et Taïtma à Tlemcen, etc.). Les noms de femmes dans les villes de tradition fortement citadine — c'est-à-dire pas n'importe quelle ville nouvelle — avec d'anciens apports andalous et turkisants, se démarquaient un peu de ceux utilisés dans la société rurale. Il en allait de même des prénoms d'hommes, et cela est commun à presque toutes les sociétés humaines en Occident comme en Orient, s'agissant, non pas de différences majeures, mais de petits clivages culturels, d'habitudes patriciennes, aristocratiques, ecclésiastiques, notamment dans l'Europe médiévale et d'Ancien Régime (avant 1789, en Europe) par rapport aux patronymes et noms propres en usage dans la roture et les classes pauvres, en dehors, bien sûr, de ceux consacrés par le baptême chrétien.

Généralement, chez nous en Algérie et à quelques rares exceptions près, le nom de Omar est connu dans les villes (c'est-à-dire usité) et ceux de Amar, Ammàr et Ameur dans les campagnes parce que de tous temps, ils étaient plus familiers aux paysans qu'aux citadins de vieille souche. Le prénom de Hassan est plus fréquent dans le milieu urbain, et celui de Hosseïn (Hocine) est davantage connu et usité dans les campagnes. Dans le Sud et sur les Hauts Plateaux, Hassan est surtout donné dans les familles maraboutiques et ne se retrouve pratiquement plus chez les paysans de niveau populaire. Ceci a peut-être un rapport avec l'origine des différentes dynasties ou lignées nobiliaires des “chorfas” du Maghreb, descendants réels ou présumés de Hassan, fils de Ali ibn Abi Taleb et petit-fils du Prophète, le seul des deux Hasaneyn ayant brièvement régné en partageant, d’une façon plutôt symbolique le “pouvoir” avec Mo'awiyya, son frère Hussein étant mort en martyr à Kerbala, en lràk.

Une autre catégorie de prénoms est le “monopole exclusif” de la ville ancienne et nouvelle (cette dernière, par imitation), sauf dans certains coins de Kabylie où la société dans son ensemble est sédentaire et semi-urbaine contrairement aux Aurès où le petit nomadisme, la transhumance, ont longtemps été pratiqués et persistent quelque peu, entraînant des genres de vie pastoraux, agricoles, c'est-à-dire paysans. En Kabylie, surtout orientale, si les genres de vie sont également agricoles et les structures paysannes bien établies, il faut compter, pour ce qui est de l'onomastique (ou science des noms propres de personnes) comme signe indicateur socioculturel au Maghreb, avec l'impact ancien et l'héritage presque toujours actuel dans ce domaine précis, de Béjaïa, pôle séculaire de citadinité multiforme dans la région et au-delà. Les noms dont il s'agit ici et que l'on retrouve dans les campagnes kabyles depuis longtemps malgré leur usage citadin majoritaire sont : Rachid, Mourad, Farid, Zohaïr et, plus récemment, Nabil, sans parler des théophores élitistes ou “intellectuels” et recherchés, se rapportant aux qualificatifs divins autres que Abdallah, Abderrahmane, etc. Ceci, en ce qui concerne les prénoms arabes traditionnels ou non suggérés par la tradition religieuse ou simplement familiale quand ils se transmettent de père en fils et de mère en fille avec le respect dû aux ancêtres immédiats, aïeux dont on a un souvenir direct. Pour ce qui est des prénoms et patronymes d’origine berbère ils sont tout naturellement plus fréquents en Kabylie, au Mzab, dans les Aurès et certaines aires berbérophones mineures autour de l'Atlas blidéen et du Chenoua mais existent aussi dans presque toutes les collectivités arabophones à “cent pour cent” depuis des siècles à travers le pays. Si des noms de famille à consonance berbère et de signification tamazight à peine déformée tels que: Ziri, Mazighi, Méziane, Gougil, Sanhadji, Zenati, Maksen, Amoqrane, Akherfane et ceux terminés par la désinence en ou an au pluriel ou précédé du t du féminin sont répandus un peu partout dans les milieux d'expression linguistique arabe ancienne en tant qu'héritage se transmettant volontairement de génération en génération et pris en charge par les procédures officielles de l'état civil dès sa naissance, le cas des prénoms berbères dans ces mêmes milieux, relève, lui, d'un choix traditionnel affectif ne tenant aucun compte des origines et les ignorant même. Il s'agit, entre autre de : Mennàd, se référant (indirectement) à l'un des princes fondateurs de la dynastie berbère ziride au XIème siècle, et de Wassini, prénom qui fut porté par le grand souverain almoravide, d'origine également berbère : Youssef Ibn Tachfine, le premier ayant cours aujourd'hui encore dans le sud du Titteri et marquant par son évocation courante, la poésie populaire arabe de cette région; le deuxième toujours usité dans la région de Maghnia, sans parler de l'existence de prénoms de pure étymologie tamazight dans l'Ouarsenis arabophone et ailleurs.

Mais l'un des phénomènes les plus significatifs de l'osmose qui a opéré au plan sémantique des usages et d'une certaine propriété des termes entre le berbère et l'arabe dialectal au point de constituer des algérianismes (comme on parlerait de gallicismes ou d'anglicismes) est certainement le “décalque”, à propos d'un nom célèbre, rencontré dans l'une ou l'autre langue.

