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Le groupe Zebda : "Je suis né lorsque j'ai compris ma différence"

ZebdaPar Maryline Huchon
Algérie Littérature/Action -  N° 71

"Je suis pas né le jour de ma naissance
Je suis né lorsque j'ai compris ma différence"
Extrait de "Je suis" dans l'album Essence ordinaire

Zebda est un groupe de musique citoyenne, entendons par là que ces Toulousains, depuis leur début dans les années 80, ont exprimé de manière artistique un état des lieux d'urgence avec une musique métissée et parfois humoristique sans finalement l'être vraiment. Aucun sujet n'est tabou pour le groupe Zebda. Des problèmes liés directement à l'immigration, aux inégalités sociales, au racisme, tout y passe. Zebda ne craint en aucun cas de dire tout haut ce que certains pensent tout bas.

Le groupe est conscient d'une certaine réalité et n'hésite pas à en rendre compte. La société a des défauts. Zebda les met en lumière dans ses chansons et les dénonce sans détours. Il ne faut pas pour autant se décourager et il convient de "rester motivés" selon ses propres termes.

Mais comment donc espérer se faire reconnaître par le centre lorsque l'on adopte une écriture au pouvoir si subversif, lorsque l'on fait apparaître des paroles si déroutantes, si dérangeantes pour certains mais en même temps si lucides, si clairvoyantes et si significatives ? Ce groupe de musique venu des banlieues peut-il souhaiter un jour aboutir, par ses actions, par ses textes, à l'intégration ? Mais vise-t-il seulement cela ou bien autre chose encore ? Telles sont les questions auxquelles nous allons tenter de répondre.

Zebda ou l'alliance entre action sociale et projet artistique

En 1982, parce qu'elle n'est pas d'accord avec le projet de l'institution, Maïté Débats, une éducatrice du Club de Prévention des quartiers Nord de Toulouse, démissionne. Avec le soutien de quelques amis, elle crée l'association Vitécri. Il va être beaucoup question à Vitécri de vidéo, de théâtre et d'écriture. Il s'agit de reconnaître aux jeunes du quartier un droit à la parole à travers des pratiques culturelles afin de faciliter l'insertion sociale. La vidéo devient prépondérante : après Autant en emporte la gloire, un second film est mis en chantier : Prends tes cliques et t'es classe. Sont déjà présents Magyd Cherfi et les frères Amokrane, Mustafa et Hakim. Le film est très remarqué dans le bouillonnement des activités socio-éducatives des années 80. Vitécri bénéficie de subventions suffisantes pour créer deux postes de permanents. Magyd en est un. L'association multiplie les activités de proximité : soutien scolaire, ateliers vidéo avec des élèves du collège, quelques sorties et camps et toujours, pour le groupe, cinéma et écriture.

1983-1986 : c'est l'époque des premières marches des Beurs. Ils participent aux deux premières, pas à la troisième : souci de ne pas verser dans le communautarisme, "on est là, on est français, on n'a pas à le prouver", et méfiance face à la récupération du mouvement par S.O.S. Racisme.

Un troisième film est réalisé Salah, Malik, Beurs : un groupe de rock cherche une salle où se produire dans la cité… Le groupe s'appelle Zebda Bird ("zebda" : beurre en arabe). Il a été créé pour les besoins du tournage. Devant l'absence de musiciens dans la cité, Magyd, désormais chanteur du groupe, et les frères Amokrane, choristes de choc et breakers fous de la cité, appellent en renfort des copains de lycée, rockers : Joël Saurin (basse), Pascal Cabero (guitare) et Vincent Sauvage (batterie).

Le courant passe très bien entre eux à tel point que l'aventure va durer au-delà du tournage. En effet, pendant quelques temps, ils vont continuer à s'associer et se produiront comme animateurs musicaux au sein de projets de quartier. Puis l'expérience va s'arrêter pour cause d'usure. L'association Vitécri est elle aussi mise en demi-sommeil.

