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Paix du regard, tumultes de l'Histoire: Arezki Metref, Roman de Kabylie. Le livre des ancêtres, Sefraber, 2010.

Par Marie-Joëlle Rupp
Algérie  Littérature Action N° 145 -146

«Animal bizarre», c'est en ces termes que François Mauriac désignait l'écrivain faisant fonction de journaliste — à moins que  ce ne soit l'inverse. Arezki Metref appartient à cette espèce.

Chroniqueur, analyste, critique littéraire, reporter, il est aussi cet écrivain de talent à l'écriture polymorphe, à l'aise dans l'essai, la poésie, le théâtre comme le roman. Son Roman de Kabylie, sous-titré Le livre des ancêtres, paru chez Sefraber en 2010, dont Camille Lacoste-Dujardin signe la préface et Henri Alleg la postface, conjugue avec art l'enquête de terrain et la mise en mots poétiques de l'image et du vécu. Roman de kabylie appartient à ce genre du roman-reportage auquel Kessel, Cendrars, Vailland donnèrent dans l'entre deux guerres ses lettres de noblesse.

Il s'agit là de littérature en direct, épousant le terrain, celui du reportage. En 2003, l'auteur entreprend un périple dans les Kabylies — Djurdjura, vallée de la Soummam, Bibans et Babors — qui donnera lieu à une série d'articles parus dans Le Soir d'Algérie. Chaque jour, ou presque, une destination, un village visité.

Le soir même, écriture pour l'envoi au journal le lendemain. Ce sont ces pérégrinations durant l'hiver 2003-2004 qu'il nous livre ici, suivies d'un second volet de voyages entrepris durant l'été 2004. Deux parties, deux saisons — neige et canicule —, vingt-trois escales. Deux tons sensiblement différents, le premier périple ayant été écrit à chaud, le second rédigé trois mois après l'enquête.

Qu'est-ce que la Kabylie ? Question posée d'entrée par l'auteur qui nous invite à dépasser les clichés communément admis sur cette région plurielle. Incursion dans l'histoire des singularités, sociologique, linguistique, culturelle et politique. Partant du constat que la Kabylie demeure aujourd'hui aussi méconnue des Algériens qu'elle le fut des généraux de la conquête, la démarche de l'auteur apparaît tout autant pédagogique qu'ontologique.

Ecriture pédagogique par ce souci constant du détail historique qui inscrit la ville, le village dans un passé souvent glorieux, parfois tragique, tantôt proche, tantôt lointain. Les vestiges d'un aqueduc romain à Ifren convoquent la figure de l'empereur Antonin le Preux. Sur la route de Sidi Aïch, Massinissa se dresse en une statue monumentale et la lettre Z de l'alphabet tifinagh pointe au sommet d'un édifice. Ailleurs, une oliveraie évoque les spoliations des tribus révoltées d'El Mokrani tandis que cheikh Aheddad, le guide de la confrérie Rahmanya, demeure encore dans les mémoires des habitants de Seddouk Oufella. En tout lieu, le culte des saints et les mausolées qui l'abritent témoignent des pratiques kabyles antérieures à l'islam. Lorsque le passé se fait proche ce sont des graffitis sur les murs à la gloire des arouch, des ponts dénommés « Printemps noir » qui répondent aux stèles érigées à la gloire des moudjahidine de la guerre de libération ou à la statue d'Abane Ramdane. Mais cette histoire partout présente serait peu de choses sans la parole des hommes et des femmes qui l'accompagnent. Peu de femmes d'ailleurs dans ces pérégrinations, sinon une journaliste à Akbou qui fait office de guide et quelques militantes du Printemps noir qui soulignent la connivence entre machisme et kabylisme. Dans cette quête, qui tient tout à la fois du pèlerinage et de la découverte, le narrateur se glisse dans la peau du poète errant, fusionne avec l'âme de Si Muhend u M'hend « avec ce ressort de l'émerveillement, cette disposition au partage des sensations et aux coups de coeur ». L'oeil du poète capte les signes et les détails que nul ne relève. Ainsi le mot « liberté » tracé dans le sang du jeune supplicié sur le mur d'un café, Le Royal Liberté, situé rue de l'Indépendance. C'est cet « émerveillement fondateur » qui incite l'auteur à la rencontre de ces anonymes, grands dans leur simplicité, et de ces personnages hors normes comme ce montagnard, « laboureur des étoiles », qui à l'ombre d'un arbre l'interpelle : « Il me semble bien qu'à la page… de Huis clos, Jean-Paul Sartre a commis un impair dans l'accord des temps ».