Autrement dit, un nom propre évoquant une valeur déterminée, spécifique même, se retrouve en sa version traduite dans la langue qui emprunte le modèle et parfois lui donne des correspondances ou homonymes. Ainsi, Massinissa (Massinissen) (mass'ennes : "maître de lui", "homme de grande capacité."); il y a aussi Masuna, (Mass ennag : notre maître). Nom propre berbère, il signifie : le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le seigneur des hommes, etc., a trouvé dans l'onomastique arabe algérienne dans le passé et jusqu'à ce jour son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes : 'Alannàs, Sidhoum, 'Aliennàs, 'Alàhoum ; et dans le genre féminin, le nom très connu de : Lallàhoum, “Leur dame”, celle qui est supérieure aux autres, hommes et femmes. Dans le sens inverse, du dialectal algérien au berbère, le même phénomène onomastique a joué.

"… de la sobriété en tout… "

Pour en revenir aux noms propres les plus usités parmi les théophores (c'est-à-dire les noms formés de 'Abd et de l'un des “plus beaux noms” [ ], ceux de Dieu), je peux témoigner que dans mon hameau natal à Sidi Aïssa et sa région, tant au Nord, à l'Est qu'au Sud, ni même à Bou Saada et le vaste territoire de sa commune mixte, jamais je n'ai entendu dans ma jeunesse, en plus de noms typiquement citadins connus à Alger, Béjaïa, Tlemcen ou Blida, ceux comportant des qualificatifs divins trop recherchés, objet d'un choix éclectique d'érudit ou de théologien.

Je l'ai déjà dit : Abdallah, Abd al-‘Aziz, Abderrahmane, Abdelkader, étaient (et sont, à ma connaissance) le plus fréquemment utilisés. De loin en loin on trouvait un Abderrazàq et aussi rarement un Abdelmalek, un Abdesslam, celui-ci étant surtout connu comme un prénom assez répandu au Maroc ou parmi les travailleurs marocains émigrés en Algérie. De ce point de vue-là notre pays est resté celui du juste milieu, de la sobriété en tout, de l'orthodoxie, jusqu'au jour où les “innovations” — sinon le progrès — sont venus interférer dans les signes extérieurs de son imaginaire et de sa sensibilité culturels et religieux. Parce que très usités (et, pour ainsi dire, les seuls à l'être avec une fréquence presque exclusive) les quatre prénoms théophores cités plus haut n'ont pas cessé d'avoir des modulations familières, des variantes et “doublets” plus ou moins abrégés tels que pour les trois derniers successivement : Aziz, Azzouz, Aziez, Aziouez ; Dahmane, Dahou; Qàda, Qaddour, Qouider; puis, fignolant les apparentements en dehors de la dérivation linguistique : Boualem, Jelloul, El Djilali, El Baghdàri, tous relatifs au saint Sidi Abdelkader. Quant aux prénoms comprenant le mot : dìne [ ] (foi, religion) dans les campagnes et les petits villages et parfois les villes d'une certaine importance en dehors des foyers de vieille citadinité, on n'utilisait que Kheïreddine et Mohieddine, du moins plus couramment, alors qu'en 1940 environ, et, peut-être un peu avant dans les centres citadins, commençait à se répandre le nom de Djamal-Eddine, connu souvent par son premier composant : Djamal. En fait, l'habitude de ces noms propres, patronymes ou prénoms formés avec le suffixe dìne a commencé en Orient à l'époque des Croisades, probablement comme titres honorifiques donnés à des personnages importants engagés dans la guerre contre les Croisés chrétiens venus d'Europe. On les retrouve encore deux siècles après, ajoutés, dès l'âge adulte, en tant que simples “titres” à la tête des noms et prénoms, superposés pour ainsi dire, à l'appellation identitaire et précédant le libellé. Par exemple “Saladin”, le héros musulman vainqueur des Croisés dont le nom est passé à la postérité en Europe sous cette forme-là, s'appelait, dans l'ordre des termes le composant en arabe : Salàh Eddine Youssef ibn Ayyoub.

Chez nous en Afrique du Nord, beaucoup de gens, lettrés ou non, qui citent les noms d'Ibn Khaldoun, d'Ibn Battouta et de tel autre savant ou écrivain du XIVème siècle ignorent peut-être pour la plupart que le premier s'appelait aussi : Wali-Eddine et le second : Shams-Eddine. Par la suite, le titre surajouté a remplacé le prénom, surtout dans les villes de culture citadine et presque jamais dans les campagnes, en dehors des deux ou trois noms que j'ai évoqués (Kheïreddine, Mohieddine) auxquels il convient peut être d'ajouter : Nour-Eddine et Azzeddine dans la périphérie rurale immédiate des cités anciennes comme Béjaïa, Tlemcen, Nédroma, Miliana, Constantine, Mila. Ainsi, ces noms composés n'avaient que très rarement pénétré la communauté paysanne malgré la forte emprise des confréries et congrégations maraboutiques sur les campagnes et parfois les petites bourgades traditionalistes, notamment dans l'Algérie occidentale (Chélif, Dahra, Oranie) par le biais de la transmission du savoir religieux, surtout juridique, et d'une certaine forme de spiritualité soufie.

