Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

Assia Djebar ou l'impossible exil

Assia DjebarPar Leïla Zhour
Algérie Littérature Action N° 47 - 48

En attendant la goutte qui va faire déborder la terre, où dois-je déposer mon coeur? J'hésite entre la haine brune et les mâchoires de la douleur; toutes deux font crier à aiguiser les couteaux. Ouvre tes bras, ô ma mémoire, il est temps d'accueillir l'oubli. Je gémis chaud comme un été. Je gémis donc je suis. (Nadia Tuéni,  (La nuit des étrangers, in Jardin de ma mémoire, Flammarion, 1998.)

« Je vous adresse cet article consacré à Assia Djebar, écrit à l’occasion d’un travail sur cette auteur avec des élèves.C’est en relisant plusieurs de ses ouvrages qu’il m’a paru indispensable d’en faire un peu plus qu’un simple travail de cours. Ainsi cet article est-il né. »

Assia Djebar. Voilà. Le nom est écrit. Il y a si longtemps qu'il est en moi que le voir ainsi posé, cela passerait presque pour une trahison. Mais non. Il faut dire, il faut écrire cette fascination, l'expliquer, la décrypter. Assia Djebar est l'une des voix qui m'ont faites. Elle a ouvert devant moi des portes qui demeuraient désespérément closes. Ses hantises ont apprivoisé les miennes, un peu. La force de ses mots dans le silence comme dans le fracas a inventé une cartographie de l'écriture qui a délivré ma parole, qui m'a appris à dire.

Oh, bien sûr c'est un grand écrivain, bien sûr tout un chacun sait, pressent, ce que son oeuvre a de majeur, d'immense. Mais ces constats ne disent rien d'elle. Rien de ce qui passe d'elle à moi, lectrice, lecteur, quand de ses écrits jaillissent à la fois ténèbres et lumière, peur et courage. Elle m'a bouleversée de façon définitive. Saurai-je expliquer cette puissance dans laquelle se mêlent à la fois la souffrance et la clarté, l'aspiration nécessaire au meilleur de l'humain et la terrible nécessité du désespoir face à l'abandon de cette même humanité? Le saurai-je? Ce souffle si intérieur surgi de la phrase me propulse dans le texte comme une nef consentante et désorientée soumise au vent du Sud. Pourtant, ce n'est pas une rêverie exotique mais bien une reconstruction du temps et de l'espace qui s'offre alors à moi, interminable horizon de conscience qui me mèneà ce que je suis, femme vivante.

S’exiler en terre de lucidité

Car l'écriture d'Assia Djebar est une conscience. Elle est juste au-delà de ce Rien qui me leurre. Elle est désillusion là où des mythes trop faciles croient triompher. De quoi parle-t-on? De la colonisation peut-être… de l'indépendance, de la vanité des revanches, de la tristesse des victoires qui vous saignent. C'est tout cela. Il existe une guerre permanente qui ronge les âmes, qui dévore l'Algérie de l'intérieur, qui lui dérobe sa voix. Le dire, le toucher jusqu'à la blessure inguérissable, c'est s'exiler en terre de lucidité, certes, mais aussi s'exiler sur les frontières d'une souffrance dont on ne revient pas. L'enjeu est tel qu'on ne peut renoncer. Il faut cela, il faut ce mal de la parole, cette mise à nu sobre du passé qu'on n'a pas pu ou pas su exorciser pour avoir le droit d'attendre autre chose par la suite. Quoi, je ne sais. Mais les mots ont ce pouvoir de nous dessiner un bien là même où l’on ne croit déchiffrer que de la douleur.

Je ne m'avance ni en diseuse, ni en scripteuse. Sur l'air de la dépossession, je voudrais pouvoir chanter. Corps nu — puisque je me dépouille de mes souvenirs d'enfance — je me veux porteuse d'offrandes, mains tendues vers qui, vers les Seigneurs de la guerre d'hier, ou vers les fillettes rôdeuses qui habitent le silence succédant aux batailles. Et j'offre quoi, sinon les nœuds d'écorce de la mémoire griffée, je cherche quoi, peut-être la douve où se noient les mots de meurtrissure. (L'amour la fantasia).

Les mots eux-mêmes ne sont pas simples. Elle achoppe encore sur la question des mots. Comme Jabès elle ne cesse de les interroger car ils sont présents, immanents parfois, mais rien ne vient d'eux seuls. La langue les travestit, les trahit aussi. Penser les mots, c'est penser la langue, c'est penser l'architecture de la pensée, c'est douter jusqu'au fondement.