L'errance du poète prend parfois des allures de balade nostalgique lorsque, croisant des hommes emmitouflés dans de blancs burnous, « sentinelles de l'ancestralité », il observe : « Je les regarde et c'est toute l'histoire d'une lignée, à laquelle j'appartiens, que je vois se mouvoir… ». La mélancolie s'abîme dans la désolation lorsqu'il assiste à Aït Yenni à la démolition du bâtiment abritant l'école où son grand-père fut élève à la fin du 19ème siècle avant de faire l'Ecole Normale. C'est de là, nous confie-t-il, que naîtra chez lui cette idée de l'errance initiatique.

Si le poète sait « humer l'air du temps » et sublimer les êtres et les choses, le journaliste-reporter, quant à lui, saisit les images-choc et analyse les situations. A Bordj Menaïel, où les stigmates du séisme du 21 mai 2003 sont toujours visibles, son œil exercé repère la plaque qui indique l'UGTA sur des locaux en ruines : « On a l'impression que toute la ville a été laissée à l'état de débris par souci pédagogique ». Partant de ses observations, il déduit : « Ce n'est pas le séisme en soi qui est destructeur, c'est l'incompétence des hommes ». A Azazga, c'est le citoyen qui s'insurge en constatant les traces du Printemps 2001 dans la carcasse calcinée de la gendarmerie : « Comment peut-on compter sur un pouvoir qui tire sur les enfants qu'il est censé protéger? ».

Regard critique de l'écrivain voyageur, regard scrutateur quasi anthropologique aussi, lorsqu'il nous convie à un mariage à Beni Mendes, le village du chanteur Akli Yahiatène, à la représentation d'une pièce de théâtre à Bordj Menaïel, ou dans tous ces cafés où l'on tape le domino sous les photos de Slimane Azem et des joueurs de la JSK : « Le café est une illustration de l'univers nostalgique de Slimane Azem funambulant sur le fil d'un tesson de verre entre l'ancestralité incarnée par l'ouate de la vie à Agouni Gueghrane et l'exil, symbolisé par la transhumance à travers les cafés, lieu d'attente, d'expectative, stations étranges pour étrangers ».

Roman de Kabylie, ce sont aussi des histoires individuelles, celle des guides anonymes qui jalonnent notre parcours, celles des grandes figures de la culture kabyle et universelle, comme Mouloud Feraoun à propos duquel l'auteur évoque Gabriel Garcia Marquez et Faulkner, Jean et Taos Amrouche et aussi Ahmed Azzegagh, « le poète torrentiel ». Histoires d'errance, histoires de départs, « lot commun des montagnards kabyles toujours persécutés par la faim quand ce n'est plus par un envahisseur ».

C'est cette Kabylie que l'auteur nous donne à voir, Kabylie pérenne, mais aussi Kabylie en danger, menacée par les mutations reléguant les solidarités traditionnelles sans rien proposer d'autre au flot de jeunes hittistes « en altitude » menacée par un chaos urbanistique faisant fi du sens esthétique et des règles d'hygiène les plus élémentaires. Dans son Roman de Kabylie, Arezki Metref nous convie à un voyage initiatique qui, dans un permanent va et vient, juxtapose la paix du regard aux tumultes de l'Histoire.

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ISSN : 1270-9131