La raison en est aussi dans le fait que le Maghreb, s'il n'était pas indifférent ou insensible aux malheurs — et aux exploits — des Musulmans du Machreq victimes des Croisades des XIème et XIIème siècles, affrontait lui-même à travers l'Espagne de la Reconquête, et, plus tard, sur son propre sol, d'autres croisades, ibériques celles-là, espagnoles et portugaises, moins dévastatrices sans doute mais aussi cruelles et contre lesquelles il fallait se mobiliser jusque vers le milieu du XVIIIème siècle.

Cependant, dans ce domaine précis de la riposte opposée à l'ennemi et de la sauvegarde consciente des acquis séculaires, il importe de tenir compte d'un patrimoine en formation continue, patrimoine musulman sunnite malékite et arabo-berbère abreuvé à la tradition andalouse de l'apogée et des guerres maghrébines contre la Reconquista sur le sol espagnol, toutes choses qui, à part la “recherche du savoir” en Orient [ ] ou [ ] concernant quelques rares personnalités connues, excluaient des influences extérieures d'ordre politique ou touchant aux modes de vie, au costume, etc. Peut-être aussi est-ce pour cela que l'orthodoxie des noms propres s’est maintenue chez nous plus qu'ailleurs dans le monde arabe.

L'indépendance allait bouleverser tout cela, non pas dans une visée plus traditionaliste ou même moderne et logique mais anarchisante, due, comme toujours, à l'ignorance des futurs bureaucrates de l'état civil algérien et à la confusion d'esprit de petits arabisants médiocres ou citoyens prétentieux courant derrière une identité de rechange comme si la leur propre, méconnue d'eux par l'effet d'un étrange snobisme, ne leur convenait plus face à l'appel douteux de l'Orient et de l'Occident et, cela, au détriment d'une autre identité nationale berbère, arabe, musulmane, maghrébine pour tout dire et, parfois, d'une esthétique éprouvée, du moins dans les prénoms familiaux adoptés jusque là.

Tout cela mérite d'être expliqué. Comme on l'a déjà vu, partiellement sans doute, à chaque époque à peu près de l'évolution générale dans nos pays du Maghreb, le changement de prénoms, c’est-à-dire de goût pour l'appellation individuelle et les modes nouvelles en l'occurrence, à l'instar de ce qui se passait dans le monde arabe, asiatique ou européen et américain, etc., apportait une préférence, marquait un choix parfois irréfléchi, factice ou délibéré dans ce domaine de l'onomastique, relativement capricieux mais préservant, quand même, les bases traditionnelles, les signes fidèles à un héritage culturel, à une esthétique, à une histoire. Un critique-biographe français, évoquant l'histoire de son pays au cours d'une période déterminée dans les années 1870, s'est aperçu, à la suite d'une longue recherche, que la quasi-totalité des hommes politiques, dirigeants et grands esprits faisant parler d'eux, portaient le prénom de : Jules. C'est ainsi que cet auteur — Henri Guillemin — dès le titre de son fameux ouvrage relatif à la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et à la naissance de la IIIème République française succédant à l'Empire de Napoléon III, parla avec raison et non sans ironie de la “République des Jules”. On peut affirmer que dans chaque pays il y a eu, à un moment donné, prédominance tout à fait inattendue, inexpliquée de tel prénom sur d'autres. A un moment donné, et, davantage encore, tout le long d'un siècle, la multiplication de tel nom propre et même sa persistante prolifération de proche en proche, ont dû faire les délices, après coup, des chercheurs consultant méthodiquement les archives de l'état civil et, en Europe occidentale par exemple, celles des paroisses paysannes les plus humbles qui présentent tant d'intérêt pour les historiens du point de vue économique, social et pas seulement religieux ou juridique.

J'ai déjà parlé de l'époque ayyoubide (de Salàh-Eddine et ses successeurs directs) et au-delà, sous le règne des Mamelouks, pour ce qui est des noms propres formés avec le mot : dìne (foi, religion) à un point tel que pas un, connu par les livres de fiction, de littérature ou d'histoire n'a échappé à cette forme très souvent ajoutée au patronyme et à un autre prénom “laqab” ou “kunia”, sauf dans les contes des Mille et une nuits qui sont postérieurs à la fin des Croisades et dont la diffusion a commencé au XIVème siècle.

Apparemment, c'est à partir des diverses versions populaires de ces contes qui appartenaient à de véritables cycles couvrant des régions entières et se transmettant, toujours par les dialectes, à travers les siècles, que des faits culturels, minimes, certes, concernant la vie des princes, le luxe des palais et, parfois, des noms aussi somptueux, se sont répandus dans l'imaginaire des citadins et leur onomastique habituelle. En 1940, à Blida, je notai, coup sur coup, deux prénoms issus de la tradition orale des Mille et une nuits dans ce qu'elle a de plus précieux, raffiné et poétique, c'est-à-dire plus proche du conte que de l'histoire littéraire ou autre. Ces deux prénoms étaient : Qamareddine et Schamseddine; l'un porté par le fils d'un artisan, l'autre par l'héritier d'une famille de lettrés de zaouia citadinisés depuis une génération. On était loin des Qamarezzamàn et des Badrelboudour des mêmes contes orientaux! Et pourtant, dans des poèmes d'expression féminine algérois des XVIIème et XVIIIème siècles on rencontrait de ces noms-là.

