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Ethnologie et Histoire :Camille Lacoste-Dujardin, Opération oiseau bleu, essai. Paris : La Découverte, 1997.

Camille Lacoste-DujardinPar Aïssa Khelladi
Algérie Littérature Action N° 41 - 42

Ce livre aurait pu s'intituler "A quoi sert un ethnologue?" ou bien “A quoi sert l'ethnologie?” Ce sont là deux questions que l'opération Oiseau bleu, initiée par les services secrets français, avec une implication majeure de l'ethnologue Jean Servier, pendant la guerre d'Algérie, aurait pu poser. Mais contre toute évidence, ce ne sont pas ces questions, très ambitieuses il faut le dire, que Camille Lacoste-Dujardin a décidé d'affronter. Ethnologue elle même, spécialiste connue d'un domaine qui était aussi celui de Servier — la Kabylie — , elle leur a préféré un autre type de questionnement, courant le risque ainsi de passer à côté d'une problématique importante mais, paradoxalement, donnant ainsi à son ouvrage son intérêt premier qui est celui, proprement ethnologique, de nous offrir une étude plus complète des Iflissen — ceux-là même qui furent les acteurs de l'opération Oiseau bleu.

Mais à la différence de Servier, peu soucieux semble-t-il des données historiques — cette affirmation est pour le moins étrange, sachant comment l'histoire de l'Algérie l'avait impliqué — , Camille Lacoste-Dujardin va, tout au long de cet ouvrage bien documenté, accorder leur place à ces aspects historiques qui auraient fait défaut à Servier. Admettant qu'elle a pour elle, "le recul" nécessaire à son entreprise, elle refait donc le travail de Servier, le complète, le met en perspective sur le plan historique et en tire les enseignements. Le résultat est remarquable.

Reste que nous sommes dans l'Histoire, dont une certaine actualité politique que vit l'Algérie aujourd'hui — donc les Iflissen — renouvelle l'intérêt, donnant au livre de Camille Lacoste-Dujardin des dimensions qui débordent largement le cadre purement ethnologique.

Comment dès lors concilier les deux dimensions, historique et ethnologique? L'auteur en est conscient et plaide pour inscrire l'Histoire comme donnée ethnologique importante — il est même question de "conception renouvelée de l'ethnologie", ce qui n'est pas peu dire. En réalité de quoi s'agit-il? Il faut reprendre les conditions mêmes dans lesquels Servier a travaillé. La France était engagée dans une guerre contre le FLN et l'ethnologue était lui-même engagé dans cette guerre. Ses raisons, ses objectifs, étaient politiques et non pas scientifiques seulement. Autrement dit, il ne s'agissait pas pour Servier de donner raison à l'ethnologie contre une entreprise de guerre menée par des militaires français à l'encontre de populations dont personne à l'époque, pas plus Servier qu'un autre, n'ignorait la situation misérable, mais de mettre ses connaissances au service de cette guerre, ou du moins au service d'un idéal d'une Algérie française où les autochtones n'auraient pas droit de cité et que la guerre elle-même, livrée au nom de cet idéal, était là pour démontrer. Plus prosaïquement, l'objectif qu'on avait assigné à Servier était d'aider, par ses connaissances et son activisme, à mobiliser les Iflissen contre le FLN. En vertu sans doute de ce fait peu scientifique que les Iflissen étaient dans leur ensemble soit des idiots, soit des citoyens français; or, ils n'étaient ni l'un ni l'autre. Ils n'étaient pas idiots puisque l'évolution ultérieure de la situation a validé amplement leur perspicacité; ils n'étaient pas français, car il eut fallu qu'on leur donnât la possibilité de l'être — faut-il rappeler ici que les Algériens musulmans en général n'avaient pas droit à la nationalité française? Telle est l'explication de l'échec de Servier et du fiasco de l'opération Oiseau bleu.

Ce qui confère au travail de Camille Lacoste-Dujardin une certaine confusion, c'est que ces évidences, comme elles avaient échappé à Servier, en son temps, semblent aujourd'hui lui échapper à elle aussi. Elle ira jusqu'à imputer à son collègue une approche des Iflissen mal faite, sur un plan de rigueur scientifique s'entend, négligeant cet aspect primordial de l'engagement politique de Servier et de son implication sur un terrain dont le côté scientifique n'était qu'un simple aspect. Affirmer par là que l'Histoire est une donne nécessaire à la compréhension purement ethnologique nécessiterait des démonstrations autres que celles qui nous sont fournies dans cet ouvrage.