Assia Djebar écrit dans une langue d'exil (mais que ce mot revient donc souvent ici) et cette terre de langage est domaine véritable, une indéniable possession qui assoit l'âme, qui abrite l'être. Ce n'est même pas un choix. Écrire en français est imposé, contrainte lourde aux relents d’Histoire terrifiants mais cela comporte à terme une liberté, une possible liberté, celle de dire l'autre, le monde, soi et les liens du sens par les mots de l'appropriation. Est-ce une victoire? Mais sur qui, sur quoi? Non. C'est un fait. Rien de facile, mais un fait qui s'impose.

Le français venu dans la souffrance jusqu'aux rives de sa culture, accompagné d'un cortège de morts, s'est transmué en langue de l'évasion parce que les méandres de l'attachement culturel sont multiples et les issues du labyrinthe aussi. Ses premiers pas hors de chez elle, hors du monde des femmes de langue arabe ou du dialecte l'ont menée vers la langue française.

"Fillette arabe allant pour la première fois à l'école un matin d'automne, main dans la main du père…" (L'amour la fantasia)

Ce sont les premiers pas vers le français et la phrase, lumineuse, limpide, revient à l'envi parce que là se trouve le noeud. Sortir, c'est se confronter à l'autre et l'autre, c'était alors un langage autre. De cette lutte pour accéder à la parole reconnue, il y a eu une mort, petite mort de soi, implosion gravifique d'une culture bafouée qui renaîtra seulement plus tard, sous des mots inconnus, des sonorités étrangères, un chant d'exil. Et l'être devient cela. Il demeure ce champ dévasté où soi a dû affronter soi avant de pouvoir enfin nommer cette souffrance, déracinement-enracinement. La langue vient donc d'un intérieur où s'affrontent en silence des heurts extérieurs. La langue est forgée de conflits, de contradictions.

A ce compte, le secret de l’être ne résiste pas à la nécessité littéraire de tout voir, tout embrasser afin d'endiguer la violence intérieure. Impérieuse, la vague du dire brise les tabous et part en quête de ces hiatus qui sont à l'espace intérieur ce que sont les gouffres ou les plus hostiles déserts au réel qui baigne nos corps.

La mémoire des femmes Pourtant, la réalité elle-même s'enracine dans les lieux mentaux du langage. Pour éclairer son histoire, Assia Djebar éclaire de son regard l'Histoire. C'est un appui de la pensée. Déconstruire les apparences, mettre à nu les blessures fondatrices et pour cela, inlassablement, relire le discours sur l'hier.

Femmes loin de Médine est la plongée dans un passé si lointain qu'il a l'aspect débonnaire des certitudes. Mais de ces certitudes on peut extraire tant de mensonges, tant de mal, que redonner la parole aux premières rawiyates et non répéter inlassablement les légendes, écouter ces femmes qui furent autant que les hommes fondatrices d'une civilisation, d'une culture, c'est se livrer au sacrilège d'une libération. Les femmes qui ont entouré ou rencontré le Prophète avaient une densité, une aura qu'on leur a ôté au plus vite. Rendre à Fatima la justice de sa réclamation et, à travers cela, proclamer le droit de ses innombrables héritières à la justice, à l’humaine justice, rendre à Aïcha la vérité de sa jeunesse, ses sentiments et ses blessures, pour ne citer que ces deux exemples trop connus, c'est se retrouver en tant que femme dans l'imaginaire musulman. C'est ne plus se perdre dans le discours des mangeurs d'histoire. C'est accéder à un seuil sur lequel buttent les structures sociales les mieux ancrées et dépasser l'aveuglement douloureux du silence, du renoncement.

Aïcha "mère des croyants" parce que première des rawiyates (…) elle voit son destin se dessiner : oui, nourrir la mémoire des croyants, entreprendre cette longue patience, cet inlassable travail, distiller ce lait goutte à goutte. Préserver, pour toutes les filles d'lsmaël, parole vive. (Femmes loin de Médine)

Fille d'Aïcha en un certain sens, Assia Djebar fuit le silence car son regard est celui du langage. Elle passe au tamis l'indéchiffrable sable d'un temps occulté. Tournée vers l'extérieur, à la manière de ces devinettes tifinagh écrites sur le sable comme un envol de syllabes venues du fond des temps, elle exhume sans fléchir les secrets et les aveuglements qui font de la culture implicite une prison de l'esprit.

Écrire devient cette tension dans laquelle on se rejoint. Miroir ou double — et ce ne serait pas la même chose — I’ écriture du temps offre à l’être présent une limpidité historique et recompose une réalité sans fard. Si c'est un miroir que d'écrire la quête de soi dans les dédales d'un passé qui nous obsède, c'est que l’Histoire nous fait. Déjouer les pièges des labyrinthes idéologiques donne à voir l'instable du présent, malgré la permanence en nous de ce mouvement pendulaire du passé vers le présent. Nous sommes ces êtres à l'ego puissant, mais tant d'autres aussi, tant de voix font le siège, oui, de nos savoirs et de nos désirs. Elle a choisi de laisser résonner la clameur de ces voix jusqu'à en être remplie, façonnée.