"… des pères de famille donnent à leur fils le nom de : Islam… "

Quoi qu'il en soit, certains choix étaient préférables et de meilleure résonance et impact affectif que ceux des prénoms surgis en Algérie après 1962 et plus particulièrement dans les années 1980 et  usqu'à ce jour. Il serait déplacé de citer des exemples de prénoms donnés à des garçons, même quand ces attributs sont avantageux, trop avantageux même, c'est-à dire immérités peut-être à long terme ou susceptibles de ridiculiser leurs titulaires, tellement ils seront incapables de les porter, ou bien parce qu'ils attireront sur eux une attention pas toujours indulgente à cause de la démesure et — pourquoi pas? — d'une certaine forme de “profanation” quand il s'agit d'une référence nominative à une haute spiritualité incluant, impliquant, à la fois un caractère sacré et l'histoire de toute une civilisation.

Ainsi, je ne sais par quelle aberration des pères de famille donnent à leur fils le nom de : Islam, sans savoir si celui qui le portera plus tard en sera digne ou tout simplement ne se fera pas moquer par ses petits camarades et voisins pour le manque flagrant de modestie de ses parents, quand bien même ces petits camarades de jeu ou voisins adultes seraient des musulmans bien éduqués. Et puis, dans les longues listes de noms propres qui nous sont parvenues à travers les chronologies, les témoignages historiques, la très stricte et très détaillée transmission des “hadiths” du Prophète qui constituent des chaînes interminables d'intermédiaires dûment nommés, sans parler des ouvrages de littérature, de sciences, de travaux encyclopédiques avant la lettre ou d'anthologies poétiques et autres en prose, etc., et cela, depuis quatorze siècles et plus, il n'a été jamais fait mention du nom de : Islam donné à quelqu'un. Passe encore si on l'appelait (comme cela a été le cas, malheureusement, non pour un titre de Général, réputé, après coup, pour sa bravoure et ses guerres victorieuses contre les Byzantins au Moyen âge, mais pour un quelconque particulier inscrit à l'état civil en Algérie dans les années 1930), passe encore, dis-je, si on l'appelait : Seïf al-Islam ou plutôt si on le surnommait ainsi. Il y a une différence énorme entre un nom acquis à la naissance et qui se révèlera “mensonger” ou en porte-à faux avec la réalité et la modestie, et un titre ou un surnom mérités avec “preuves à l'appui”! Il y a une sorte de pudeur dans l'onomastique arabe et musulmane ancienne relative aux théophores et aux noms composés avec dìne et concernant l'Islam nommément désigné au lieu de l'être par le mot “religion”. Ce n'est pas par hasard que les initiateurs de cette onomastique pendant les Croisades ont créé des titres surajoutés formés d'un substantif ou d'un adjectif et du vocable : religion, foi. Ils auraient pu, au lieu de Salàh Eddine, proposer : Salàh al-Islam, mais ils ne l'ont pas fait pour rester dans une généralité respectueuse, et toute la série de noms propres ainsi composés ne comporte aucune référence à l'Islam appelé comme tel. Il n'y a pas d'exemples de ces appellations dans le passé le plus lointain de l'histoire musulmane en dehors de quelques cas, fort rares d'ailleurs, observés chez les chiites par fidélité au calife Ali et à ses fils que les très nombreux sunnites révèrent aussi mais sans jamais les diviniser ou les placer quasiment au-dessus du Prophète. Dans le chiisme, on le sait, le clergé bien structuré et comportant une hiérarchie importante inconnue des Sunnites et des ibadhites, emploie le mot Islam pour former les titres de ses dignitaires religieux, comme l'a fait d'ailleurs le sunnisme, tardivement et moins fréquemment, dans certains pays de rite juridique à majorité hanafite tel que la Tunisie avec le titre de cheikh-al Islam comparable à celui du muphti algérien et proche-oriental. Mais ceci à titre documentaire et ne concernant pas les noms propres et les titres honorifiques, surtout royaux.

"… aujourd'hui, l'on abuse du sacré… "

