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Dib le rebelle

Par Maurice Le Rouzic
Algérie Littérature Action N° 18 - 19

Mohamed DibSi diable veut, le dernier roman de Mohammed Dib, dont Algérie Littérature / Action a parlé — mais pas assez — dans son dernier numéro, continue de susciter des textes et de ravir les lecteurs…

Un livre de Mohammed Dib est toujours un événement. Plusieurs raisons à cela. D'abord, parmi les écrivains algériens, il est de ceux (sinon celui) qui publient depuis le plus grand nombre d'années. Un demi-siècle en vérité. La Grande Maison, son premier roman date de 1952, mais auparavant, Les Cahiers du Sud avaient publié certains de ses poèmes. Lui-même a avoué avoir commencé à faire profession d'écrivain en 1948. Certes, en littérature la longévité n'est pas forcément un critère de qualité. Pour Mohammed Dib, les deux, loin de se contrarier, s'épaulent et font route de pair. De ce fait, il est celui qui a accumulé le plus d'expériences de différents ordres.

Expériences littéraires bien entendu : dans sa bibliographie se croisent romans (les plus nombreux), poèmes, contes, nouvelles, sans oublier une pièce de théâtre (Mille houras pour une gueuse, créée en 1977 au festival d'Avignon). Ses romans eux-mêmes ont évolué au rythme du demi-siècle. Retenons quelques adjectifs qui peuvent leur être accolés : réalistes, fantastiques, énigmatiques, déconcertants, "nouveaux", poétiques, épurés...

Expériences personnelles également, qu'on pourrait encore dire politiques ou sociales, que sont l'exil depuis 1959, les voyages, la Finlande... Libre à chacun d'y repérer des liens de cause à effet, mais il est indéniable qu'aujourd'hui, Mohammed Dib est parmi les deux ou trois meilleurs écrivains que l'Algérie ait donné. Une référence en tout cas. Une sorte de maître.

Après la trilogie nordique, après L'Infante Maure (1994), le voilà qui revient aujourd'hui vers l'Algérie. Il est vrai que le mouvement avait été amorcé en 1995 par la publication du recueil de nouvelles intitulé La Nuit Sauvage. Retour nécessaire que Dib a explicité dans la postface de ce recueil. Retour due à la dure réalité qui impose à l'écrivain une "responsabilité morale" face aux événements qui, de façon sinistrement récurrente, endeuillent son pays et tous ceux qui l'aiment. C'est dans ce mouvement qu'il faut situer Si Diable veut.

Comme tous les grands livres, celui-ci peut se lire à plusieurs niveaux. Il s'agit d'un roman, donc, d'abord, d'une histoire : celle d'Ymran, un jeune adolescent qui vit avec sa famille dans la banlieue d'une ville française. A la suite du décès de sa mère, il revient au bled où l'attendent son oncle Hadj Merzoug et sa tante Yema Djawhar. Il s'y trouvera confronté à des traditions et à une fille — Safia — qu'il ne comprend pas. Il devra y faire face à des événements — l'attaque du village par une meute de chiens ensauvagés — qui le laisseront désarmés. Pris dans la tourmente, emporté par sa spirale aux allures de cataclysme, il ne pourra trouver ses repères dans une société qui lui demeure étrangère et à laquelle il reste étranger.

On le voit, ce roman est aussi une réflexion sur le retour au pays, les racines, les traditions, l'altérité, l'intégration. Y a-t-il des ponts possibles entre deux civilisation, deux modes de vie aussi éloignés. Deux jeunes filles intriguent Ymran : Cynthia en France, Safia à Tadart. Au-delà du rapprochement phonétique, au-delà du sexe, existe-t-il d'autres points communs entre les deux adolescentes? Le gouffre semble si béant entre ces deux figures féminines, l'une aussi lumineuse et lisse que l'autre est sombre et tourmentée, l'une faisant jaillir la vie de son violoncelle aux accents douloureux, l'autre balançant mécaniquement une baratte où le beurre est "déjà mort".