En 1988, ils se retrouvent pour un véritable projet musical. Se réclamant de Clash comme de James Brown, Zebda fusionne en fait de nombreuses influences comme le rock, le rap, le raï, le reggae, le funk, etc. Ce mélange détonnant est servi sur scène par un collectif survolté.

Après avoir donné de nombreux concerts dans leur région, ils sont sélectionnés fin 89 pour les Découvertes du Printemps de Bourges. Ils se produisent au festival en 1990 et enchaînent sur une tournée à travers la France, l'Italie et l'Angleterre. Ils nouent des contacts, acquièrent de l'expérience et croisent des groupes soucieux comme eux de la réalité politique et sociale.

Très occupés, ce n'est donc qu'en 1992 qu'ils se penchent sur l'enregistrement de leur premier album, L'Arène des rumeurs. S'ils ne tardent pas à remonter sur scène, ils organisent en septembre 93, par le biais de l'infrastructure de Vitécri, le festival "Ça bouge au Nord", grande fête qui mobilise plusieurs quartiers défavorisés de Toulouse. Ils sont toujours intéressés par l'idée d'agir ailleurs que sur la scène, cette motivation-là d'être dans l'action culturelle. Le festival connaîtra quatre éditions.

"Le but n'est pas de proposer de la musique pour pas cher à des jeunes fauchés, ce qui ne serait pas si mal, mais de les faire s'approprier l'événement, qu'ils organisent, le spectacle, avant d'organiser leur vie."

Nombre d'artistes viennent là séduits par la démarche, en ne demandant qu'une partie de leur cachet. Le travail que Zebda accomplit sur le terrain social lui sert à alimenter les textes de ses chansons. Le groupe poursuit donc son chemin et sort un second album, Le bruit et l'odeur. Cet album, sorti en 95, connaît un succès public et médiatique important, relayé par une tournée, intitulée "L'heureux tour". Ça marche donc de mieux en mieux pour eux.

Les membres de Zebda ne sont pas à court d'idées pour poursuivre leur action militante : trois d'entre eux, Magyd, Mustafa et Hakim montent, en 97, une association : Tactikollectif. Outre l'organisation d'une fête locale pour soutenir des sans-papiers, ce collectif publie un album autoproduit intitulé Motivés !, dont nous reparlerons dans la deuxième partie.

Retour à l'aventure Zebda en août 98 avec la sortie d'un nouvel album, Essence ordinaire. La sortie de ce troisième album se poursuit par une tournée hexagonale pendant laquelle le groupe rencontre un grand succès. Il se produit devant un Olympia comble. Les échanges joyeux entre la scène et le public démontrent le lien affectif évident instauré entre le groupe et ses supporters.

L'année 99 est consacrée en grande partie aux tournées. Au cours de l'été, on les voit sur les scènes des festivals au Québec, en Suisse, en passant par les Francofolies de la Rochelle, avant de retrouver Paris à la rentrée. Leur popularité est immense mais le groupe semble garder les pieds sur terre. Par ailleurs, on comptabilise 600 000 albums vendus ce qui constitue un vrai score.

Notons que, deux ans plus tard, ils parrainent les élections municipales du printemps 2001 à Toulouse en mettant au point une liste de candidats indépendante des listes des partis, liste qu'ils intitulent "Motivé-e-s". Enfin, en 2002, ils sortent l'album Utopie d'occase.

Après ce bref historique, l'on se rend compte que l'aventure Zebda est inséparable de la vie associative, du champ social et du domaine artistique, démontrant ainsi qu'il n'existe pas de barrière entre les genres. Ce sont des musiciens qui savent d'où ils viennent, ne l'oublient pas et y sont reliés par leurs amis du collectif. "Nous, on appartient plus à la société toulousaine qu'à la scène toulousaine", disait l'un d'eux il y a cinq ans. Plus qu'une formule, une définition de l'artiste et de son rôle social.

Cheminement de leur écriture

Lorsqu'on observe de près le contenu des chansons du groupe Zebda, on s'aperçoit que leur écriture est essentiellement répétitive des maux de l'immigration. En effet, sont soulevés à maintes reprises les problèmes d'intégration auxquels sont confrontés les immigrés, la misère sociale dans laquelle ils se trouvent jetés, l'inégalité qui est trop souvent de règle dans notre société et qui prend pour cible toujours les mêmes. Voici à la fois les thématiques dominantes au centre même de leurs textes et les raisons pour lesquelles, selon eux, il faut se battre et ne pas se laisser aller.