A ce propos, à l’ère classique existait une titulature officielle concernant les califes, émirs autonomes et “sultans” connus par la suite, avec les Ayyoubides et les Mamelouks, et qui se caractérisait, tour à tour, par l'humilité, la modestie ou la prétention suivant les circonstances et le jugement que l'observateur pouvait porter sur tel ou tel souverain dans le contexte de gloire ou de défaite où il régnait. Des grands titres portés par les principaux califes abbasides et fatimides à ceux échus à leurs descendants de la décadence et de l'affaiblissement d'un pouvoir immérité ou nominal, il y a tout l'itinéraire du destin objectif des noms propres quand leur éclat défraîchi subit la dérision. Il en a été de même des titres ronflants que les roitelets de l'Espagne musulmane succédant au califat omméade de Cordoue et créant dans les provinces de petits Etats vulnérables, s'étaient choisis alors même qu'ils étaient souvent pris en tenaille entre les grands souverains almoravides et, plus tard, almohades passés dans la Péninsule ibérique pour faire face à la Reconquista chrétienne, et entre cette dernière. A tel point que le poète al-Moutanabbi, évoquant leur sort a parlé de “chats imitant la superbe du lion” et, cela, en répétant simplement les titres de grandeur qu'ils avaient continué à adopter dans les moments d'infortune et de capitulation, surtout sous les coups des princes espagnols passant à l'attaque après la malheureuse “ liquidation ” interne du califat de Cordoue. Ainsi, tous califats et émirats confondus, ces titres de : Al-Mo'tasim, Al-Moust'ìn billah, Al-Moaffaq, AI-Hàkim biamrillah, Al-Mousta'im, Al-Moustandjid billah, Al-Mountasir billah, Al-Moustamsik billah, etc., ont servi, tant sous les derniers abbasides, fatimides et rois des Taïfas andalouses, presque sans discernement, dans des époques de faste et de misérable déclin. Ce qu'il convient également de remarquer dans cette véritable sociologie du nom sous forme de titres en tenant lieu et passés seuls à la postérité, c'est une catégorie d'appellations impliquant l'importance ou le service de l'Etat à un moment, précisément, où le califat s'étant affaibli, des sortes de “puissances” émirales, politiques ou militaires sont nées pour le protéger, en atténuer le déclin en axant leur pouvoir autonome ou de tutelle sur le principe étatique proprement dit. Des noms liés à des titres vraiment politiques, fonctionnels et pas du tout de simple apparat ont marqué l'histoire de certains califes abbassides de Baghdad sous le “protectorat” énergique de la dynastie buyide et ses “amir-al-umarà” au Xème siècle tels que Roknaddawla,'Adhoud-Addawla, 'Imàd-Addwla, Fakhr-Addwala [], le titre ou laqab ajouté au mot dawla ayant été octroyé par le calife lui même d'une façon régulière et avec une solennité appropriée. De ce clan familial buyide dont tous les membres de rang princier furent à la hauteur de leurs charges politiques et militaires, le second du nom, 'Adhoud-Addwla (le bras droit, le bras fort de l'Etat) a émergé de manière exceptionnelle pour ses qualités d'homme d'Etat et de mécène des Arts, des Sciences et des Belles Lettres. Tout comme le fut un autre prince de renom, Seïf-Addawla, de la dynastie hamdanite d'Alep (Syrie) qui combattit les Byzantins en remportant sur eux d'éclatantes victoires et en protégeant et stimulant les plus grands poètes, savants et philosophes arabes de son temps. Tout cela aussi pour dire que jamais l'Islam ne fut donné comme nom propre de personne ou composante d'un titre royal ou princier ou qualificatif selon une forme dérivée quelconque. Dans le cas précis des adjectifs dérivant du nom : Islam, il est bon de rappeler que lorsque l'émir Abdelkader crée une armée régulière et codifia lui-même ses statuts et les moindres aspects de la discipline militaire et de la hiérarchie des grades et obligations et soldes et armements de ses officiers et hommes de troupe, il l'appela “al-askar almohammadi” [ ], c'est-à-dire l'armée mohammédienne, et non pas : l'armée musulmane ou islamique. On l'a vu, d'autre part, dans la série de très nombreux noms propres composés sur le modèle de Salàh-Eddine, lmàd-Eddine, de notre Kheïreddine paysan et du maghrébin Abdelkrim depuis l'insurrection mémorable de l'émir Al-Khattàbi dans le Rif marocain, quand on cite la religion, la foi mais pas explicitement l'Islam, étant donné qu'il s'agit toujours de lui. Cela rejoignait le tact suprême et la belle discrétion mêlés de respect, discrétion, pudeur bien musulmane et monothéiste, tantôt directe tantôt allusive mais comme allant de soi, à demi-mot, au sujet du sacré : [ ] “al-qadàsa” qui a toujours caractérisé le langage, l'expression écrite ou verbale des vieux croyants depuis les origines. Cela témoignait aussi de l'intériorisation de la foi et du credo et formules religieuses les illustrant, non par un excès de “jahr”[ ] inapproprié et ne tenant pas compte des circonstances, mais par le sens de la mesure et de l'intimité spirituelle avec le Créateur. En bref, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui en Algérie où l'on abuse, aussi bien en français qu'en arabe, du concept de sacré, du sacré en un mot, dans presque tout ce qui s'écrit, se publie ou se dit dans les discours officiels et autres, relativement aux choses et faits les plus ordinaires, le legs religieux de l'Islam monothéiste le plus strict (et non le plus austère), chez ses juristes, théologiens, traditionnistes experts du hadith, exégètes, hommes de culture, etc., utilisait très rarement cette notion de sacré et lui trouvait plutôt des équivalents, des “approchants” sinon des euphémismes. Cette notion du sacré telle qu'on la comprend dans les deux autres religions monothéistes ne s'exprime directement dans le legs musulman que par des expressions ou des épithètes d'un nombre très réduit : Al Qods, Maqdis et Beït al-Maqdis pour Jérusalem; “hadith qodsi” terme s'appliquant à certains “dits” du Prophète, très rares (peut-être quelques centaines) ayant une saveur de haute spiritualité et sortant de l'ordinaire par rapport au reste des hadiths connus des grands transmetteurs. Curieusement, le “sacré” s'exprime par des approches ou des synonymes comme pour Beït Allah al Haràm, ou des nuances plutôt par le mot “mouqaddas” [ ] dont on fait de nos jours un usage excessif et peu respectueux. On dira par exemple : “al Qor'àn al-Karim” pour le Coran et “ad-dhikr-al hakim”; “Shahr Ramadhàn al-mubàrak” pour le mois de Ramadhan, autant de vocables qui suggèrent la sainteté, une sorte de sacré qui ne dit pas son nom, tellement la “qadàsa” et “muqaddas” ont, en Islam, un poids spirituel très lourd à porter. Assurément, ce n'était pas l'Islam démonstratif, exhibitionniste du spectacle, du “m'as-tu vu”, des batteurs d'estrade si pauvres en spiritualité qu'il leur faut hurler, gesticuler, tomber en transes feintes pour s'affirmer musulmans! Que dis-je? Pour se proclamer islamistes.

