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Taos Amrouche : “La Femme Sauvage”

Taos AmrouchePar Jacqueline Arnaud
Algérie Littérature Action N° 3

La solitude dans laquelle étouffe Aména, jeune Kabyle élevée dans une  famille convertie au christianisme, tient au sentiment douloureux de sa différence raciale. Son éclosion à la féminité en est gravement perturbée. Sa beauté étrange, son caractère grave et passionné, attirent un jeune Européen, Robert, mais le frappent aussi d’un malaise profond qu’il ne parvient pas à surmonter. Bien que terrorisée par le tabou de la virginité inculquée par une mère admirable et inflexible — la marque indélébile d’une naissance illégitime renforce l’atavisme et le christianisme conjugués — Aména est prête à se donner. Robert éternise les fiançailles sans parvenir à faire le pas, accumule les maladresses et finit par la brutalité. Après quoi, un abandon lamentable encore plus que cynique révolte Aména dans son sens de l’honneur et de la justice :

“Je n’étais pas vierge, puisque mon père n’était pas général et que j’étais une indigène.”

Taos Amrouche, Solitude ma mère, roman. Préface de Jacqueline Arnaud. Paris : Joëlle Losfeld, 1995, 230 p., 108F.

Elle se dresse comme une Electre, retourne à “l’âge du silex”, à la loi du sang, et exige d’un frère très admiré le châtiment du coupable. “Il n’y a plus un seul homme au monde”, conclut-elle avec amertume quand on lui conseille l’oubli et le mépris : “Le manque de grandeur de ce dénouement m’écrasait.”

Profondément déséquilibrée après cette opération, Aména va d’échec en échec. Elle se ferme comme un coquillage. Belle, elle provoque l’agression et refuse de se laisser apprivoiser. Dès qu’elle n’est plus soutenue par l’amitié fraternelle de Michel, qui en aime une autre, Aména va de faux pas en faux pas. Elle se donne sans se donner, par lassitude, par dégoût, par haine d’elle-même. Elle se rejette de l’un à l’autre : pour éviter le vieux Madrargue, en qui longtemps elle a cru voir un protecteur à l’abri “des passions et des tempêtes”, elle épouse Olivier, mais l’admiration que lui porte le sculpteur Ortéga, en pur esthète, détruira le couple. Divorcée, elle connaît un bref répit avec Adrien, mais la mort lui enlève ce second mari.

Quant à Luc, le psychiatre, dont l’attention passionnée guérit Aména de ses angoisses, il ne saura pas tenir ses promesses, repousser les pièges d’un conformisme incomplètement banni.

Bien que certains hommes qui l’ont aimée en aient soupçonné la profondeur, Aména a toujours eu le sentiment que “personne ne voulait tenir compte de [ses] racines”. Au cours des longues nuits d’insomnie, elle fouille le passé pour tenter de le comprendre. Elle est de ceux qui “recherchent la confrontation avec la mort”, pour qui l’exigence de vérité est absolue. Elle est désormais capable de dépasser son destin particulier, de lui donner sa place dans le désordre du monde.

“La fatalité qui me poursuit, je sais aujourd’hui qu’elle est le lot de tous les déracinés à qui l’on demande de faire un bond de plusieurs siècles. Ignorante, poussant au gré du souffle rude de nos montagnes, mon destin eût été celui d’une fille de notre tribu, issue d’une orgueilleusse famille. Ni Racine, ni Mozart ne m’eussent manqué. C’est la civilisation qui a fait de moi cet être hybride. Pourquoi faut-il que ce flambeau qu’on se flatte de porter aux populations primitives provoque des déchirements et rende inapte au bonheur tous ceux qui me ressemblent?”

L’originalité du livre, c’est d’exprimer à la fois un effort désespéré pour bondir par-dessus les siècles, et une ferveur indestructible pour les origines.

Une scène curieuse montre, à Fès, une Aména avide de bonheur et d’apaisement, bouleversée en écoutant une jeune femme berbère, parée de draperies et de bijoux traditionnels, chanter les vieux chants de sa race “comme des projectiles lancés du fond des âges”. L’auteur se dédouble ici en deux personnages exprimant les deux postulations simultanées auxquelles sa vie est fidèle, puisqu’elle pratique tour à tour, ou à la fois, l’écriture en français et le chant berbère.

Le roman est très fortement composé : le souvenir de Luc, le dernier confident, celui qui a aidé Aména à remonter la chaîne de ses expériences douloureuses, sert de fil conducteur à travers tout le livre. Alternent les chapitres de douceur rêveuse (le Beau Clair, Luison, les passages sur Michel), avec ceux d’une intensité dramatique poussée au paroxysme (les scènes avec Robert, Saphirs, Rachid). Cet art du contraste est un trait maghrébin, comme ceux qui décèlent le ton et le style : le sens de la beauté, des belles matières, des beaux objets, l’ivresse devant le printemps, la profusion sentimentale, font place à l’âpreté tranchante dès que l’honneur ou la justice sont en jeu, à une amère délectation d’Aména devant les contrariétés de sa nature, à un goût de la confrontation cruelle avec le destin. Le style, qui traduit ces nuances et ces mouvements, cultive les images qui allient la succulence à la simplicité, mais se plaît aussi dans les arêtes vives de l’analyse dépouillée. L’ensemble de l’ouvrage a l’unité qui lui vient d’une personnalité forte et fière, à laquelle on ne fait pas facilement courber la tête :

“Comme ma mère l’Afrique qui, depuis des millénaires, a été convoitée, violée par les invasions successives, mais se retrouve immuablement elle-même, comme elle je suis demeurée intacte, malgré mes tribulations. Car je la sens encore frémissante, en moi, l’ardente jeune fille, l’arbouse flamboyante que je fus à dix-huit ans.”

On croirait entendre la Femme sauvage.

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ISSN : 1270-9131