Réflexion toujours présente, jamais lourde car la langue de Mohammed Dib a cette légèreté de l'aigle qui plane au-dessus de l'Azru Urufane, ce sommet qui domine Tadart, mais en même temps puissance tutélaire. Une langue poétique où l'image domine, où la métaphore est reine. L'écriture de Dib se tient toujours à la limite entre le réalisme et le fantastique, le quotidien et le rêve. Témoin cette scène où Safia, devant les jeunes assemblés, laisse éclater dépit, colère et désespoir, déchire sa robe, est récupérée par son père et amenée sur un cheval qui devient "Borak, l'alezan divin qui se sauvait en la portant dans ses bras puissants (...) et secouant une étrange crinière or et sang". Cette langue soluble et fluide, à forte charge onirique, fait de Safia une Cassandre, une Antigone et d'Ymran l'Ange qui apporte désordre et révélation. Deux figures mythiques.

En rester là serait peut-être ne voir que la surface des choses, manquer une dimension du roman. Cette langue poétique autorise de Si Diable veut une lecture symbolique, ... politique. Qui sont ces chiens qui, retournés à l'état sauvage, vivent dans la montagne et ne reviennent au village que pour semer terreur et désolation? Quelle est cette horde qui "éventre", "égorge" et "décapite"? N'avez-vous pas déjà lu ces mots autre part? A propos d'autres événements? Ne les lisez-vous pas tous les jours? Ne vous assourdissent-ils pas? "La vie est devenue une fable insensée dans un monde voué à l'abomination". Ainsi pense Hadj Merzoug après l'attaque des chiens. Et il ne peut s'empêcher de poser "l'inévitable question : quand les autres reviendront-ils? Les chiens. Ils ne s'en feront pas faute". Tout le livre peut se lire aussi comme une allégorie de l'Algérie d'aujourd'hui. Une Algérie devenue une énigme. Une Algérie livrée aux massacres, aux barbares, aux chiens. Une Algérie où les assassins haïssent toute forme de culture. Une Algérie où même la tradition ne protège pas, ne sauve pas. Une Algérie convoitée par Iblis. Un Algérie où diable voudrait. Une Algérie cependant qui résiste, se bat, repousse les chiens fanatisés, consciente peut-être que "en cette période-ci, le soleil meurt pour renaître, et le monde meurt et renaît avec lui". Ce n'est pas simple hasard si, à l'issue de cette histoire tragique, de ces journées sauvages, ce sont des images de "rémission et de nouvelle naissance" qui fleurissent sous la plume de Dib. Pas un hasard non plus si ces images sont portées par "les femmes, toujours elles..."

Tout cela, tous ces niveaux de lectures (et d'autres peut-être) se croisent, s'interpénètrent, se télescopent dans ce beau roman de Mohammed Dib. Aucune lecture n'exclut une autre. L'oeuvre est ouverte, rebelle. Dans sa limpidité et sa complexité, elle illustre cette réflexion que Dib faisait déjà dans la postface de La Nuit sauvage : "Écrivant, ou lisant, nous vivons aussi un rêve. Et nous sortons d'un roman, que nous écrivions ou lisions, comme nous sortons d'un rêve :

uniquement avec cette question en tête, qu'est-ce qui fait sens? Eh bien, à mon sens, cela ne pourrait être que le mystère dont la continuité ne cesse de s'entourer et contre quoi je me surprends sans cesse à pester. Et si c'était une auberge espagnole où vous serait servi juste ce que vous auriez apporté?". N'hésitez pas. Poussez la porte. Entrez dans cette auberge.


Mohammed Dib, Si Diable veut, Paris : Albin Michel, 1998
Mohammed Dib, La Nuit sauvage, Paris, Albin Michel, 1995

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ISSN : 1270-9131