A la vérité il y a tellement à dire sur les noms patronymiques et les prénoms en Algérie que nous n'en finirions jamais. Mais, cette fois, nous sortirons des généralités pour serrer de plus près un sujet qui intéresse, à la fois, le bon goût et le bon sens ainsi d'ailleurs qu'une certaine entreprise de manipulation dans le but, soit de donner collectivement des patronymes infamants à un très grand nombre d'Algériens à travers l'état civil officiel de l'ère coloniale, soit d'inventorier, de classer des villages entiers selon l'ordre alphabétique des noms propres familiaux imposés autoritairement à leurs habitants de A à Z. En troisième lieu, comme il ne suffisait pas aux Algériens de subir ces deux opérations coercitives et méprisantes, ils allaient eux-mêmes, de surcroît, se livrer après l'indépendance à des choix douteux de noms propres individuels, par snobisme ou par ignorance de l'origine historique de ces prénoms.

"… les langues populaires attentives aux signes ténus de la Nature… "

J'ai évoqué plus haut ces noms de femmes qui, de tout temps chez nous se référaient à une très vieille tradition (ou innovaient même selon les époques, mais à l'intérieur du pays et des usages ancestraux en la matière) impliquant l'esthétique, les valeurs socioculturelles, de lointains souvenirs d'appartenance communautaire, religieuse et nationale. Daâd, Zakhroufa, El Batoul; les noms de la forme [ ] : Nacìra, Salìma, Fatìha, Khalìda, Fatìma (et pas de la forme [ ] dépourvue de l'intensif de l'autre forme, onomastique combinée propre à l'ancien Maghreb arabo-berbère).

Noms de femmes joints à ceux formés avec Omm (Omm-el-Ezz, Omin Hàni, Omm Essaâd, etc.) et qui ne me feront pas oublier comment se prénommaient à travers les siècles ces femmes de Kabylie ou du vaste domaine amazigh de la montagne et des Hauts Plateaux jusqu'à l'extrême Sud, quand résonnaient dans la subtile oreille de la mémoire les syllabes chantantes de Sekkoura ou Tasekkurt, de Thamila, de Taïlta, de Tammellalt, noms très anciens déchiffrés dans des inscriptions en tifinagh ou en latin et qui sont, pour certains d'entre eux, toujours usités sous une forme ou une autre. Noms, aussi, de Dhahbiya et d'autres jeunes femmes qui retentissent dans les poèmes passionnés de Si Mohand ou Mhend ; celui de la belle et hautaine Davda de la Colline oubliée, soeur de Yerma l'Andalouse stérile, la Méditerranéenne tragique évoquée par Federico- Garcia Lorca; d'autres noms passés aujourd'hui à la nostalgie romanesque : Mekioussa, Chabha, consacrés par les oeuvres d'écrivains algériens connus et de poètes du terroir. Un autre nom de femme entendu dans la campagne chaouia d'El Eulma (ex-Saint-Arnaud) en 1944 et plein d'un étrange écho quand je le rapproche d'un passage du fameux Opéra de Quat’sous de Brecht. Il s'agit de Bargoun-Làh [ ] (un éclair a lui, ou l'éclair luit), exemple unique retrouvé plus tard dans la pièce du grand dramaturge révolutionnaire allemand quand la pauvre Jenny chante son admiration pour Mackie son bandit bien-aimé qu'elle va pourtant trahir mais qu'elle évoque dans une sorte de complicité mythologique avec la Nature, en s'écriant : “L'éclair luit : C'est Mackie !”.