Leur écriture est, dans la majorité des cas, dénonciatrice et même subversive mais elle laisse, en même temps, toujours transparaître un message d'espoir. Autant de mots donc pour dénoncer le mal-être mais aussi pour mettre en avant les bienfaits de la solidarité, le bonheur de se retrouver ensemble, même quand tout "foire" et que l'avenir n'est pas drôle.

Pour mesurer ces particularités, il faut rappeler les étapes qui ont marqué cette parole de l'immigration, qui ont marqué leur parole. Il convient donc de retracer, avec précision, le parcours musical du groupe. Nous nous arrêterons ainsi sur chacune de leurs sorties d'albums que nous illustrerons par des extraits de chansons. Ceci nous permettra alors de nous rendre compte que leur message, au fil du temps, s'est fait de plus en plus explicite.

Leur premier album, L'Arène des rumeurs, se trouve essentiellement marqué par le militantisme. Pour l'illustrer, nous prendrons deux chansons extraites de cet album.

Dans "Minots des minorités", les sept musiciens et chanteurs du groupe, minots et minorités pour la moitié d'entre eux, "enfants des cités marécages" pour la plupart d'entre eux ont justement choisi de parler des minorités, un sujet cher à leurs yeux. Zebda leur dit, dans sa chanson, "Welcome to you !". "La France (au Chaoui)" suit la voie de la première chanson. Elle rend hommage à "ceux qui sont pas d'ici", à tous les "français pas de l'hexagone" comme en témoigne cet extrait :

"Spéciale dédicace aux français pas de l'hexagone / Spéciale dédicace on est d'accord / Spéciale dédicace à toutes les autres personnes ! […] Spéciale dédicace à tous les basanés / Spéciale dédicace… Moi, je suis français, hé ! / J'ai tous mes papiers, / Je suis en règle !"

Le texte repose sur un système de questions/réponses :

"(OK, tu es français, tu es en règle) mais pour les coutumes qu'est-ce que tu fais ? / J'ai tout enquillé, / Je suis bien intégré/ Nationalité, hé ! Depuis quatre années / Je suis français"

Ou encore :

"Et dans ton quartier, qu'est-ce qu'il y a ? / Y'a des policiers, / Y'a des condés, / Qui viennent te chambrer, allez ! / Je peux les narguer / Carte d'identité, montrez, montrez !"

Zebda illustre ici, en réalité, et de manière assez ironique, l'importance que l'on accorde en France aux papiers, au fait d'être en situation régulière ou non :

"Je mange pas du halouf, / Je mange pas du cochon ! / Je mange que du poulet !... Moi, je suis français, / J'ai tous mes papiers, / Je suis un régulier !"

Entre le premier et le second album, on ne peut pas dire que Zebda ait vraiment changé de registre. En effet, avec Le bruit et l'odeur, le groupe dénonce toujours les inégalités sociales, les maux de l'immigration, le racisme et l'obscurantisme en général.

La première chanson qui a retenu notre attention est celle qui s'intitule "Toulouse". Zebda, comme nous l'avons déjà précisé, vient de la Ville rose. Petit clin d'œil donc, par ce single, à cette ville qui leur est chère, cette ville qui a su accueillir - ou peut-être plus justement qui a su recevoir - des immigrés d'origine espagnole, portugaise ou encore maghrébine.

Toulouse est une ville cosmopolite et ceci n'empêche pas le groupe d'avoir "dans l'idée / Qu'on peut aimer / Et la violette et l'odeur du Tajine aux naseaux / Même l'espoir / Qu'on peut avoir / L'accent du canal sans parler des mêmes drapeaux."