Les deux situations observées par Servier et par Camille Lacoste-Dujardin sont totalement différentes et situées dans des périodes éloignées l’une de l’autre. Le fait même que les Iflissen ne "sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient dans les années cinquante" ne signifie nullement que Servier les a observés différents de ce qu'ils auraient pu être des siècles auparavant. Il y a même lieu de croire que l'observation de Servier, même contredite par l'évolution de l'opération Oiseau bleu, avait tout lieu d'être la bonne, car en 1956, la situation des Iflissen, du fait de leur misère économique suscitée par des siècles d'occupation et de colonisation, était restée dans un état archaïque proche de celui qu'il décrivait alors. Et le fait qu'aujourd'hui ils soient si différents n'implique pas que l'ethnologie doive systématiquement, c'est-à-dire en dehors de toute référence au contexte général, inscrire l'Histoire comme donnée permanente et importante. En tout cas, la démonstration ici manque singulièrement de rigueur.

Mais il n'y a pas que cela. Que se serait-il passé si Servier était arrivé, en 1956, aux mêmes conclusions que Camille Lacoste-Dujardin en 1997 — ce qui, d'ailleurs, aurait constitué un paradoxe absolu — à savoir qu'il ne fallait pas armer les Iflissen contre le FLN? Une pareille posture aurait-elle changé quelque chose à l'évolution de l'Algérie vers son indépendance? Etait-ce là, dans l'insuffisance supposée de l'ethnologie de l'époque, que se situait le nœud du problème? Sur ce point, l'ouvrage laisse un fort sentiment de malaise...

Malaise alimenté par des considérations tout à fait malheureuses sur les Kabyles et la Kabylie dont Camille Lacoste-Dujardin semble vouloir faire, reprenant un vieux rêve colonial, des entités tout à fait à part du reste des Algériens. En ce sens, elle adopte à son insu l'exacte posture de Servier dont elle dénonce pourtant l'aveuglement. Contre toute vérité historique, elle affirme que les Kabyles sont le berceau du nationalisme algérien et que la lutte pour l'indépendance c'était eux qui l'avaient menée et qu'elle leur avait été en quelque sorte confisquée par les "autres" qui avaient peu combattu.

Face à une population en évolution, les islamistes, porteurs de références figées, seraient aux antipodes de cette vérité que Camille Lacoste-Dujardin croit pouvoir opposer aujourd'hui à une certaine conception anhistorique de l'ethnologie dont elle accuse Servier d'avoir été l'illustration dans le cas précis de cette Opération oiseau bleu. Ce faisant, c'est sa propre démarche que l'auteur devrait interroger. Car, mieux que celle de Servier, qui avait contre lui des circonstance autrement plus difficiles, c'est toute la conception de Camille Lacoste-Dujardin qui est parasitée par les a priori idéologiques. L'Histoire pourrait être un élément de richesse pour une approche ethnologique renouvelée, en tout cas c'est aux spécialistes de trancher, mais la question posée alors a trait aux difficultés d'être "neutre" par rapport à l'Histoire. Les contre-vérités émises ici (aussi bien sur l'origine de l'Étoile nord-africaine, sur la scolarisation massive des Kabyles ou sur la situation exsangue de la Kabylie à l'approche de l'indépendance, tous domaines qu'il n'appartient pas à l'ethnologie de trancher), expédiées hâtivement et sans aucune précaution scientifique par l'auteur, indiquent bien les limites d'une discipline; en particulier quand elle ambitionne de servir d'outil aux "politiques" — hier aux "militaires". Et là-dessus, Camille Lacoste-Dujardin ne s'en cache pas. N'est-ce pas là que réside le vrai problème?

En voulant porter la spécificité kabyle là où elle n'est pas, L’Opération Oiseau Bleu illustre une incompréhension permanente d'une certaine vision française, préjugeante et idéologisante, qui est à la source de beaucoup de conflits entre deux communautés, l'européenne et la musulmane.

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ISSN : 1270-9131