Dans l'épigraphe nord-africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu'il appelait, en 1924 “La langue libyenne (c'est-à-dire tamazight) et la toponymie antique de l'Afrique du Nord”, des noms propres d'hommes et de femmes surgissent et, parmi eux, il en est qui sont toujours reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tasekkurt et Sekkoura signifiant “perdrix” en kabyle. L'auteur cite également pour leur ancienneté attestée dans les inscriptions : Tamusa, Tecusa, Tiftena, Tiro, Tucciana, Tunninus, et observe, en bon berbérisant qu'il était : “Ils sont cependant beaucoup moins nombreux que les topiques, parce qu'ils ne revêtent pas obligatoirement, comme ces derniers, la forme féminine, et aussi parce que l'onomastique humaine a changé avec la conquête, les noms latins se substituant aux indigènes, comme devaient le faire plus tard les noms arabes”. Les topiques ou toponymes et lieux-dits à travers toute l'Afrique du Nord constituent, quant à eux, un véritable festival de la langue berbère, et l'on bute sur ses noms, devenus familiers aux vieilles générations d'Algériens connaissant leur pays, dans les moindres recoins du sous-continent maghrébin, avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols, défilés et autres passages; les menus accidents du relief, les plantes sauvages, les animaux de toutes sortes — et même l'éléphant disparu depuis longtemps — , les grands fauves et les oiseaux dont on a attaché les appellations à cet univers multiple et contrasté de la forêt, de la plaine, de la steppe herbeuse ou nue, des rivières indociles, des ravins, des rochers, du désert, etc. Bref, un inventaire grandiose ou infinitésimal; un espace géographique modelé par les millénaires et s'exprimant en tamazight, la Nature et les hommes confondus! Ne serait-ce que pour cela (qui est déjà énorme) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail et non par le biais de l'abstraction idéologique imposée au nom de la qawmiyya baâthiste, et faisant de l'école une institution étrangère, sinon à notre identité proclamée en surface, du moins à notre être national véridique, fruit intime de la géographie et de l'histoire, toutes deux connues charnellement à partir du terrain et assumées comme telles sans détour ni mensonge. Peut-être que l'arabisation indigente qui appauvrit effroyablement l'esprit des enfants et des adultes quant à la nécessaire connaissance scientifique de la terre et de l'humanité algérienne, incitera-t-elle ses responsables à prendre exemple sur l'effort prospecteur méticuleux se rapportant à l'Algérie de tous les lieux et de tous les jours, effort inhérent aux langues populaires si attentives (à leur manière) aux phénomènes les plus infimes et aux signes ténus de la Nature de notre attachante région nord-africaine. La pédagogie scolaire et de l'enseignement supérieur, en transposant à son niveau, avec des moyens appropriés, cette légitime initiation à la terre, à la faune, à la flore, aux mille réalités concrètes (et méconnues) du Maghreb, fera gagner à notre identité en débat perpétuel et injuste, les certitudes dont elle a besoin pour s'affirmer et s'épanouir. Ainsi, se trouvera démentie l'interrogation suspicieuse et vraiment inattendue de la part d'un illustre étranger qui s'exprime à notre sujet dans les termes suivants, tellement le complexe algérien de l'absence d'identité est devenu proverbial. Il s'agit de V.S. Naipaul, écrivain originaire de l'Inde, né dans l'émigration à Trinidad et Tobago (Antilles anglaises) et qui a beaucoup écrit, surtout des romans, sur les pays du Tiers monde en les jugeant très sévèrement. Il dit, en l'occurrence, dans une interview au journal Le Monde : “Pourquoi voudriez-vous me réduire à une seule chose?

Je ne crois pas à vos Algériens qui ne savent pas qui ils sont...”. Ainsi, la triste réputation des Algériens de l'après-guerre de libération nationale à la recherche d'eux-mêmes, a traversé les mers, vers d'autres continents jusqu'à ce que des inconnus, des intellectuels étrangers, étonnés, désarmés par leur cas anormal se demandent s'ils ont retrouvé ou non une identité (qui n'a jamais été perdue!) et pourquoi aiment-ils à se noyer de la sorte dans un verre d'eau quand les choses sont claires et leurs origines bien établies. Bien sûr, le problème dont je parle ici du point de vue de l'onomastique et de la sociologie des goûts et modes collectifs imprévus n'a pas de lien direct avec ce qui précède, mais il n'en reste pas moins que, dans le milieu algérien d'une indépendance récemment acquise et ouverte malgré elle à de troubles phénomènes nationalistes sous l'empire conjugué du changement et des affinités supposées, des influences éphémères ou durables ont joué, “aggravées” ou confirmées plus tard d'une façon abusive par un système scolaire arabisé à la hâte, c'est-à-dire “levantinisé” aussi dans les signes extérieurs de son processus.

"… mimétisme sauvage et confusion d'esprit… "

Ainsi, la nostalgie des prénoms anciens d'avant le tournant capricieux des années de l'indépendance, le fidèle attachement au bon goût identitaire qui ne se sont pas réalisés pour les raisons évoquées plus haut, ont subi, au contraire, un malaise esthétique, un dépaysement brutal, un “dépit” inhérents tous à d'autres choix souvent artificiels, coupés de la maghrébinité arabo-berbère et andalouse et dont notre pays a été affligé petit à petit par mimétisme sauvage et confusion d'esprit au sujet de valeurs et d'usages inconnus jusque-là ou pressentis à tort comme nationaux et dignes d'être adoptés, voire récupérés. Autrement, comment expliquer cette vogue subite de noms de femmes venus d'ailleurs et qui, même dans leur pays d'origine avaient à peine cours, utilisés d'une façon sélective selon les groupes sociaux et les activités artistiques requérant des pseudonymes d'emprunt temporaire ou de longue durée. Ceux des “enseignants” algériens de retour d'Orient où ils n'avaient pas été en mesure de distinguer entre des appellations et surnoms destinés, dans un lointain passé abbaside, aux esclaves ou courtisanes et chanteuses de la cour califale et des gynécées des vizirs et dignitaires de cette époque médiévale, et entre des noms ayant été donnés de tout temps à des jeunes filles, épouses, mères, suivant la tradition religieuse ou culturelle concernant le plus grand nombre possible de femmes, allaient être “rejoints” à partir de 1962, par des milliers de coopérants proche orient aux occasionnels ou tant soit peu formés et leurs apports divers dans ce domaine et d'autres aussi délicats et parfois décisifs pour l'impact sur la société et sa représentation du monde actuel comme l'école, l'université, le milieu urbain semi-intellectuel arabophone de tendance petite bourgeoise et de sensibilité ou d'idéologie baâthiste de droite. Or, les “innovations” onomastiques ne l'étaient pas en réalité et relevaient plutôt de l'ignorance et du snobisme, avec une pointe avouée ou inavouée de culte du passé suivant la règle de ladite idéologie. Ignorance et snobisme de ceux qui, connaissant très mal les sociétés proche-orientales contemporaines et, plus encore, leur propre société algérienne, s'ébahissaient devant des noms qu'ils entendaient pour la première fois alors que les historiens du passé, les polygraphes, les auteurs d'anthologies poétiques, les chroniqueurs et analystes de la littérature et de la musique de grande époque comme Abùl-Faraj al-Isfahàni (887-967) et même les auteurs anonymes de contes populaires les assignaient à une catégorie bien déterminée de suivantes de grandes dames, de musiciennes de palais, de concubines de princes et de captives de guerre vendues sur les marchés d'esclaves, éduquées par de bons maîtres et artistes et appartenant toujours à la classe servile ou affranchie des “jawàri” []. S'y sont ajoutées peut -être des formes similaires d'usage plus récent que les revues de “variétés” sur papier glacé du Golfe et du Liban d'avant la guerre civile ont été véhiculées à travers tout le monde arabe à grand renfort de photos en couleurs de stars de cinéma, de danseuses célèbres, de simples figurantes et de cantatrices d'expression arabophone, indistinctement des prénoms et des pseudonymes selon la tradition du genre en Occident.