L'autre chanson qui ne pouvait en aucun cas passer inaperçue est "Le bruit et l'odeur" qui reprend le titre de l'album.
Mieux qu'un long discours, cette chanson rappelle une allocution de Jacques Chirac, en pleine campagne présidentielle. Un discours enregistré, qu'aucun membre du groupe n'avait oublié et qui vient en conclusion de cette chanson comme un avertissement "Jacques a dit…".

Dans ces conditions, on comprend que la chanson atteigne un haut degré de dénonciation comme l'illustrent ces quelques extraits :

"On a beau être né / Rive gauche de la Garonne / Converser avec l'accent des cigales / Ils sont pas des kilos dans la cité gasconne / A faire qu'elle ne soit pas qu'une escale. On peut mourir au front / Et faire toutes les guerres / Et beau défendre un si joli drapeau / Il en faut toujours plus."

"Et si certains regrettent / De pas être noir de peau / Je n'ai qu'une réponse les gars / Vous avez du pot / L'égalité mes frères/ N'existe que dans les rêves / Mais je n'abdique pas pour autant."

"A ceux qui se plaignent du bruit / A ceux qui condamnent l'odeur / Je me présente. Je m'appelle Larbi, Mamadou, Juan et faites place."

La chanson traite de valeurs, essentiellement sur l'idée qu'on "balance" tout le temps aux immigrés l'idée d'intégration et que c'est, aux yeux du groupe, un non-sens :

"Quand j'ai compris la loi, j'ai compris ma défaite / Intégrez-vous disait-elle, c'était chose faite. Le bruit et l'odeur / Le bruit du marteau-piqueur / Le bruit et l'odeur / Le bruit du marteau-piqueur dans les oreilles / Tu finis ta vie, dans ta tête bourdonnent les abeilles."

En cette année de célébration du trentième anniversaire de la mort du Che, les trois chanteurs du groupe Zebda ne pouvaient passer à côté de la réalisation de cet album concept un peu particulier. Motivés ! explore un répertoire de vieux chants révolutionnaires ou résistants, réadaptés musicalement tels "Hasta siempre", "La Butte rouge", "Le Temps des cerises", etc. Ces dix chansons de lutte empreintes de poésie et de rêve, venant d'époques et d'origines diverses, tirent un trait d'union entre les rythmes d'hier et ceux d'aujourd'hui, entre les révoltes d'hier et celles d'aujourd'hui, tout en étant… motivées ! Tel est le message qui est mis en lumière dans "Le chant des partisans", chanson écrite en 1943, très populaire au moment de la Libération, qui glorifie le rôle des ouvriers et paysans dans la lutte anti-nazie. Notons que cette chanson est reprise dans l'album selon une version très personnelle puisque adaptée avec un nouveau refrain, sorte d'appel qui donne le ton à l'ensemble de ce disque :

"Motivés, motivés / Il faut rester motivés ! / Motivés, motivés / Il faut se motiver ! / Motivés, motivés / Soyons motivés ! / Motivés, motivés ! […] On va rester motivé pour le face à face / On va rester motivé pour la lutte des classes."

Zebda, avec son troisième album Essence ordinaire, reste toujours fidèle à la voie suivie dans Le bruit et l'odeur. Le groupe a toujours autant de choses à dire. En vrac : l'école de la rue, la famille, la lutte anti-xénophobe et une certaine idée de l'intégration.

Le premier single extrait de l'album que nous présenterons s'intitule "Tombés des nues". Le ton est assez dur puisque le texte porte sur leurs désillusions concernant la France, cette terre si louée par les immigrés avant leur arrivée et nommée "pays d'accueil". Les nombreuses occurrences de "Je suis et je ne savais pas encore" ainsi que la dernière phrase donnée en guise de conclusion "J'suis venu mais je le dis avec quel air / Qu'on me reçut à reculons" en témoignent. Le fait qu'ils soient "tombés des nues" en arrivant en France s'explique par plusieurs points. Le texte nous montre qu'ils s'attendaient à un accueil différent de celui qu'on leur a fait, à un accueil chaleureux mais :

"Je suis venu et je ne savais pas encore / Qu'ici on avait peur de ses voisins / Et de toutes les maisons, je n'ai vu que des stores / Qui m'ont jamais dit "allez, viens"."

