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Françalgérie : Nina Bouraoui, Garçon Manqué, roman. Paris : Stock, 2000.

Nina BouraouiPar Solenn Lefort
Algérie Littérature Action N° 45 -46

L'auteur de Garçon manqué, Nina Bouraoui, nous livre son enfance et une partie de son adolescence dans ce récit autobiographique. De père algérien et de mère française, l'itinéraire qu'elle reconstitue se partage entre Alger et Rennes, lieux qui ont façonné son existence.

A Alger, la jeune Nina évoque le quotidien entre sa mère, son père trop souvent absent pour ses voyages d’affaires, sa grande soeur, Jami, ses grands-parents et surtout son complice, Amine, avec qui elle partage ses rêves et ses jeux. Elle est inscrite à l’école de la mission française et suit des cours d’arabe classique en plus. Nina observe ce qui l’entoure et restitue sa perception de la ville, avec ses quartiers et sa population, son soleil dans un ciel si bleu, la plage sur laquelle elle aime s’amuser, dans cette mer qui fascine tant.

Rennes et la côte bretonne sont les lieux des grandes vacances. Il faut alors non sans douleur quitter Alger et son été brûlant pour les plages d’Armor avec les grands-parents et le reste de la famille française. Nina est arrachée à son Algérie et appréhende déjà sa confrontation à la vie française. Elle profite de son séjour pour revenir sur les traces de sa mère et réfléchir sur ses origines. Elle reconstitue alors l’histoire de ses parents, l’histoire de Maryvonne et de Rachid, deux étudiants qui se sont rencontrés à Rennes en 1960.

On ne sera pas étonné que Garçon manqué soit un livre sur l’identité, puisque la narratrice cherche désespérément à répondre à une question sans réponse : "qui suis-je?"

De mère française, de père algérien : l’expérience de Nina nous révèle les difficultés d’être une enfant métisse à une époque où, en France comme en Algérie, l’ombre de la guerre est encore très présente dans les consciences. En 1960, envisager une union entre un homme et une femme de peuples alors ennemis est chose délicate.

Ces deux étudiants, Rachid et Maryvonne, décident pourtant de faire la paix avant les autres mais vont se heurter à une société française intraitable à leur égard, ce qui se traduit par des insultes, des regards haineux, des réflexions xénophobes.

Aussi, cette société française est-elle abandonnée une fois l’indépendance de l’Algérie proclamée. La jeune Nina, revisitant cette histoire, montre qu'elle porte en elle la culpabilité d’être le fruit d’un mariage contesté.

Etre en Algérie ne résout pas la question pour autant. Nina perçoit la méfiance de la population algéroise envers les Français, assimilés aux anciens colons, ceux qui ont maintenu injustement leur domination.

En France, elle souffre de l’esprit colonial de certains, du chauvinisme, d’une Algérie plus ou moins tabou dont on ne parle pas. Elle dénonce par ailleurs l’exploitation et les humiliations infligées à la population immigrée.

Nina éprouve aussi en elle la culpabilité d’être une enfant née de la guerre. Cette guerre d’Algérie fait surgir en elle des images violentes de massacres qu’elles n’a pourtant pas connus; elle songe au sang de 1962, aux femmes éventrées, aux enfants brûlés. Elle ne peut négliger la réalité d’une guerre antérieure à sa naissance. Ces culpabilités l’étouffent et l’empêchent de s’épanouir durant son enfance. Nina est poursuivie par les conflits politiques et sociaux de l’histoire francoalgérienne qu’elle exprime en en soulignant la cruauté et la perversité.

De là vient ce qu’elle nomme son “identité de fracture”. Comment se situer par rapport à deux cultures qui ne se sont pas encore totalement réconciliées avec l’Histoire? Comment concilier une double nationalité sans trahir aucune de ses origines?

L’idée de mélange, qu’elle ressent comme un déchirement, lui est insupportable, et la détermine à considérer son identité comme fausse et mensongère.

En exprimant sa douleur et son mal-être, elle dit alors sa solitude, son étrangeté, qu’elle partage avec Amine son ami lui aussi métis, sa différence faisant d’elle une inclassable, exclue à la fois du peuple français et du peuple algérien. Elle interroge pourtant inlassablement son identité : Est-elle algérienne?

Est-elle française? Ces questions font partie des motifs récurrents de l'oeuvre, sans qu'on y réponde jamais. La solution que trouve l'adolescente, c'est de devenir "garçon", d'où le titre. Prenant son père pour modèle, elle fait tout pour être autre puisqu’elle se refuse elle-même.

Jeans, parfum d’homme, cheveux courts, elle choisit un autre prénom, Ahmed. Elle joue au football, adopte un comportement et des manières masculins. Etre un garçon est pour elle le moyen de se protéger : protéger sa fragilité, sa souffrance, le moyen de s’affirmer, de se défendre, elle et sa famille, quand son père est absent. Outre le problème de l’identité culturelle, est posé également celui de l’identité sexuelle; Nina accepte difficilement son corps de femme et rejette sa féminité. Dorénavant, Nina compte ce qu’elle nomme ses

 

“quatre problèmes : Française? Algérienne? Fille? Garçon?”

On retient surtout de ce texte autobiographique la souffrance et la violence de cette recherche d'une définition de soi. Souffrance et violence, la narratrice les exprime de multiples façons à travers une écriture qui se cherche elle aussi. Ainsi le lien entre la thérapie et l’écriture apparaît fondamental.

Dans son introspection, il semble que Nina Bouraoui pèse ses mots, s’applique à trouver le mot juste pour se définir, pour analyser. Elle restitue avec précision, en un style très épuré, sa sensibilité et sa pensée. Des éléments de sa vie, des détails parfois, qui semblent avoir été enfouis dans sa mémoire, resurgissent à travers cette oeuvre, tels des rêves ou des réminiscences.

L’auteur ne cherche pas à rendre compte de sa vie avec exhaustivité. D'ailleurs, la plupart des événements ne sont pas dits explicitement et le déroulement du texte n’est pas régi par de quelconques contraintes narratives. Elle semble écrire ce qu’elle a besoin d’exprimer, dans une certaine liberté, ce qui contribue à donner à l’oeuvre son caractère original. L’acte d’écriture serait à la fois le moyen de se libérer de souvenirs et de sentiments douloureux, peut-être même de s’en guérir, et se réconcilier avec une enfance mal vécue.

Cependant, à nos yeux, l’aspect très personnel de cette oeuvre peut avoir une valeur de témoignage. Témoigner de ce qu’engendrent les conflits entre les peuples, de ce qu’engendrent les préjugés racistes sur la personnalité et le psychisme d’une enfant.

Plaidoirie pour une tolérance sincère envers les hommes de cultures différentes? Cette interprétation ne serait que seconde, mais la justesse et la force des propos de Nina Bouraoui à ce sujet ne peuvent que nous amener à réfléchir sur “notre capacité à aimer ce qui est étranger”, selon une expression du texte.

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ISSN : 1270-9131