Dans le rappel suivant de certains de ces noms propres qui furent le résultat d'une vogue, elle-même conséquente à une ébauche “demeurée” et “débile” d’arabisation scolaire, et surtout aux initiatives pseudo culturelles de jeunes enseignants improvisés de chez nous n'ayant rapporté du Machreq arabe que des emprunts et des impressions frelatés à la mesure d'un manque de curiosité dûment motivée pour cette grande région du monde, ses peuples, ses vestiges et son patrimoine historique encore utilisable, dans ce rappel, dis-je, il est loin de ma pensée le fait de vouloir humilier les titulaires de tels prénoms. Cependant, les noms de femmes suaves à dessein et empruntant davantage à la futilité qu'au bon sens et au goût mesuré, à une vision des choses avec, comme je l'ai déjà dit, une pointe vers l'onomastique fantaisiste propre aux malheureuses (et belles) poupées de l'esclavage et aux caprices anti-féminins des “machos” de tous les temps, car ces noms-là, superficiels et fades, tranchent sur ceux (anciens et nouveaux mais conformes à la raison, à un goût correct, au concept du Beau en général) de nos compagnes, de nos mères, de nos filles, même s'il peut y avoir un écart, une différence de sensibilité entre ces classes d'âge.

Ainsi, du jamais entendu est venu frapper nos oreilles et s'inscrire dans un état civil algérien, débridé, anarchique, snob, sans aucun garde-fou, soumis aux médiocres dévergondages inventifs et aux abracadabrantes affabulations de petits employés à peine arabisés, “modern'style” et apprenant leur savoir abécédaire dans les revues luxueuses, outrageusement peinturlurées, de certains pays pétroliers nouveaux riches qui ont peut-être résolu beaucoup de problèmes techniques de la vie moderne et du confort légitime de leurs peuples, mais en sont restés, à l'égard de la femme, à un préjugé patriarcal et même paternaliste, condescendant et protecteur, la considérant souvent comme un jouet. Ashwàq (désirs), Ibtisàm (sourire), Amàl (espoirs), Ahlàm (rêves), 'Awàtif (sentiments), Rawnaq (prestige, splendeur) Sihàm (flèches), Alhàn (voix modulées), Firdaws (Paradis), Kawthar (fleuve du Paradis), Ilhàm (inspiration), Imàn (foi),et bien d'autres dont certains franchement européens avec une intonation imperceptible surajoutée pour en faire un semblant de nom arabe : Feriel, Jihàne, Ghizline, Sousàn, Lynda, Leticia ! Passe encore pour Nisrine (orthographié et prononcé Nasrine), Saousan (assimilé à Suzanne alors qu'il s'agit d'un nom de fleur), Mounà. Et pourquoi tous ces pluriels : “espoirs”, “sentiments”, “flèches”, “désirs”, “rêves” ? Relisez les contes des Mille et une nuits, vous trouverez des prénoms d'hommes et de femmes de moins mauvais goût, avec une recherche indéniable d'esthétique et une certaine cohérence conforme à la tradition et à la nouveauté ! Dans l'ensemble, les noms empruntés au Machreq moderne, en dehors de l'Egypte et de la Jordanie, sont vraiment tirés par les cheveux et tout à fait improvisés, comme sur un coup de tête, ou un simple détail physique dont on n'a quand même pas une idée bien nette à la naissance de l'enfant, par exemple le prénom : Heyfà (svelte, élancée) ou Meyyàda (qui se balance comme une branche souple). Noms qui n'obéissent à aucune logique du genre sinon à un certain engouement passager, capricieux, alors qu'ils devraient se référer, bien à l'avance, à des normes tenant compte d'un usage établi ou susceptible d'éviter au porteur du nom choisi le ridicule et parfois le déni.

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ISSN : 1270-9131