"Je suis venu, mais je ne suis pas venu tu penses / M'entendre dire "sois le bienvenu"."On assiste ici à un regard très critique de la part des paroliers : "Sans bruit, sandwichs sans rire et sans dîner / Sans faute, sans doute et même sans l'idée / Qu'on est jamais invité quand on est / Sans thune, sandales ou même sans papiers."

On ressent ainsi, à travers leurs paroles, une grande déception au moment de leur arrivée dans ce nouveau pays d'adoption. En effet, nous allons voir que tout n'a pas été toujours tout rose pour eux, comme ils l'expliquent dans les trois chansons qui suivent.

"15 ans" et "Oualalaradime" peuvent être regroupées puisque toutes deux évoquent leur jeunesse. "Oualalaradime" décrit la vie quotidienne d'un enfant de 10 ans, rebelle, survolté, "dur à cuire", ayant grandi dans une cité. "15 ans" conte, de manière plus générale, les histoires de la rue de tout un groupe d'adolescents :

"Que sont devenus tous mes amis / Mais aujourd'hui je pleure et puis j'en ris / On s'est pas tous tiré d'affaire / Pas de la même manière."

Le texte évoque effectivement une jeunesse remplie de sottises : "On est monté sur tous les arbres à bout de bras / Mon frère ! Toutes les branches se rappellent de moi." Ou de carnages :  "Je me rappelle et c'est pas si loin / De l'âge où on mettait le feu à tous les coins", "On cueillait pas, on faisait des ravages / Et puis les devantures et tous les étalages", "On a commencé à marquer des territoires / Un concentré de méchanceté rare", "Alors on cassait tout, on lâchait pas l'affaire."

Mais aussi de regrets :

"Et tous les jours, on était en vacances / Mais franchement tout est foutu d'avance / Quand le poids est d'un seul côté de la balance."

"Je crois que ça va pas être possible", quant à elle, est traitée sur un ton plus grave puisqu'elle reprend hardiment la croisade contre l'intolérance, dénonce l'inégalité et le jugement par l'apparence. Cette chanson raconte leurs galères, notamment le recalage, presque systématique lorsque l'on est basané, à l'entrée des boîtes :"

"Veuillez entrer monsieur, votre présence nous flatte" / Non, je plaisante car ça se passe pas ainsi / Devant les boîtes, moi je suis toujours à la merci / D'un imbécile à qui je sers de cible et qui me dit: / "Je crois que ça va pas être possible"

" Ou quand on recherche un appartement :"

"C'est un honneur pour moi, je vais vous montrer le patio" / Non, je plaisante car ça s'est pas passé ainsi / Quand il m'a vu, j'ai vu que tout s'est obscurci / A-t-il senti que je ne lisais pas la Bible et il m'a dit : / "Je crois que ça va pas être possible"

"Ou encore quand on souhaite faire un prêt auprès d'une banque :"

"Il vous manque des points pour compléter votre retraite / Vous devriez me semble-t-il pour assurer les traites / Mettre à jour et un terme à l'ensemble de vos dettes" / Et puis il a souri en me disant : "C'est terrible mais je crois que ça va pas être possible"."

Les paroles sont ainsi là encore très dénonciatrices et paraissent même emplies de revanche. On sent la colère monter : "Et je sais tous les noms d'oiseaux dont on nous traite / Et un jour je sais que c'est nous qui ferons la fête / A tous ces gens qui vivent dans les autres sphères" ; "Et à toutes ces taches qui vous jugent à la figure / Je leur ferai une justice avec mes chaussures / Quand ils voudront sortir, là ! Ce sera terrible / Je leur dirai : "Je crois que ça va pas être possible"."Tout ceci ne les empêche pourtant pas de clamer haut et fort qu'ils sont chez eux comme le prouve le titre de la dernière chanson : "On est chez nous" et ce, malgré tout ce qu'ils ont enduré. Par cette chanson qui vient clôturer l'album, Zebda se fait, en quelque sorte, le porte-parole de tous ceux qui ont été victimes d'exclusion, d'intolérance, de non-respect : "Je fais la colère de ceux qui ont appris / Que le respect ne s'est jamais donné mais pris" ; "Je fais les Incas des forêts perdues / Et les petits que les grands n'ont jamais vaincus" ; "Je fais la soif et puis la marche des exclus / Qu'on sorte ce qu'est moche et qu'on en parle plus" ; "On voulait juste une seconde voir en nous / La sale bête qui dit : "On est plus chez nous" / Je fais la pluie pour ça, je fais même le cri."