Mais est-ce un choix? Peut-être n'y avait-il pas d'alternative devant l'inéluctable douleur de la conscience. L'Algérie est ma demeure et dans son paysage, des femmes et des hommes ont posé chacune des pierres qui ont fait mon esprit. Et je n'oublie pas qu'ils en ont payé et en payent encore le prix de l'atroce.

Le double de l’écriture

Si l'écriture révèle en nous un double, c'est qu'on est non seulement l'ensemble de ces voix dans leur simultanéité, mais aussi ce temps, cette mesure infiniment distendue, distante même, qui nous fait partie prenante d'un passé. Depuis ici, maintenant, je plonge dans l’hier. Hier m'appartient par sa vérité et je me dévêts de tous les faux semblants du discours. Écrire me fait regagner cette part de soi qui nous échappe sans cesse, me réapproprier le récit de ce que je suis en un temps diffus et vivant qui abolit les mausolées. Est-ce douloureux?

Dans l'écriture, le double est ce qui apparaît de soi. Cette vérité a cheminé dans les marécages du doute avant d'arriver là. Mais jamais immobile, jamais éternelle, l'image change. Un mouvement qui me sauve mais n'épargne pas la souffrance. Quand le passé m'atteint de plein fouet, je demeure pantelante, en proie au déséquilibre, mais forte au coeur de cette fragilité car vraie, un peu plus vraie.

Je me prends alors à vouloir plus. A vouloir tout savoir d'elle, auteur qui m'accompagne si bien. Oh, pas son existence privée. Je ne sais rien. Mais elle en ses échos, ses silences, sa lecture du lieu et du temps qu'elle traverse. Moi dans ses pas, je suis un autre regard, j'apprends les mots qui disent, qui construisent.

Nous, enfants dans les patios où nos mères nous apparaissent encore jeunes, sereines (…) nous, dans le bruissement alangui des voix féminines perdues, nous en percevons encore la chaleur ancienne… mais rarement le recroquevillement. Or ces îlots de paix (…) n'est-ce pas un peu de cette autonomie végétale des Algéroises du tableau, monde des femmes complètement séparé? (Femmes dans un appartement d'Alger)

Je veux sortir. Je veux être hors du tableau de Delacroix. Il est dans mon imaginaire la marque d'une appartenance fallacieuse. Je veux sortir à toute force d'une immobilité qui me rongerait de silence et d'oubli.

Je veux vivre la rencontre de l'autre en mots libres et violents. Je veux m'exiler d'une solitude qui n'a jamais trahi que l'espoir. Que les morts aient enfin un nom pour exister parmi les vivants! Je veux dénoncer les rivages de l'inerte et ne pas échouer dans une anse trompeuse d'évidences tacites. Rien n'est donné, rien ne vient seul. Je m'exile de la torpeur d'une souffrance ronronnante pour plonger dans l'acide d'une vérité à découvrir sans cesse.

Dans le temps l'écriture est ce double qui révèle à la lumière de l'entendement les visages du passé. Dans les lieux de l'imaginaire, elle est donc l'exil à la fois douloureux et salutaire qui met toute chose à distance, sur une frontière entre soi et l'absolue indifférence, où tout serait étranger. L'écriture est un passage. Une porte entre moi et l'autre, en ce que l'Autre a de plus immense. L'écriture défait le secret de l'intransmissible, crée cette indispensable transition de moi en devenir parmi les autres, dans le monde.

Que reste-t-il à dire? Une nostalgie brûlante, faite de violence et de désir m'étreint à chaque lecture. Une vie riche de milliers de vies grésille en moi. La voix d'Assia Djebar a cette résonance particulière qui me dit toute la souffrance tapie sous les silences coupables, qui débusque la malédiction du mutisme sous l'artifice des belles paroles. Ouverture, je le redis, les mots me délivrent du froid et de l'oubli. Ils jettent des passerelles vers d'inaccessibles trous d'ombres et j'admire, oui, j'admire sans limite cette force déchirante, cette force où transparaissent toutes les blessures et qui pourtant ne laisse pas l’Être renoncer à sa conscience.

Assia Djebar, c'est une rencontre infinie. Elle est carrefour et je me présente devant des textes qui me dépouillent de toutes les prétentions de l'illusion. J'y plonge jusqu'à trouver une main vivante, parole de l'Autre en chemin aussi. Je me réconcilie au-delà de l'impuissance de chaque propos avec l'acte si doux, si dur, de dire la vie en son insoutenable densité, de lire la vie, cette nécessité intègre.

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131