Ainsi, on remarque qu'en dix ans de temps, le groupe Zebda a su constituer des textes de plus en plus travaillés et engagés. "C'est parce que nous savons d'où nous venons que nous savons qui nous sommes et ce que nous voulons", avaient-ils déclaré dans un article en 1997.

On s'aperçoit également que leur écriture arrive, avec brio, à négocier entre poéticité et référentialité. Poéticité par l'énorme travail porté sur la langue : rimes, nombreux jeux de mots, mélange des langues (français, arabe, anglais), des niveaux de langue (soutenu, familier, vulgaire et beaucoup de verlan également), etc. Et référentialité par les idées, les messages que le groupe cherche à faire passer dans ses chansons. Les images que les textes produisent ne sont pas un simple reflet de la réalité extérieure telle qu'elle est perçue par l'ensemble du groupe mais des images qui produisent leur propre ordre de signification. Le texte lui-même ne se réduit donc pas en témoignage. Il ne nous dit ni vrai, ni faux. Il nous dit art et incite le public, le récepteur à réfléchir.

Zebda et la notion de "périphérie"

A l'heure d'aujourd'hui, nous pouvons dire que les chansons du groupe Zebda ont réellement réussi à se faire une place dans le champ musical du "centre". Les sept musiciens et chanteurs bénéficient d'un écho du public intense avec une large diffusion de leurs albums. En 1999, par exemple, le groupe reçoit un disque de platine pour 300 000 exemplaires vendus. Mais la reconnaissance du public et des professionnels vient surtout avec la remise de la Victoire de la Musique du meilleur groupe de l'année ainsi que de la meilleure chanson pour "Tomber la chemise", tube de l'été de l'année, diffusé à maintes reprises sur NRJ - grande radio nationale française s'adressant à tout public.

Mais comment donc expliquer une telle réussite et cette reconnaissance par le centre - par ce centre qui détient à lui seul les capacités de consécration - alors que rien ne les prédestinait à cela ? En effet, le groupe Zebda occupait, à ses débuts et par bien des points, une position périphérique. Ils se trouvaient en situation de périphérie par rapport à leur origine "ethnique" : les trois paroliers - Magyd, Mustafa et Hakim - sont d'origine maghrébine ; leur origine sociale : les membres du groupe sont issus des banlieues. Ils ont passé leur jeunesse à Toulouse, dans les quartiers Nord du côté des Minimes, un vieux quartier où les tours de béton s'imposent fortement. Enfin, par rapport aux thématiques essentielles développées dans leurs chansons, celles-ci traitant essentiellement des difficultés rencontrées par les immigrés en France. Ils écrivent, en quelque sorte, leur périphérie.

Leur intégration, en tant que groupe de musique périphérique, ne pouvait donc "se faire seule". Elle est bien née d'un déplacement. L'aventure Zebda, qui se situe du côté du combat de l'homme, trouve comme résultat une grande œuvre musicale et même sociale née d'un déplacement-intégration, d'un déplacement-ancrage. Il semblerait, cependant, que l'on puisse percevoir, à travers leurs chansons et leurs actions, autre chose qu'une simple volonté d'intégration. Ces chanteurs de la périphérie sont allés vers le centre pour sortir de l'anonymat, pour se faire connaître, pour faire connaître leurs idées, pour pouvoir exposer leur discours mais leur démarche semble viser plus que cela.

C'est un véritable message d'espoir qu'ils adressent à tous. Il semble que Zebda cherche à montrer que toutes "races" confondues, que toutes cultures confondues, que toutes catégories sociales confondues peuvent cohabiter. La société est ainsi faite et il faut donc apprendre à vivre tous ensemble et même, dans l'idéal, apprendre à se connaître. D'où son désir d'avoir voulu, à un moment donné, organiser un grand brassage culturel entre centre et banlieue : il s'agit du festival "Ça bouge au nord", qui a connu un immense succès dès 1993. Ce rendez-vous - qui regroupait à la fois des jeunes des quartiers, des gens du centre-ville et des villages aux alentours - a été qualifié par Zebda comme "un endroit de non-exclusion, un endroit de rencontre pour les gens afin que ça devienne un moment positif dans l'histoire de chacun d'eux. Pour résumer l'esprit du festival, nous avions la volonté de faire une programmation très éclectique dans tous les domaines artistiques avec notamment le raï pour qui nous avons une affection particulière de par nos origines.  Et très vite, les politiques en général et les municipalités en particulier nous ont qualifié de festival ethnique alors dans cette démarche-là, nous avons décidé d'être encore plus ethnique […] Nous sommes dans une société occidentale où il y a beaucoup de blocages. Finalement les ghettos existent, les Arabes sont avec les Arabes, les Français sont avec les Français et il n'y a pas de communion. Donc si on dit qu'on travaille dans cette communion, c'est l'objectif suprême. On a toujours cette volonté d'être plus un pont qu'un fossé".

On perçoit donc bien, à travers ces propos, un profond désir d'effacer les frontières, aussi bien géographiques que culturelles et sociales ; de briser les barrières qui s'instaurent, trop souvent à leur goût, entre les gens considérés comme de la périphérie et ceux du centre ; de mêler les gens tout simplement. La meilleure preuve en est certainement la composition bigarrée du groupe. Zebda est ce que l'on peut appeler un groupe mixte, composé de trois Maghrébins et de quatre "Français de souche" si l'on peut dire, du moins des non-immigrés.

Conclusion

Après cette étude menée sur le groupe Zebda, nous pouvons dire que la parole des banlieues est bel et bien passée dans le camp de ceux qui vivent la situation. Et plus que cela, nous pouvons dire qu'elle est passée d'une écriture de témoins à une écriture d'acteurs. Zebda, par ses chansons, agit pour. Le combat est important pour le groupe comme il le souligne lui-même lors d'une interview en 1993 : "Par rapport à la pression qu'exerce l'extrême droite en France, avec les renoncements de la gauche, par exemple le droit de vote, l'adoption des lois séculaires, les Arabes, les Blacks, la jeunesse en général ne se donnent pas les armes qui permettraient de diriger les choses. Dans tous les actes quotidiens, il faut réagir. Il y a toujours quelque chose à faire localement. Aujourd'hui, tu peux arriver à un niveau de dégoût dont le résultat est l'absence de perspectives. Avant d'en arriver là, il faut s'investir dans le militantisme."

Voilà les raisons pour lesquelles l'aventure Zebda, figure emblématique par excellence, s'est fait et continue à se faire histoire de lutte, de résistance, de combats (souvent festifs), de rencontres, de coups de cœur : "Nous voulons être les compagnons de route de toutes les luttes qui vont dans le sens de l'individu. A une époque, nous nous posions la question de savoir si nous étions des rêveurs ou pas, d'oser imaginer un droit, une dignité pour tous les "sans" que nous étions… Nous nous la posons toujours mais aujourd'hui, une chose est sûre, nous devons nous rassembler, tous, autour d'idées simples telles laïcité, solidarité, république et démocratie. C'est vrai, notre action est essentiellement culturelle. A défaut de discours ou de dogmes, nous proposons l'image et le son qui parlent à la conscience de chacun."

Pourtant l'optimisme va de pair avec Zebda. L'idée du groupe est, en effet, de toujours être positif tout en parlant de thèmes importants : "Joyeux, il arrive que nous le soyons mais toujours conscients des douleurs."

Des paroles simples, pleines d'humanité, de vérité ou du moins de signification et bourrées de jeux de mots et même d'humour, c'est cela le son Zebda…

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ISSN : 1270-9131